A choisir entre le talent, le génie, et le coup de bol , surtout n’hésite pas, choisis la régularité.

Comment à écouter les génies on finit par se prendre pour un daemon

Il y a une catégorie de personnes dont j’ai longtemps fait partie qui considèrent la peinture comme un objet sacré, c’est à dire que ce n’est pas un simple « hobby », un « passe temps » mais quelque chose de tellement sérieux que l’on se dit

Wouah c’est plus fort que moi, il faut absolument que je peigne.

Cela part sans doute d’une intention honnête, représenter le monde, qu’il soit intérieur ou extérieur, c’est un peu comme vouloir le nommer, et nous savons que la Bible par l’entremise du Créateur à donné comme « devoir » à l’homme de nommer les choses.

Il y a donc quelque chose qui touche au sacré sans que l’on s’en rende compte tout de suite évidemment.

Et, aujourd’hui le sacré est tellement loin en apparence de nous qu’on ne sait plus guère la puissance et la volonté de notre esprit, de notre cœur, de notre âme , pour renouer avec cet essentiel.

Je ne parle pas de religion, ni d’église mais de ce sentiment qui peut nous tomber dessus lorsque on l’éprouve en découvrant qu’il y a tant de choses qui nous dépassent totalement.

Découvrir notre petitesse et l’immensité de l’univers et établir soudain ce rapport entre les deux, c’est ce que j’appelle « toucher au sacré ».

Remontons en arrière pour découvrir l’origine du génie et les qualités du ressort.

Aussi loin que je m’en souvienne j’ai toujours éprouvé ça. Que tout ce qui m’entoure est bien plus grand que ma petite personne.

Bien sur c’est un sentiment enfantin qui provient aussi de la maltraitance, mais peu importe comment on l’obtient dans le fond, si je dépasse les causes et les raisons le résultat est là j’ai découvert le sacré ou ce que les psychologues nomment la sublimation très tôt.

Le grand danger auquel je n’ai pas échappé c’est de me croire à un moment « élu » supérieur à la plupart des gens car investit d’une mission, celle de marcher vers l’art, celle de vouloir exprimer tout cela. Et oui mais j’avais tellement été brimé, opprimé c’était la voie que j’avais voulu choisir pour me révolter , devenir une sorte de saint, de génie, en tous cas un être singulier connecté avec les puissances inquiétantes et magnifiques de l’invisible.

C’est tout à fait comme ça que j’ai commencé à « mal tourner » mais j’y reviendrai dans un autre texte, j’essaie de ne pas perdre le fil de mon article.

L’enfance de l’art où comment on devient créatif quand on n’a pas de temps.

Je me souviens de mes débuts en peinture, enfant, j’avais cette pulsion qui me portait d’un seul coup à m’emparer des tubes de couleur de ma mère, à lui piquer du papier et des pinceaux et à barbouiller quelques heures sur le carrelage du sol de la cuisine. C’était vraiment des moments extraordinaires , mais ils n’étaient que trop rares je crois, parce que dans ce domaine on ne me prêtait pas beaucoup d’attention, on ne m’encourageait pas non plus. Je n’avais pas grand chose pour m’accrocher à mon envie sinon le souvenir des émotions qui me traversaient lorsque je barbouillais. Alors je pratiquais peu, parfois en cachette, toujours dans l’urgence de peur d’être dérangé.

Les rares fois où j’avais droit à une observation ce n’était pas pour m’encourager, mais plutôt pour me rabrouer parce que je salissais le sol, ou bien pire je ne faisais que perdre « mon temps » alors qu’il y avait quantité de choses plus utiles à faire comme balayer la cour, ranger les stères de bois, faire mes devoirs et bien d’autres choses encore.

Le fait ainsi d’éprouver la joie de peindre s’est souvent trouvée accompagnée d’une sorte de culpabilité, et aussi d’une sorte de rage parce que je me rebellais contre tout cela bien sur, je trouvais que c’était injuste.

D’ailleurs la seule vraie colère, celle qui vaut vraiment le coup d’être exprimée est toujours liée à l’injustice quand j’y repense. A l’époque je ne savais pas encore que cette colère avait aussi à voir avec un besoin de liberté.

Le fait est que cette façon d’appréhender la peinture m’a donné une sorte de cadre et que dans bien des activités je n’ai eu de cesse de le reproduire. Le cadre c’est cette urgence de peindre vite de peur d’avoir tout à ranger d’un moment à l’autre, et d’être rabroué.

Evidemment, j’ai reporté quelque chose de tout ça dans ma vie scolaire et par opposition j’ai cultivé la procrastination à la hauteur d’un sacerdoce.

Puisque j’étais contraint à jouir dans l’urgence de ma passion, pourquoi ne pas en faire de même avec les tâches scolaires, bien plus arides.

J’ai toujours fait mes « devoirs » à la dernière minute, parfois l’encre n’était pas encore sèche quand je rendais mes copies de rédaction, de version latine, et j’en passe et des meilleurs et des pires.

Cette habitude de pratiquer mes obligations comme mes plaisirs à la façon d’un ressort que l’on doit compresser fortement avant de le relâcher violemment m’a sans doute entraîné à conserver une forme de spontanéité non pas enfantine mais issue à la fois du hasard et de la nécessité.

Quand établir des plans ne sert de rien puisque il y a toutes les chances de ne pas pouvoir les appliquer, c’est à dire compter sur un déroulement ordinaire du temps, alors il faut s’en remettre à l’intuition, au hasard, au « génie » comme Socrate parlait de son « daemon. »

Et effectivement en dehors de tout cadre scolaire, universitaire je n’ai jamais fait confiance à autre chose dans ma vie pour apprendre qu’à ce « daemon ».

De là à confondre le daemon et moi il n’y avait évidemment qu’un pas à franchir, que j’ai dans ma jeunesse franchi allègrement.

Cette drogue dure qu’est la procrastination je devais en avaler durant parfois des semaines, des mois avant de me sentir soudain traversé à nouveau par le génie et poussé par la violence du ressort qui soudain se relâche, me mettre à peindre comme un fou.

Bien sur mon histoire est extrême proche de la caricature, mais dans la première partie de ma vie je m’y reconnais assez fidèlement.

Ensuite, j’ai décidé un beau matin de dire tchao à mon daemon après tant d’années de bons et loyaux services j’ai formé le souhait qu’il s’en aille au diable mais c’était encore là une erreur. On ne peut pas répudier le daemon comme cela sinon il travaille en tache de fond, dans l’inconscience et ça peut faire vraiment mal.

J’ai donc eu mal encore bien sur mais bon, l’équilibre est une chose tellement difficile à trouver que cela vaut bien un peu de sacrifice.

La découverte de la lune, du fil à couper le beurre et même mieux : la régularité !

Et puis un jour on revient dans « le siècle » comme autrefois les moines se défroquaient.

On comprend que l’on est arrivé à un age où le temps est compté, où il devient d’autant plus précieux.

Alors on se met à pratiquer une discipline de travail parce qu’aussi on est plus tranquille, plus apaisé. On n’attend plus grand chose de l’extérieur car le vrai plaisir, c’est ce que l’on fait tous les jours et c’est d’une simplicité folle et on se demande pourquoi il aura fallu tout ce temps, toute cette errance pour en arriver là.

Alors on bosse, on peint, mais ça pourrait être aussi bien n’importe quelle autre activité humaine cela n’a pas d’importance. Ce qui est important en revanche c’est d’avoir fait de soi un axe autour duquel tourne la journée et le monde sans bruit,

Sans bruit l’axe, sans bruit le monde.

Bon je pourrais dire choisis la régularité dans tout ça mais quand j’y repense je ne peux pas t’empêcher non plus de vivre une fabuleuse aventure car côtoyer le génie, le daemon , dans le fond c’est d’un bien meilleur commerce que de côtoyer les gens qui n’ont pas de rêve, pas d’espoir, pas d’envie.

Illustration de l’article, « Limites de la dispersion » huile sur toile, 100×100 cm terminée en 2020

prof d'arts plastiques, fabriquant de tableaux. @patrickblanchon38550 http://patrickblanchon.com

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