L’adolescence

Ce matin, j’ai envie de me pencher sur un mot qui me rebute par le passé que j’ai pu y associer sans y prendre garde. C’est une période peu glorieuse de prime abord de ma vie que j’ai fini par ranger dans une boite, un tiroir sans trop y revenir.

Lorsque j’ouvre ce tiroir je me revois face à la glace de la salle de bain de la maison familiale. Ce genre d’armoire avec trois miroirs que l’on peut régler en entr’ouvrant les deux portes latérales pour se voir de face, de trois quart et de profil.

C’est la période des éruptions d’acné et pour moi celle la perte de mes premiers cheveux par poignées. Je cherche l’approbation d’une ou d’un autre dans le reflet de ce visage, dans le regard qui se reflète et c’est bien sur toujours en vain. Je ne suis que doute et incertitude.

Pourtant cette période de ma vie dans l’insouciance magistrale dans laquelle mon malaise perpétuel m’imposait de me détendre, de me rassurer, de m’évader, n’aura pas receler que de mauvaises choses autant que j’ai pu le croire à cette époque.

Quelques pistes de définition

L’OMS (organisation mondiale de la santé) donne une définition amusante de l’adolescence, amusante car elle cherche à la définir de façon sérieuse, scientifique, médicale, psychologique, biologique.. on comprend pour définir l’intelligence que même l’OMS a besoin de chausser des lunettes des filtres particuliers, ça ne peut se décréter à l’œil nu.

« L’adolescence est « la période de croissance et de développement humain qui se situe entre l’enfance et l’âge adulte, entre les âges de 10 et 19 ans ». C’est une période de transition qui se caractérise par un rythme de croissance élevé et des changements psychologiques importants.

Toujours selon l’OMS, l’apparition de la puberté marque le passage de l’enfance à l’adolescence.

En 2015, l’OMS évalue le nombre d’adolescents à 1,2 milliards, soit un sixième de la population mondiale.

Dans le fond cette définition de l’adolescence ne propose que des repères temporels proche de l’arbitraire et ne me convient pas vraiment. Il manque tellement de choses.

L’effondrement de la pensée et le recours à la violence, la pensée magique

Quand je me revois face à cette armoire à glace que représente ce fils de marchand de couleurs sur de lui et arrogant qui me harcèle dans la pension où mes parents m’ont flanqué je retrouve tous mes doutes, toute ma timidité, ma vulnérabilité terrifiante.

J’ai serré les dents pendant des mois déjà. l’appréciation des forces en présence ne me donnait pas gagnant, alors je ne disais mot. Je subissais l’invective et l’humiliation le plus dignement que je le pouvais et cela me fendait parfaitement en deux du sommet du crâne à la voûte plantaire à chaque fois.

Je ne faisais pas partie du sérail évidemment, dans cette pension une couvée de rejetons de familles puissantes dans les sphères politiques, du monde des affaires, du spectacle s’était rassemblée de façon traditionnelle de père en fils depuis plusieurs générations et malheur à ceux qui n’étaient pas issus des guibolles où des bourses Jupitériennes.

Nous, les modestes, les « accidents », les pauvres si l’on veut ne tardions guère à comprendre rapidement la notion de classe et de caste et ce des les premiers jours.

Toute une mécanique bien huilée pour déconsidérer l’autre, le rabrouer, l’atterrer et ce bien sur avec la complicité tacite du clergé qui gouvernait tout ce petit monde d’une main de fer dans un un gant tissé de bave et d’obséquiosité, depuis belle lurette , comme un rouleau compresseur, s’occupait des nouveaux, de la bleusaille pour la mettre le plus vite possible « au pas ».

Je l’avoue j’en ai bavé moi aussi des ronds de chapeaux. Malgré ma taille et ma carrure j’étais taillé psychologiquement comme une ablette. Il aura fallu atteindre la limite ultime de mes résistances à la privations et à l’humiliation pour que soudain mué par une force inconnue alors, je me mette enfin à réagir.

Je n’avais jamais connu cela, comme si j’étais soudain possédé par une divinité chthonienne, à la façon d’un géant vert bien connu qui fait exploser ses vêtements d’un coup pour montrer une monstruosité en expansion rapide, me voici à nouveau en train de mettre mon poing dans la figure de ce gros con boutonneux.

Je me vois encore le sortir de la classe à coup de pompes dans le cul sous les yeux éberlués et admiratifs de mes camarades et dans la rapidité de l’action je me souviens aussi du regard attendri de ce professeur d’allemand que j’adorais qui fait à ce moment là mine de chercher un papier au fond de son cartable.

Quelque chose en moi avait décidé pour moi tout entier que la coupe était pleine et qu’il fallait agir cette fois sans réfléchir.

Lorsque je repense à cette anecdote cette violence qui se déclenche soudain ressemble fort à la première fois où je fourre la main dans la culotte d’une fille pour découvrir un peu horrifié mais malgré tout impassible l’aspect baveux et gluant que nos émois provoquaient alors dans sa profondeur. Cette mécanique soudaine qui se met en action comme si cela appartenait à une partie animale, innée bien au delà de le sphère limitée des pensées.

L’adolescence pour moi comme pour probablement tout le monde fut une longue suite d’initiations et de challenges digne d’une éducation amérindienne. Je m’étais crû fallot et soudain un vieux chef esquimau, malgache, aztèque ou cherokee me secouait du dedans pour m’emporter vers la bataille.

Cette absence de choix et le recours à la violence « sacrée » si je puis dire reflète en quelque sorte ce malaise que j’ai enfoui si longtemps à propos de l’adolescence.

Le fait qu’une institution place une fourchette temporelle, des bornes à l’adolescence démontre plus qu’elle chercherait à la borner plutôt qu’à vraiment définir en profondeur ce qu’elle est.

Que dit la psychanalyse ?

La psychanalyse qui désormais remplace pour une bonne part le clergé dans sa fonction d’écoute dans nos sociétés modernes ne nous en apprend guère plus à propos de l’adolescence. Selon sa grille de lecture et ce quelque soit l’obédience de l’école à laquelle elle se rattache, elle évoque une période de « vulnérabilité » liée au phénomène de la puberté, de discontinuité psychique et de crise. Pour reprendre l’expression de François Marty1 « L’adolescence est une période de bouleversements sans précédent dans l’histoire du sujet ».  De même, comme le souligne E. Kestemberg2, « on dit souvent que l’adolescent est à la fois un enfant et un adulte, mais il serait plus juste de dire qu’il n’est plus un enfant, et n’est pas encore un adulte ». Cette période d’entre deux sans point de repère fiable constitue l’essence même de « la crise » d’adolescence. Depuis les années 50 Winnicott évoque déjà cette notion de violence due à la mutation rapide que provoque les phénomènes hormonaux liés à la puberté et à ce no man’s land dans lequel l’individu se situe entre enfance et age adulte.

Un élément intéressant inédit apporté par la psychanalyse est le phénomène de « régression » qui caractérise certains moments de la « crise d’adolescence ». La faillite de la pensée chez les jeunes gens, l’incapacité à pouvoir établir sur elle une solidité véritable encore les inciterait à régresser vers des comportements enfantins qui auraient cet attrait du « déjà vu » déjà expérimenté plus rassurant en quelque sorte.

Cette analyse cependant me parait minimiser les choses, les restreignant à un cadre purement logique, presque médical. Le fait de s’apercevoir des failles de la pensée et de se réfugier dans ce que l’on nomme parfois à tort la régression si celle ci est synonyme de violence et d’incapacité me parait courte et ne rend pas vraiment compte des enjeux qui se dissimulent dans le mouvement général que produisent de concert la régression en même temps que l’évolution de l’individu. c’est le frottement de ces deux forces qui produit l’ouverture vers ce qu’on nomme l’age adulte et surtout les choix qui seront validés par celui ci pour y pénétrer de façon confortable psychiquement.

Si l’OMS borne l’adolescence à 19 ans en moyenne c’est comme je l’ai déjà dit parce qu’elle se sent poussée à la borner désormais. Chez les romains par exemple qui utilisaient le terme d’adulescence la fourchette d’age s’étendait jusqu’à la trentaine. Il est possible que le développement industriel ait réduit la période d’adolescence pour profiter ainsi d’un surcroît de main d’oeuvre, que les diverses guerres également et leur demande de chair à canon l’ait aussi restreint. Il est possible que les impératifs démocratiques ou républicains en matière de droit de vote aient raccourci la période de l’adolescence à de seules fins électorales. Comme on peut aisément l’imaginer la fin de l’adolescence varie selon les profits que l’on peut en tirer.

Tout cela me fait réfléchir car plus on tente de borner court l’adolescence plus j’ai l’impression qu’elle se prolonge malgré tout au delà des raisons pour lesquelles on la borne.

Le consommateur, l’adolescent, le profit

L’immaturité dans laquelle la société capitaliste plonge les consommateurs notamment a certainement très bien compris ce phénomène de régression enfantine lorsqu’elle donne comme mode de vie de se ruer vers des biens de consommation pour échapper à la réflexion, à la pensée, à la sérénité et au détachement. C’est aussi une forme de violence que de décider soudain d’aller acheter quelque chose pour se soulager d’un poids, d’une oppression que l’on n’arrive pas à définir soi-même.

L’adolescence est peut-être d’ailleurs le format rêvé dans lequel la pensée capitaliste cherche à nous parquer jusqu’à un age parfois canonique, le plus longtemps étant le mieux pour elle évidemment.

Cependant elle produit en parallèle les germes de sa destruction à venir.

J’ai vu Prométhée qui vole le feu aux Dieux

Pour mon compte je crois avant tout que l’adolescence est une période initiatique dont les origines remontent à la nuit des temps, à nos ancêtres chasseurs. Il ne fait pas de doute que si bon nombre d’adolescents choisissent à la fin de se suicider comme de devenir salariés, d’autres iront bien plus loin, vaincront les obstacles et parviendront ainsi à relier la violence sacrée de la pensée magique avec la sérénité d’une pensée logique rationnelle pour construire un système différent.

Il n’y a pas de jugement particulier à émettre sur le bien ou le mal fondé de ce nouveau système à venir qui extraira sans doute l’humanité de son adolescence, celle ci ayant à mon avis un peu trop duré.

Sortir de l’adolescence alors sera de tenir compte malgré tout de cette pensée magique et de cette pensée rationnelle qui ne cessent jamais de se combattre à l’intérieur de la plupart d’entre nous. Ce que nous appelions magique il y a des millénaires déjà j’imagine que peu à peu nous allons le renommer différemment au fur et à mesure de nos découvertes.

Il n’y a pas une seule grille de lecture pour regarder le monde il y en a autant que d’individus et c’est l’ensemble de toutes ces grilles qui est véritablement magique, merveilleux selon mon regard évidemment toujours adolescent.

Sources http://psy-enfant.fr/crise-ado-therapie-paris-xx/

1 François Marty Psychanalyste ouvrages https://www.cairn.info/publications-de-Fran%C3%A7ois-Marty–3325.htm

2 Evelyne Kerstemberg ouvrage https://www.cairn.info/l-adolescence-a-vif–9782130498230.htm

3 Winnicot ouvrage sur l’adolescence https://www.cairn.info/winnicott-et-la-creation-humaine–9782749215600-page-7.htm

2 commentaires sur “L’adolescence

Les commentaires sont fermés.

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :