Indépendamment de notre volonté

Il y a ce que l’on veut et puis on pense, on pense on pense toujours énormément jusqu’à imaginer qu’on va déjà l’obtenir et, en pensée on l’obtient évidemment déjà. En cherchant des méthodes, des idées, des plans, en surfant parfois aussi dans les bouquins, sur le net. Tout cela est très bien sauf que pour moi ça ne fonctionne pas vraiment. J’ai obtenu des montagnes de tableaux en pensée, mais je ne peux absolument rien en faire.

J’ai remarqué depuis bien longtemps qu’il y avait ce que je voulais en peinture et puis ce que j’obtenais et le fossé entre les deux est toujours bizarrement profond et large, pour ne pas dire infranchissable.

Il y a sans doute plusieurs raisons à cela et je vais tenter de les lister puis de les examiner plus attentivement.

Déjà la première chose serait de savoir ce que l’on veut vraiment obtenir dans le domaine de la peinture comme dans tous les autres.

Pour mon compte ce n’est jamais vraiment bien précis, cela ressemble bien plus à une « ambiance », une vague idée. Je vois un tableau idéal mais de manière floue et j’ai beau tenter de faire le point mentalement, les contours, les formes les couleurs restent la plupart du temps imprécis.

Je crois que ce phénomène prend généralement sa source dans la comparaison avec les œuvres d’autres peintres que j’admire ou bien dans des œuvres que j’ai déjà réalisées moi-même. Je me fais une idée d’excellence de la toile à venir mais l’erreur est que cette excellence est fondée sur un cliché.

Une oeuvre d’art se doit d’être unique et personnelle ça c’est ce que je me dis toujours , c’est un slogan. Aussi dès que je vais aller chercher l’inspiration ailleurs qu’en moi, ou même dans mon propre passé je ne peux tomber que sur des clichés ce qui fausse totalement mon jugement, ma pensée toute cette machinerie qui se met en branle à chaque fois que je veux réaliser de nouvelles œuvres.

Il y a toujours de l’orgueil, de la prétention et de la naïveté à raisonner comme je le fais j’en suis bien conscient. Avant j’en souffrais beaucoup mais aujourd’hui je crois que j’ai mis un peu d’eau dans mon vin. J’ai compris que ce mécanisme m’était nécessaire pour peindre.

J’ai envie de peindre quelque chose, un projet, je me prends copieusement la tête jusqu’à ce que je me mette effectivement au travail.

Et là, comme c’est étonnant , n’est ce pas , quelque chose d’inédit arrive auquel je n’aurais jamais pensé. Dans l’action même de peindre voici qu’un tableau arrive sans que je ne l’ai vraiment décidé comme si un « programme » ou un virus se réveillait soudain au delà de ma propre volonté au delà de ma pensée- un second moi si l’on veut qui contredit ou contrecarre totalement le premier.

Je me suis demandé si ce n’était pas un symptôme avancé de schizophrénie mais bon, pourquoi vouloir à chaque fois classer, disséquer les choses… Après tout j’ai fini par trouver cet état de fait amusant et je reste « sans voix » à chaque fois que je termine ainsi une nouvelle toile.

Une légère frustration tout de même d’avoir perdu « le contrôle » taquine mon orgueil, mon ego tout de même mais cela dans le fond n’est pas bien grave.

En tous cas il me semble que vouloir quelque chose appartient au domaine de l’ego, tandis que vivre ou peindre, ce qui pour moi est synonyme, est une toute autre chose.

Mais cela provient surtout du fait que je n’ai jamais pensé de façon juste à ce que je voulais en peinture. Tout simplement parce que la justesse m’était totalement étrangère.

Ma façon d’aborder l’art comme la plupart des choses de ma vie n’est fondée que sur une fiction dont j’aurais pris avec l’age, peu à peu conscience. Intuitivement j’ai compris que je savais rien de la justesse vraiment, je veux dire ma justesse à moi qui pourrait correspondre à l’accord parfait d’un instrument de musique. Du coup j’ai patienté, j’ai attendu d’être plus juste tout ce que je pouvais faire en attendant ne pourrait pas être vraiment pris au sérieux.

C’est à dire que je me suis mis à peindre de façon spontanée, anarchique j’ai reporté à peu près tout de mon désir de peindre dans l’aspect charnel sensuel de la peinture évacuant ainsi pratiquement systématiquement tout ce qui pouvait appartenir au domaine de la pensée qui pour moi représente la souffrance, le mensonge, l’antithèse du plaisir de peindre en fait.

Les rares fois où j’ai construit une thématique en peinture je me souviens comme j’en ai bavé. J’avais l’impression de m’arracher les tripes en peignant ce qui m’a vite paru ridicule, romantique à outrance. Mais le fait est que le résultat m’a scotché aussi.

C’est sans doute aussi pour cela que je me suis réfugié longtemps dans l’abstraction, dans la recherche purement formelle des masses, des lignes, des couleurs, pour ne pas avoir à affronter à nouveau cette histoire de thématique et la souffrance que j’y avais déposées dans le passé.

C’est aussi pourquoi je refuse toujours que l’on m’affuble du sobriquet d’artiste. A chaque fois j’entends ce mot comme une boutade vis à vis de mon travail.

Je ne suis qu’un peintre qui réalise des tableaux que je trouve décoratifs sans plus la plupart du temps.

J’ai toujours voulu peindre mais je n’ai jamais vraiment su ce que je voulais peindre, je ne me suis jamais vraiment posé cette question de savoir ce que je voulais exprimer vraiment au travers de la peinture.

Pour moi peindre est une évasion, cela me permet de voyager, de m’extraire du quotidien parfois difficile que nous traversons mon épouse et moi. Mais je ne me plains pas cette vie nous l’avons choisie. Et c’est bien là où parfois je dois être lucide et réfléchir un tant soi peu.

Je suis passé du statut de peintre du dimanche à peintre professionnel un beau jour et le fait que mes sources principales de revenu proviennent des cours et des stages que je dispense m’a permis de mettre de coté pendant un long moment tout ce qui pouvait toucher à ma propre création artistique.

En peinture c’est vrai que je suis « doué » dans le sens où je peux toucher à tout aussi bien du figuratif, avec les visages, les portraits, les silhouettes, le corps humain en général, les paysages, les natures mortes n’ont pas vraiment de secret non plus pour moi. Je peux facilement enseigner tout cela à mes élèves. Et puis l’abstraction aussi désormais et de plus en plus car il y a une forte demande dans ce domaine.

Pour les techniques c’est la même chose que ce soit l’encre l’aquarelle, l’acrylique ou l’huile pas de soucis.

Le fait d’avoir tellement de cordes à mon arc, de possibilités finalement est devenu au fur et à mesure des années une sorte d’entrave de handicap, je me suis enfermé aussi dans l’habileté. En tous cas cette richesse et cette habileté me semblent être aussi une cause majeure de dispersion.

Toucher à tout ne permet pas d’approfondir quoi que ce soit.

Comment faire alors pour s’enfoncer vraiment dans le travail et se trouver car il ne s’agit toujours que de ça si on réfléchit un peu.

Se trouver demande de faire un sacré tri, comme dans une maison familiale dont on hériterait, il faut savoir ce que l’on garde, ce que l’on donne, ce que l’on jette.

Dans ce genre de situation j’aurais toujours envie de tout donner ou de tout jeter pour ne presque rien garder. Une espèce de noblesse complètement farfelue me dicte une sorte de conduite complètement conne déguisée en représentation chevaleresque.

Don Quichotte de la Mancha contre les moulins à vent.

Non non gardez tout je ne veux rien…. foutaise.

Heureusement que je suis aussi mon Sancho Pansa !

Si je reporte ce travers en peinture je peux voir exactement que je me fais une idée « romantique » encore du personnage de peintre comme de l’art en général.

Il me faudrait attendre d’être inspiré soudain, frappé par une espèce de grâce subitement pour alors trouver L’IDÉE. C’est une chose que je trouve complètement ridicule évidemment quand j’y réfléchis, mais ce n’est pas pour autant qu’une grande partie, enfantine de moi-même ne continue pas à y croire dur comme fer.

C’est cette dichotomie entre pensée « mature » et pulsion enfantine dans le fond qui fait naître bon nombre de troubles et cette errance magistrale dans la peinture. Je ne sais sur laquelle vraiment m’appuyer pour avancer le plus justement possible.

Les deux ont des qualités et des défauts d’où la difficulté de choisir l’une ou l’autre vraiment.

Cette difficulté du choix remonte certainement très loin et il me semble que j’en ai déjà parlé dans certains textes, donc je ne vais pas revenir là dessus.

Il me suffit de penser au choix pour penser à la mort , faire un choix c’est tuer tout un possible à chaque fois. Et bien sur je voudrais tout pouvoir conserver vivant à l’état latent, cette rêverie perpétuelle du potentiel. Hélas au fond de moi je sens bien que c’est peine perdu, qu’il faudra de toutes façons tout abandonner un jour et cela malgré toute ma volonté à vouloir m’accrocher à toutes les bribes, à toutes les racines, à ce terreau à la fois mystérieux, étrange et familier qui me constitue. Qui constitue tout être humain.

Pour m’en sortir un peu, en 2019 j’ai établi toute une série d’actions de plans, de contraintes, afin de mieux cadrer cette immense énergie qui ne cherche qu’à s’exprimer.

J’ai réalisé un nombre d’expositions délirant, et à la fin j’ai éprouvé une immense fatigue accompagné d’une bonne déprime à nouveau. Malgré un certain succès je suis resté insatisfait par l’ensemble du travail réalisé.

Pourtant je pensais en avoir fini avec l’idée du beau et de la séduction.

C’est vraiment en 2019 que j’ai commencé à réfléchir en profondeur à cette idée de séduction en peinture. Séduction vis à vis de moi-même d’abord qui m’aura amené par ricochet à la compréhension d’un rejet général du beau et de la séduction en peinture.

Dans le fond je peignais jusque là des toiles dont le critère majeur était le beau, l’harmonie des couleurs, et qui me permettait de me passer d’une substance plus précieuse : le sens.

Toute ma peinture m’est apparu soudain « décorative ». Et le vertige, la déception m’ont alors conduit une fois de plus vers la dépression, et le dépréciement de moi-même. Les doutes qui pendant des mois m’avaient laissé un peu de répit sont revenus en force d’un seul coup.

Je crois que la rédaction des textes de ce blog et leur accroissement au fur et à mesure des mois témoignent un peu des difficultés que j’ai traversées et surtout de la tentative de remise en ordre de mes pensées, afin de ne pas sombrer complètement.

Cette discipline à écrire ainsi chaque jour quelques pensées, quelques histoires, fut vraiment la plus importante des choses que j’aurais faite cette année 2019. Peu importe dans le fond la valeur littéraire de tous ces textes. Ce qui est important c’est le fait de m’être assis régulièrement tous les jours ou presque à cette table et écrire.

Cette discipline, si je l’avais vraiment transférée dans la réalisation de toiles aurait été beaucoup moins pratique à mettre en oeuvre, j’aurais réalisé un nombre semblable de tableaux comme tous ces textes , plus de 500 à ce jour… je ne sais pas où j’aurais pu ranger tout ce résultat ..Et surtout le problème du tri du classement se présenterait comme il commencera bientôt à se présenter désormais sur ce blog.

Pourtant c’est bien comme ça qu’une oeuvre quelle qu’elle soit se constitue. Chaque jour et dans une régularité, une discipline. Ce qui est important c’est d’être là et d’affronter le tableau, front contre front et tous les jours en cherchant la justesse avec soi.

Hier fatigué de tous mes empêchements perpétuels j’ai voulu réaliser une série de petits formats avec un minimum de moyens, revenir à ce que j’aime dans le dessin, la spontanéité de tracer des lignes et de voir ce que ça peut donner au final avec un peu de couleur passée au feutre. Je la livre ici telle quelle. Peut-être que ce sera un nouveau coup d’épée dans l’eau, peut-être que je m’appuierai sur ce travail pour réaliser des tableaux acryliques ou à l’huile, je n’en sais fichtre rien. tout ce que je sais c’est que je me suis accroché la journée passée à ça pour lutter et ne pas m’effondrer et pour moi c’est déjà une petite victoire.

prof d'arts plastiques, fabriquant de tableaux. @patrickblanchon38550 http://patrickblanchon.com

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