( La nécessité intérieure)

Au musée de Grenoble où je me suis rendu il y a de cela quelques jours pour ne pas louper l’exposition des œuvres de Picasso réalisées durant la période de la seconde guerre mondiale, j’ai découvert un tableau de Séraphine de Senlis dont la composition, la texture, les couleurs, bref l’ambiance générale de celui ci m’a happé durant de longues minutes.

Bien sur aussitôt que l’on évoque Séraphine on pense immédiatement à la formidable Yolande Moreau qui l’incarne et deux images finirent par se superposer la Séraphine inconnue, l’actrice et pour moi devant cette oeuvre l’oeuvre également…

Séraphine Louis, dite Séraphine de Senlis est née dans l’Oise en septembre 1864, son oeuvre désormais est classée dans la catégorie de l’Art dit Naïf. C’était une autodidacte qui s’était inspirée à ses débuts d’images pieuses et qui confectionnait ses couleurs elle-même.

Depuis la réalisation du film il est convenu qu’elle devait mélanger de la peinture de la marque Ripolin à d’autres éléments qu’elle allait chercher dans la nature.

Séraphine utilise des motifs qu’elle répète sur le tableau, fleurs, fruits, et sa composition est toujours structurée de la même façon : en deux parties, une partie qui appartient à la lumière généralement le carré qui se situe dans la partie supérieure du tableau tandis que le rectangle restant, en bas, est toujours un peu plus sombre et contient des éléments hétéroclite.

Si l’on veut c’est comme si dans chaque tableau était représenté une extase et un cauchemar dont elle serait issue. Où encore une partie consciente et inconsciente, ou encore la lumière et l’ombre. En tous cas on retrouvera toujours ces deux « forces » ces deux « mouvements » en présence dans chaque tableau.

Ainsi sans le savoir et par un phénomène étrange Séraphine de Senlis qui est contemporaine du peintre et théoricien de l’art, Paul Klee, est d’une certaine façon dans un courant de pensée, dans un état d’esprit si je puis dire qui souffle à cette époque, un peu avant la fin du 19ème siècle

Paul Klee dans la pensée créatrice n’évoque t’il pas les deux forces que l’on retrouve toujours au sein même de toute création, « ces deux forces, ces deux mouvements opposés qu’il pense détecter dans tout acte créateur » et sans lesquelles il découvre qu’il ne peut y avoir d’unité.

Sans doute les idées comme je l’ai déjà suggéré dans d’autres textes appartiennent-t’elles à l’air du temps, et n’attendent que des réceptacles qui les accueillent, les découvrent et les développent.

Séraphine la « naïve » ainsi appartiendrait donc elle aussi à ma même famille que l’auteur de la pensée créatrice ? cela me convient et surtout me plait beaucoup d’y penser.

Si Paul Klee a éprouvé la nécessité d’écrire sur l’art sans doute est ce parce qu’il avait besoin de la pensée, de l’analyse et le désir de réaliser des synthèses quant à son mystère, ce dont se fichait parfaitement l’artiste de Senlis.

Et c’est dans ce creuset que tout se rejoint : que l’on pense ou pas, là n’est pas l’important en art. Je peux être tout autant frappé par le mystère que je ressens à la vue des tableaux de Paul Klee que de ceux de Séraphine de Senlis.

Ce qui relie aussi ces deux peintres pour moi c’est cette nécessité intérieure, ce besoin de peindre, et pour Klee sans doute qui n’aimait pas vraiment son travail de professeur, sans doute aussi le regret de ne pas avoir tout le temps pour le faire, comme le regret de Séraphine à la disparition de ce collectionneur d’art allemand Wilhelm Uhde, installé dans sa ville en 1912 et qui l’aida beaucoup avant de s’éclipser soudainement ce qui la fit basculer dans la folie.

Mais peu importe les anecdotes, les supputations, les théories. Il y a un peu plus loin du tableau de Séraphine, une petite toile de Paul Klee dans ce même musée de Grenoble.

En les assemblant ainsi dans mon esprit j’en ai recueilli comme une sorte de fulgurance, une intuition , il fallait absolument que je les assemble dans un texte.

Voilà qui est fait ce matin