Marcher

Je ne me souviens plus de mes premiers pas. Mais j’imagine que cela n’a pas dû être facile, comme tout le monde j’ai essayé, je suis tombé, j’ai à nouveau essayé, et je suis retombé à nouveau. Mais je n’avais pas le choix, il fallait que je sois comme tout le monde, que j’y arrive.

Quelle sorte de vie aurais je pu avoir si j’avais renoncé à cet effort primordial qui conduit à être reconnu comme un être debout, un être humain ?

Attention je ne dis pas que les personnes qui ont perdu l’usage de leurs membres inférieurs ne sont pas des êtres humains, je ne parle pas non plus de celles qui malheureusement sont nées avec une déformation congénitale. Il faut bien plus que deux jambes pour être humain n’est ce pas.

Mais enfant c’était tout de même un critère important pour moi que de parvenir à me dresser sur mes deux jambes et à réussir à effectuer quelques pas.

Je n’ai pas conservé en mémoire toute cette somme d’efforts, d’échecs et les premières réussites, aucun souvenir de tout cela.

J’aime à imaginer que j’ai pu effectuer tout cela entre deux adultes, mes parents. Un qui me propulse, probablement mon père, avec cette sorte d’empressement et d’impatience qui le caractérise toujours lorsque je le revois.

Une qui me réceptionne, ma mère, toujours ambiguë dans son sourire magnifique qui murmure à la fois « viens et surtout n’approche pas trop ». Cette conjonction de coordination qui peut être à la fois merveilleuse comme fatidique.

C’est la raison sans doute sur laquelle je veux m’appuyer , quand je remonte le fil de mes souvenirs pour m’expliquer mon besoin de marcher loin de la maison familiale. Afin de réapprendre à marcher par moi seul surement, sans les adultes, sans toute cette comédie que je ne peux m’empêcher d’y associer.

Je revois les petits matins d’hiver où il fait encore nuit. Je descends l’escalier en ciment, avec ses balustrades moulées pour faire croire à du bois, et j’arrive tout en bas dans le jardin puis au portail. Le fer gelé du portail que l’on passe régulièrement au minium pour ne pas qu’il rouille, avant de le repeindre chaque année. Il faut éviter que les choses tombent en décrépitude, qu’elles ne deviennent aussi étranges et belles en prenant de l’age et en se modifiant.

Puis la route, la longue route qui mène à l’école dans le centre du village à quelques kilomètres du hameau où nous habitons.

Ces longues marches par contre je m’en souviens très bien, c’était un de mes plus beaux souvenirs d’enfant en fait.

Je crois que je venais d’atteindre mes 6 ans lorsque j’eus non pas l’autorisation mais le commandement de me rendre à pied seul à l’école. Et cela me mit en joie mais bien sur je n’en montrais rien de peur que ma mère ne change d’avis soudainement comme à son habitude.

La vraie raison de cette joie, c’est que cette obligation soudaine me plaçait à la même hauteur que mon arrière grand père qui vivait encore à cette époque au rez de chaussée de notre maison.

Chaque matin, il s’en allait lui aussi à pied mais un peu plus tard que moi, vers le centre du village dans l’unique but d’acheter la Montagne, le quotidien local, chez le « marchand de couleurs » qui devait aussi faire office d’épicerie ,de vente de matériel de quincaillerie , en même temps que commerce de presse.

Longtemps après l’image de ce très vieil homme se rendant au village pour aller juste chercher un journal m’aura accompagné comme quelque chose de précieux, je veux dire quelque chose d’important, je veux dire quelque chose de stable, et sur quoi je pouvais vraiment compter.

Il n’accordait d’ailleurs aucun intérêt à l’actualité relatée dans l’imprimé puisqu’il se dépêchait , en rentrant, et en s’installant avec soulagement à la table de sa cuisine, de feuilleter les pages afin de trouver enfin, celle des mots croisés.

Chaque matinée était ainsi organisée, un aller retour au village et le reste de la journée à résoudre les mots croisés.

Je trouvais cela aussi bizarre que fascinant. Comment pouvait on vivre ainsi avec si peu d’intérêt pour le reste du monde qui nous entoure alors que je ne savais pas où donner de la tète moi même tant je découvrais des milliards de choses ?

Plus les jours passaient , plus j’avançais à bon pas sur le chemin de l’école et plus je découvrais progressivement les immenses vertus de la marche.

Je ne traînais pas trop car déjà très jeune on m’avait confectionné un joli planning de choses à faire et gare si lorsque mon père rentrait elles n’étaient pas accomplies.

Il y avait les stères de bois à ranger au fond du jardin, la cour à ratisser, les feuilles mortes à mettre en sac, les chaussures à cirer, les fils de pèche à démêler, sans oublier de jeter un œil sur mon jeune frère s’il prenait soudainement à ma mère l’envie soudaine de s’absenter.

Mais de ce temps de liberté quasiment chronométré à la minute, ce temps comme une sorte de portée musicale à balancer le poids de mon corps d’une jambe sur l’autre,en avançant pas après pas , ce temps oui comme j’en conserve des images éblouissantes et une sensation merveilleuse !

Bien sur le climat pouvait modifier légèrement ce plaisir, il pouvait pleuvoir, neiger, ou bien il pouvait aussi faire une chaleur écrasante, le froid, le chaud, le glissant, l’humide, n’était somme toute que des éléments naturels à traverser et comme je n’y pouvais rien, je m’y adaptais naturellement.

J’avais compris une chose importante sur la vie en générale et les choses sur lesquelles nous pouvons avoir le contrôle et celles sur lesquelles ce n’est pas la peine de perdre du temps.

Je ne perdais guère de temps d’ailleurs à me convaincre de l’utilité de l’école, ni de son programme ni des devoirs à faire, et ce manque de conviction me valut tellement de déboires qu’à la fin ce ne fut qu’une prise de conscience, un choix dans le but de survivre tout simplement et je me mis au travail, contraint et forcé.

Il n’y eut qu’une seule année où je découvrais soudain que le travail scolaire pouvait m’apporter du plaisir. Mais cette motivation n’est pas personnelle vraiment, elle n’est due qu’au passage furtif d’un instituteur de remplacement, qui par son empathie, ses encouragements, sa gentillesse véritable, me fit sauter une classe, me décrétant intelligent, et m’encouragea non pas à faire des efforts mais plutôt à me poser les bonnes questions.

Cela ne dura qu’une année et aussitôt que notre institutrice revêche et autoritaire eut achevé sa convalescence, les choses reprirent rapidement leurs cours originel.

Dans cette marche quotidienne pour me rendre à l’école, et aussi pour en revenir, j’ai éprouvé une sensation magnifique que l’on ne rencontre pas aussi intimement qu’en marchant en ville.

C’est le passage des saisons.

Dans cette magnifique région du Bourbonnais où nous habitions, le village de Vallon-en Sully se situe dans une vallée,et même dans un creux.

Tout autour on peut apercevoir de belles collines aux formes douces, féminines, érodées depuis des millénaires par les vents et les pluies.

Voir ainsi de jour en jour le paysage se modifier sous l’influence des saisons, et ce durant plusieurs années m’aura énormément apprit de choses inconsciemment sur le stable et le changeant.

Je finissais par me réjouir de jour en jour à retrouver les points de repères habituels sur lesquels j’avais décidé de porter mon attention tout au long du parcours et ainsi utiliser cette attention afin de percevoir tout changement qui pourrait s’effectuer par rapport à ceux-ci.

Marcher aura donc aussi développé mon attention à tout ce qui entre dans la catégorie de l’anomalie, de la différence, que ce soit envers les couleurs, les odeurs, la teneur même du vent et de l’air sur ma peau m’auront appris énormément et je trouvais tout cela bien plus intéressant que l’école.

Evidemment il m’est désormais facile d’en parler, de m’exprimer sur ces choses aujourd’hui à presque 60 ans. J’en aurais été incapable enfant, car la sensation seule me dispensait de toute autre chose. M’enfoncer, m’évanouir, dans celle ci faisait taire tous les bruits désagréables du monde. Il en a résulté je crois une propension précoce à la solitude, la méditation, et à la transe que m’apportait la marche.

Car c’est bien d’une transe dont il s’agit dans le fond. comme une danse dans laquelle le corps retrouve sa place exacte de corps et alors la tète et ses fardeaux s’évanouissent, toutes les pensées obsédantes s’évanouissent, tout ce qui fabriquait la hargne, la désespérance de ce petit garçon malheureux que j’étais s’évanouissait pour laisser place à autre chose, quelque chose de bien plus grand, dont j’ignorais évidemment tout. Je savais seulement que j’étais apaisé, presque heureux, en tous cas joyeux au plus profond de moi de retrouver cette grande chose. Ça me suffisait.

Quand nous quittâmes le Bourbonnais ce fut un drame terrible , je perdis d’un coup tous mes repères. A presque 10 ans j’allais me retrouver dans une autre maison, à devoir effectuer un nouveau parcours pour me rendre cette fois au collège, sans avoir le moindre point de repère.

Nous trouvâmes une maison au bord de l’Oise, et je me souviens de mon dépit le jour où, pour la première fois je mis le nez dehors pour regarder le paysage. Comme je n’avais aucun souvenir, aucune relation antérieure avec celui ci, je décidais qu’il manquait foncièrement d’affinité avec moi. Pourtant je fis l’effort de m’approcher du fleuve, attiré par l’eau comme toujours.

Sur les berges j’aperçus vite des taches suspectes de graisses colorées sans doute le résultat provoqué par le mazout déversé par les dizaines de péniches qui passaient devant notre maison chaque jour. Il y avait aussi quantité de poissons morts, un cadavre de chat ou de rat tout cela dans une eau noire. Je détalais.

Dans cette région qui regroupe Parmain, Valmondois, et un peu plus loin l’Isle Adam j’ai énormément marché aussi. J’allais au collège de l’Isle Adam ce qui faisait une bonne marche aussi d’environ 5 kilomètres. Et de découvris qu’il y avait bien des façons différentes de rejoindre le collège. Cette variété de chemins me sauva de la dépression je crois.

Ce que je comprends de ces deux périodes de ma vie et aussi de celle dont je parlais à l’origine de ce texte, c’est que la façon de percevoir le « paysage » qu’il soit rural, semi rural ou urbain tout comme notre « paysage » intérieur est un cadre, une toile sur lequel nous apposons un point de vue qui peut changer par les repères dont nous avons besoin pour nous diriger dans ceux-ci.

Ce qui est important c’est à la fois la fabrication de ces repères quels qu’ils soient pour chacun de nous, quelle qu’en soit leur valeur réelle, ce qui compte c’est la part changeante de subjectivité que nous leur conférons.

A quoi tient cette subjectivité vraiment ? à ce que nous avons mangé la veille ? au climat ? à nos relations sentimentales, familiales ? à nos réussites et nos échecs professionnels ?

Je ne le crois pas.

Cette subjectivité tient surtout à l’intention que nous avons de traverser ou non ces paysage et tant que nous ne nous arrêtons pas sur cette intention, nous les traversons comme des victimes de la chance ou de la malchance. C’est à dire que nous les subissons.

Marcher, s’il y a une chose que j’en ai retenu, ce n’est pas pour se rendre quelque part seulement, c’est pour remonter peu à peu le fil ténu de nos égarements, de notre inconscience, et retrouver la source de nos intentions.

C’est parfois peu de chose, une toute petite source qui coule entre quelques pierres, mais il suffit alors d’en boire une simple gorgée pour que par magie alors tout s’éclaire et que l’on comprenne soudain pourquoi on a éprouvé l’envie de marcher de ressentir la soif peu à peu monter en nous à seule fin d’avoir la joie et le soulagement de l’étancher.

2 commentaires sur “Marcher

  1. Merci pour ce bel article qui m’a fait remonter dans le temps et m’a rappelé des faits similaires dans ma vie. Aller à pied à l’école, 30 à 40 minutes malgré les blizzards, par températures jusqu’à moins 40, c’était à Chicago. Un instituteur qui donne envie d’apprendre…c’est malheureusement si rare et pourtant cela devrait être à la base de l’enseignement! La rencontre avec la nature qui nous fait renouer et l’essentiel de la vie et de nous-mêmes. Le chemin aura été varié, parfois tortueux, souvent rempli de travail et de soucis mais en fin de compte, la vie est belle, il s’agit d’apprécier véritablement les petits moments et de rester en bienveillance, optimisme, esprit de partage et de ne pas demander la lune à tout moment.

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