Comment accueillir le doute

L’origine du doute.

L’événement arrive par surprise, généralement au moment où on s’y attend le moins. Durant quelques mois pourtant on pensait avoir quelque chose de solide pour s’accrocher, et puis soudain on ne sait comment, une modification de l’hygrométrie dans l’air, un déséquilibre dans les ingrédients de notre nutrition dont on n’aurait pas mesuré la portée, un changement subit de luminosité et voici que le doute surgit avec toute ses cohortes d’empêchements multiples.

Je n’ai jamais su vraiment ce qui déclenchait le doute. Peut-être est ce la fausseté d’un excès de confiance en moi ? Peut-être une exploration menée avec trop d’avidité dans le savoir au détriment de la connaissance ? Peut-être tout cela confondu, mélangé, une confusion qui germerait tout à coup et qui l’installerait soudain. On peut passer des heures, des jours à se demander d’où vient le doute. Mais c’est un peu comme se demander d’où viennent les tempêtes de sable, les raz de marée. On tente de s’instruire sur tout cela à l’appui des sciences météorologiques, mais cela n’explique pas autant qu’on le voudrait le pourquoi.

Aucune explication ne peut lever cette origine car dans le fond nous nous en fichons royalement. Nous avons des doutes parce que tout simplement, à un moment donné il faut que nous en ayons.

La tentation de Saint-Antoine par Flaubert.

Quand Saint-Antoine rencontre le diable dans le roman de Flaubert il n’a guère que sa foi au début pour se raccrocher à une vérité, une vérité qui pense t’il le protégera. La foi en Dieu. Et quand ce petit malin de Flaubert place le diable sur son chemin pour le tenter, il lui inspire des doutes , il le fait évidemment à bon escient, Flaubert comme le Dieu de Job, désire éprouver la foi de son personnage certainement pour éprouver la sienne dans la littérature à une certaine période de sa vie. Le postulat est bien sur l’espoir que tout ce beau monde finira par triompher du doute comme du diable.

Ce roman est véritablement un chef d’oeuvre car il sème une jolie pagaille dans l’esprit qui le lit avec attention. Nous pouvons tous être Saint-Antoine, nous avons tous rencontré plusieurs fois le diable dans nos vies, et peu importe dans le fond la conclusion complaisante envers la morale d’une époque, tout ce qu’il faut retenir c’est cette nécessité du doute.

Je crois que ce n’est pas tant le doute dans le fond notre difficulté la plupart du temps c’est bien plus notre façon de l’accueillir.

Nous l’accueillons généralement comme un trublion, un ennemi, une difficulté, en tous cas comme un gêneur qui pose sur notre route un point d’interrogation de la même nature que les manifestants établissent des barricades face aux forces de « l’ordre »

Si nous mettions cet automatisme de coté, cette agressivité, cette violence qui surgit vis à vis de nos doutes, si nous nous arrêtions quelques instants pour écouter ce qu’ils ont de précieux à nous déclarer de façon urgente cela ne serait il pas mille fois plus cool mille fois plus « confortable ».

Comment comprendre le notion de séparation, et celle de dualité ?

Je ne peux pas parler du doute sans évoquer l’idée de la séparation. Quand le doute arrive il nous sépare d’une partie de nous même n’est ce pas, il nous éloigne d’une certaine idée de ligne droite pour pénétrer dans le tortueux. Ce n’est qu’une façon parmi d’autres d’évaluer l’influence géographique d’un relief sur notre état d’esprit. Il y a la plaine et soudain la montagne devant nous, avec ses pentes et ses nombreux virages. Le tout est de savoir quel est notre objectif dans ce voyage ?

Voulions nous vraiment nous rendre tout en haut de la montagne ?

Dans ce cas il convient d’assumer les difficultés qui ne manqueront pas d’apparaître, si toutefois nous ne les avions pas déjà prévues.

Et même si on s’équipe de pneus neige en plein hiver, même si la route est dégagée en apparence, même si nous conservons une vitesse adaptée à l’ascension cela ne garantira nullement l’éboulis, l’avalanche, la plaque de verglas, ou tout simplement l’endormissement au volant.

Cette séparation je crois qu’elle ne cesse jamais d’être là, en nous, et que son but premier est l’évaluation.

Si je me réfère à la peinture , même une toile réalisée de manière monochromatique ne tiendra pas si je n’emploie qu’une seule valeur de la couleur choisie. Il me faudra des clairs et des foncés afin d’agencer les formes, les lignes et ainsi créer des plans, une profondeur.

L’ombre et la lumière, ne sont pas des ennemis mais des complices dont le peintre doit comprendre le but secret. Ce but n’est rien d’autre que l’équilibre du tableau avant même d’évoquer la beauté de celui-ci.

Ce qui est étonnant d’ailleurs c’est que lorsque on atteint cet équilibre, la beauté n’est jamais bien loin.

Cet équilibre peut être basé sur la symétrie, c’est probablement le modèle suivi pendant très longtemps par les architectes anciens, par les peintres du monde antique la plupart du temps.

Puis cette symétrie s’est logée dans les représentations picturales dont le sujet était l’histoire biblique ou le nouveau testament.

Depuis lors avec les recherches effectuées par Galilée, et ses successeurs nous savons que la terre n’est pas le centre de l’univers, que la symétrie n’est pas le seul moyen d’atteindre à l’équilibre. Une complexité s’est peu à peu installée, avec les doutes dans notre parcours de pensée vis à vis de la notion d’équilibre.

Ce n’est pas si nouveau qu’on puisse le penser. Dans les « mystères » antiques que ce soit en Egypte ou ailleurs, cette idée que l’équilibre ne venait pas de la symétrie uniquement mais bien plutôt du poids de certaines parties à mettre en présence dans un apparent déséquilibre pouvait tout aussi bien atteindre au même but, l’harmonie.

On retrouve cela également dans le chamanisme sibérien et le très ancien chamanisme tibétain. La chose n’est pas ce qu’elle semble représenter à première vue, elle est avant tout symbole chargé d’une parcelle, d’un potentiel de puissance. C’est sans doute la raison pour laquelle nous avons du mal à comprendre qu’une plume puisse représenter l’âme dans la balance sur laquelle notre vie sera pesée. Ou bien qu’un objet à l’apparence quelconque au sein de certains rituels puisse avoir une importance dont nous ignorons tout, car nous ne conservons qu’une image « triviale » « profane » de cet objet.

J’ai pendant longtemps été étonné que dans les rites de certaines sociétés l’ on place en offrande, des denrées périssables comme des fruits, de la viande, ou des fleurs pour honorer les esprits.

Je crois que c’est parce que j’étais resté dans cette vision profane justement dans laquelle les choses et les êtres ont un début et une fin. Le fruit ne tardera pas à pourrir, la viande à se décomposer et les fleurs à se faner dans ce monde temporel où nous vivons.

Mais la grande force de ces rituels à mon sens c’est qu’ils dépassent le plan du profane, pour pénétrer dans l’intemporel. Nul doute pour ceux qui pratiquent ces rituels que les esprits se nourrissent de l’essence même des fruits, des viandes et des fleurs.

Platon ne parlait il pas déjà de la nature de l’idée des choses comme étant leur origine et dont nous ne percevons qu’une petite parcelle ?

L’idée d’une chose est bien plus grande que ce que nous voyons la plupart du temps parce que tout bonnement cela serait vraiment compliqué pour vivre au quotidien. Cela manquerait de fluidité. Nous passerions le temps à méditer chaque objet, chaque être et pas grand chose ne se ferait.

Si cette séparation existe que crois que c’est une nécessité de l’être pour dialoguer avec lui-même et ainsi prendre « conscience  » de sa réalité.

Cela peut faire sourire et tu peux penser que je vais te parler de religiosité, de spiritualité ou je ne sais quoi de surnaturel, mais il n’en est rien.

Je ne m’appuie pour énoncer cela que sur ma propre expérience vécue.

La dualité serait donc une création de l’esprit pour mesurer son étendue et ainsi parvenir à la conscience de lui-même.

Je crois profondément à cette idée qui peut paraître naïve, mais pourra refuser la naïveté?

Et de quelle naïveté allons nous parler vraiment ?

est ce une naïveté due à l’ignorance comme celle que l’on attribue aux enfants, pour mieux nous conforter dans une idée de lucidité ?

Est ce la naïveté du début quand on ne sait rien ou la naïveté de la fin lorsqu’on a finit par accepter qu’on ne saura jamais rien vraiment et qu’alors on lâche prise à cette quête de savoir perpétuelle pour ne plus être qu’ouverture ?

Dans de nombreuses civilisations il est question d’un age d’or dans lequel l’abondance sera accessible à tous, où tous les doutes seront enfin levés, une fois l’apocalypse passée bien entendu. L’apocalypse qui signifie « révélation »

Il est possible que nos doutes deviennent de plus en plus fréquents au fur et à mesure où nous nous approchons de cet « age d’or ».

Peut-être en refusons nous déjà l’arrivée en considèrant plus ou moins consciemment tous les sacrifices qu’il exigera de nous, notamment l’éradication de nos doutes.

J’ai bien peur parfois que nous confondions l’âge d’or avec le fascisme comme cela s’est déjà produit dans le passé. C’est là mon doute et j’y tiens absolument, je le chéri, je le chouchoute afin de ne pas me laisser emberlificoter par tous les faux prophètes qui commencent à pulluler parmi nous.

Éloge du doute.

Quand Erasme de Rotterdam rédige en 1509 « l’éloge de la folie » c’est une fulgurance qui lui vient de côtoyer Tomas More l’auteur de « l’Utopie » durant quelques jours. Il jette sur le papier l’essentiel de cet ouvrage en moins de 10 jours. Et l’on sait que « l’éloge de la folie » influença beaucoup le mouvement protestant qu’on appelle « la réforme » et dont le but était de revenir à la source du catholicisme, de bannir tout le décorum et le superflu dont il s’entourait déjà à l’époque.

Dans cet ouvrage le doute a la bonne place, c’est même le héros principal qu’on ne voit pas mais qui tire toutes les ficelles dissimulé derrière la folie.

Dans le fond l’éloge de la folie, c’est bien plus l’éloge du doute dans ce qu’il peut avoir de bénéfique pour s’évader du carcan des convenances des certitudes imposées et dont la finalité principale est comme toujours le contrôle et le pouvoir.

D’ailleurs quelques 50 années plus tard cet ouvrage sera mis à l’index, par le mouvement de la contre réforme en 1557.

Si tu ne connais pas ce livre je te le conseille vraiment, il y a beaucoup d’humour et aussi beaucoup d’émotions à se rapprocher de l’esprit de ces deux hommes que l’on devine au delà du texte :Erasme et Tomas More.

Conclusion

Avoir des doutes est un signe de bonne santé mentale dans une époque où l’on vante à tout va la fameuse confiance en soi et toutes les méthodes Coué pour aller avec.

Bien sur je ne dis pas qu’il faille faire quelques efforts dans ce sens, avoir confiance en soi c’est s’aimer un peu plus ce n’est pas se barder de certitudes face aux autres.

Accueillir le doute c’est comme dans les vieilles histoires persanes accueillir ce voyageur qui arrive sur le seuil de ta maison. Offre lui la meilleure des hospitalités et du vin aussi pour l’enivrer afin de chanter et danser ensemble.

A la fin quand il repartira vous vous embrasserez comme de vieux amis en vous promettant des retrouvailles et ce sera surement dans le bon sens des choses n’est ce pas ?

J’entends dire que les amants du vin seront damnés.
Il n’y a pas de vérités, mais il y a des mensonges évidents.
Si les amants du vin et de l’amour vont en Enfer,
alors, le Paradis est nécessairement vide. (Omar Kharryam)

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