L’authenticité est un mensonge comme les autres

Il suffit de marcher dans la rue, pénétrer dans un magasin, en ressortir vite et continuer sa route pour éprouver désormais cette petite secousse qui ébranle tout un pan de ce sur quoi tu avait construit tes valeurs… Cela ne prévient pas, en général c’est plutôt un truc qui flotte dans l’air, comme une odeur de kebab frites qui s’accroche à tes vêtements et qui ne te lâche plus.

Tu continues tout de même ton chemin car tu ne saurais dévier de ta trajectoire initiale, et malgré tous tes efforts pour te distraire de cette sensation, tu arrives enfin chez toi.

Le repas est prèt et la table est mise. ton épouse s’affaire autour des fourneaux et tes mioches te sautent au cou en criant papa… les prémisses d’un début de soirée comme les autres. Mais ce soir là quelque chose de bizarre fait que ça ne fonctionne pas.

Tu as vraiment l’air d’être un observateur, tu n’es plus cet acteur qui prend sa gosse dans ses bras et la lève à la hauteur de ton visage pour lui faire son gros poutou et, lorsque tu glisses un oeil vers le saladier sur la table, la soupe que tu y aperçois semble exhaler une odeur insupportable de mille fois vu.

Evidemment ton épouse est attentive et ne tarderas pas à te demander

Ça va ?

Mais ce que tu éprouves à ce moment même où elle te pose la question est tellement inédit et absurde que tu réponds Oui et tu te frottes les mains en esquissant un sourire

Oui, ça va bien ! tu éprouves cette nécessité de confirmer plus sans doute pour te convaincre toi-même que n’importe qui d’autre.

Après le repas, vous couchez les enfants, peut-être es tu sollicité par la plus petite pour raconter une belle histoire … tu fais de ton mieux bien sur et quelques minutes après quand la marmaille dort tu t’esquives doucement, sur la pointe de pieds en allumant le plafonnier où luisent toutes les minis leds sensées représenter la voie lactée.

La télé est allumée et ton épouse te parle de sa journée pendant la pose publicitaire, entre 3 et 5 minutes pour te raconter qui elle a eut au téléphone qui elle a rencontré au supermarché du coin, peut être une ou deux anecdotes et pas grand chose de plus.

Et là pendant qu’elle se tait, ton regard glisse vers son visage éclairé par des lumières changeantes dans la pénombre du salon. Tu l’observes ainsi pendant un long instant et elle ne semble pas être là avec toi. L’émission débile qui vient de commencer a totalement englouti son attention.

Puis sans quitter le regard de l’écran elle te lache alors la petite phrase à laquelle tu t’attendais le moins :

Tu as mangé un kebab frite au déjeuner ?

Tu es évidemment surpris et quelque chose en toi se sens coupable sans bien savoir pourquoi.

Alors évidemment tu nies. Non pas du tout j’ai déjeuné comme d’habitude avec mes collègues de bureau dans ce restaurant où vous avez l’habitude d’aller et dont d’ailleurs tu n’as sans doute jamais communiqué le nom.

C’est drole j’aurais juré que tu avais mangé des frites parce que tu es imprégné de cette odeur dit-elle alors en te faisant face cette fois.

Et là tu te demandes si ça ne vaudrait pas le coup de dire simplement oui, effectivement tu as raisons j’avais oublié… ce qui permettrait sans doute de clore la conversation.

Mais non tu continues à nier, je t’assure que non, mais tout à l’heure dans la rue j’ai effectivement senti cette odeur qui s’accrochait à moi… mais tu ne parviens pas à donner plus de détails et en plus quand ces mots sortent de ta bouche ils te paraissent si bizarres si incongrus que tu ne cherches pas à aller plus loin

Cela a pourtant suffit pour éveiller l’attention de ton épouse.

Tu sais si tu te mets à me mentir pour ce que tu manges au déjeuner je n’ose meme pas imaginer le reste …

Et là tu te dis qu’elle a parfaitement raison de penser cela, c’est tout à fait légitime, simplement tu ne peux absolument pas expliquer la suite, cette sensation bizarre qui s’est emparée de toi juste au moment où cette odeur a surgit.

Alors ça t’agace, tu montes le ton et tu ajoutes, si je te dis que je n’ai pas mangé de kebab frites c’est que c’est vrai, je ne vois pas pourquoi je te mentirais, d’ailleurs je ne t’ai jamais menti tu le sais très bien.

La dernière partie de la phrase est étrange tu l’as dite de façon automatique, elle semble ne pas t’appartenir, on dirait presque une réplique de série B.

Mais tu laisses filer et tu te demandes pourquoi tout à coup vous en êtes arrivés là, à cette conversation sur le repas du déjeuner pendant la durée d’un spot publicitaire.

Au bout d’un certain temps l’émission à la con revient avec son générique tonitruant et la liste des sponsors qui financent cette ineptie.

Tu t’enfonces un peu plus profondément dans le fauteuil, ton épouse est happée à nouveau par les lueurs cathodiques.

C’est à ce moment là que tu imagines peut-être te rendre au chenil au coin de la rue le weekend prochain pour trouver un chien. Et doucement tu rêves de sortir après le dîner pour aller promener le chien, faire le tour du quartier et peut-être alors retrouver cette étrange sensation que tu as éprouvé dans la journée, cette sensation qui se présentait à toi sous un aspect nauséabonde au début mais qui dans le fond parait receler un véritable filon d’éblouissement et de merveilleux.

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