L’esprit du débutant

Pour peindre, un certain état d’esprit m’est nécessaire, c’est un état étrange, il a toujours été là, mais je n’y prêtais guère d’attention vraiment, car mon attention était détournée par bien d’autres choses.

J’ai longtemps pensé ne pas avoir suffisamment confiance en moi, c’était là l’objet majeur sur lequel mon attention se portait. Comme lorsqu’on explore une cave avec une lampe de poche on ne voit qu’une petite partie de celle-ci. On finit par considérer que cette petite partie éclairée devient la cave toute entière.

En fait c’est une erreur que nous faisons tous je crois de prendre la carte pour le territoire.

On peut nommer la carte de bien des noms différents, si le besoin de se repérer est aussi impérieux que cela en nous, et aussi sans doute la crainte de s’égarer. Mais dans le fond la carte n’est qu’une représentation incomplète du territoire que l’on cherche à explorer.

Pour comprendre ce qu’est le territoire, il faut parfois des années, se perdre dans tous ses sentiers, respirer ses parfums, écouter son accompagnement sonore qui varie selon les jours, les saisons et surtout notre état d’esprit et l’attention dont nous sommes capables à ces instants.

Il n’y a peut-être pas un seul territoire, mais des milliards selon ce que l’on veut y trouver, où d’ailleurs ne pas y trouver.

La peinture est donc un territoire comme tant d’autres et rien de plus, mais rien de moins non plus.

C’est le territoire sur lequel je chemine depuis de longues années, et je me rends bien compte qu’il est illimité que notre interaction est illimitée. Du moins tant que je serai encore vivant je crois.

En tant que professeur de peinture, en tant que peintre je suis passé par toutes les couleurs je dois bien l’avouer.

Tout un chemin parcouru sur la toile mais aussi dans ma tête, et dans mon cœur afin de comprendre un peu mieux les sensations du début. Poser des mots sur ces sensations n’est pas venu tout de suite, je suis resté muet durant longtemps.

C’est par l’enseignement peu à peu que les paroles ont accompagné la peinture. Pour tenter d’exprimer clairement, le plus clairement possible à mes élèves des choses qui pour moi souvent étaient encore comme des énigmes.

Dans le fond j’ai peu à peu construit mon enseignement comme j’ai construit mes tableaux, au jour le jour, sans plan établi d’avance, en accompagnant le hasard.

Je ne parle pas de la technique, mais plutôt de l’acte de créer des tableaux, cette aventure dans laquelle nous sommes projetés parfois avec plaisir, d’autres fois avec difficulté.

Etre enseignant comporte, comme tous les métiers, des risques et le principal est de ne pas suffisamment prendre de recul avec notre façon d’agir, d’enseigner.

Certains préparent leurs cours longtemps à l’avance, et même les répètent mot pour mot d’année en année. Ce que je suis incapable de faire évidemment.

C’est à chaque fois une sorte de recommencement à la fois pour mes élèves et pour moi-même. Presque comme si c’était toujours le commencement du cours, chaque cours est une sorte de commencement, de recommencement.

Cela ne vient plus d’un manque de confiance en moi et qui impliquerait que je ne serai pas sur de la qualité de mon enseignement. Cela m’est bien sur arrivé au début et je cherchais toujours à m’améliorer, imaginant que je n’étais pas assez clair dans mes explications ce qui surement était aussi vrai.

J’avais aussi ce désir de plaire à mes élèves afin qu’ils restent, qu’ils ne partent pas. et ce désir de plaire m’a beaucoup encombré également car il me révélait l’écart me séparant de cette fameuse confiance en moi.

Puis peu à peu je suis parvenu à gagner du terrain, à réduire presque complètement cet écart et à acquérir une confiance solide en mon enseignement. Les résultats étaient là pour me le prouver.

C’est alors que j’ai commencé à m’ennuyer je crois. L’enseignement à ce stade devient vite une sorte de routine et j’avais peur de finir comme ces vieux profs qui ne cessent de toujours rabâcher la même chose et qui fatiguent leurs élèves.

Ce qui m’a surtout ennuyé c’est de me considérer ( à tort bien sur) comme un expert.

Au bout du compte mon esprit est bourré d’anecdotes, de métaphores concernant la peinture, et je crois que je les ai racontée de nombreuses fois jusqu’à parvenir à une espèce d’épuisement.

Le fait de voir aussi les travaux d’élèves se reproduire avec les mêmes erreurs m’a permis au début de trouver des solutions, en testant beaucoup de choses qui m’amusaient et puis au bout du compte cela aussi est devenu comme une sorte d’automatisme.

telle erreur telle solution..

alors j’ai inventé une autre façon de regarder les erreurs. Non pas pour les solutionner mais plutôt pour en tirer partie. Je suis parti du postulat que la seule vraie richesse d’un élève ce n’était pas l’aptitude à reproduire sans erreur un dessin mais plutot de ne pas parvenir à le reproduire justement.

ses erreurs étaient comme des résistances à ne pas s’oublier.

J’ai encore énormément appris sur moi-même et sur la peinture en pratiquant ce nouvel enseignement.

J’ai réussi à réunir dans mes cours presque tout ce que j’aime, la littérature, la philosophie, le taoïsme, et bien sur la peinture. Je ne fais toujours pas de plan. Je lance des trajectoires, des thématiques pour chacun de mes groupes et je regarde ce qui se passe ensuite.

Je me suis aussi aperçu que chacun interprète à sa façon les quelques consignes que je fournis pour ces thèmes. Et peu importe si dans ces interprétations arrivent des choses étranges que je n’avais pas prévues. Bien au contraire.

Je crois que dans le fond ce que j’essaie d’enseigner ne se limite pas à la peinture seule…

C’est plus une façon d’apprendre à commencer les choses de milles façons diverses et variées dans un certain état d’esprit…

Tant que l’esprit est encombré par la peur, l’impression de ne rien savoir, ou de trop savoir, le geste n’est pas fluide, la toile résiste.

Parfois c’est un tout petit rien qui va permettre d’entrer dans cet état d’esprit… je ne sais jamais comment cela va arriver.

Mais je vois tout de suite quand l’état d’esprit est correct. cela se voit sur le tableau immédiatement.

et c’est drôle que les gens viennent ici chez moi pour apprendre, j’ai plus l’impression qu’ils repartent en ayant désappris.

Cet état d’esprit dont je te parle je lui cherchais des noms compliqués.. mais il est dans le fond simple.

Après tant de complications j’ai fini par le nommer « l’esprit du débutant. »

3 commentaires sur “L’esprit du débutant

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