« Précisément, dit Albert. Le jardin aux sentiers qui bifurquent est une énorme devinette ou parabole dont le thème est le temps ; cette cause cachée lui interdit la mention de son nom. Omettre toujours un mot, avoir recours à des métaphores inadéquates et à des périphrases évidentes, est peut-être la façon la plus démonstrative de l’indicer. C’est la façon tortueuse que préféra l’oblique Ts’ui Pên dans chacun des méandres de son infatigable roman. J’ai confronté des centaines de manuscrits, j’ai corrigé les erreurs que la négligence des copistes y avait introduites, j’ai conjecturé le plan de ce chaos, j’ai rétabli, j’ai cru rétablir, l’ordre primordial, j’ai traduit l’ouvrage entièrement : j’ai constaté qu’il n’employait pas une seule fois le mot temps. L’explication en est claire. Le jardin aux sentiers qui bifurquent est une image incomplete, mais non fausse, de l’univers tel que le concevait Ts’ui Pên. À la différence de Newton et de Schopenhauer, votre ancêtre ne croyait pas à un temps uniforme, absolu. Il croyait à des séries infinies de temps, à un réseau croissant et vertigineux de temps divergents, convergents et parallèles.

Cette trame de temps qui s’approchent, bifurquent, se coupent ou s’ignorent pendant des siècles, embrasse toutes les possibilités. Nous n’existons pas dans la majorité de ces temps ; dans quelques-uns vous existez et moi pas ; dans d’autres, moi, et pas vous ; dans d’autres, tous les deux. Dans celui-ci, que m’accorde un hasard favorable, vous êtes arrivé chez moi ; dans un autre, en traversant le jardin, vous m’avez trouvé mort ; dans un autre, je dis ces mêmes paroles, mais je suis une erreur, un fantôme.
 » Extrait du merveilleux de José Luis Borges « Le jardin aux sentiers qui bifurquent ».

C’est un texte qui déjà nous initie à la notion d’hypertexte, les prémisses si l’on veut d’internet, mais pas seulement, c’est aussi un écho poétique en accord avec la recherche en physique moderne traitant du temps, de la ligne droite et de la ligne qui bifurque, ça parle de notre façon de capter le temps et l’espace de cette intrication sans laquelle nous ne pourrions qu’être béats tels les fameux « immortels » qui sera le sujet d’une autre nouvelle du même auteur.