Quelque chose brûle doucement en diffusant une chaleur confortable dans l’atelier. Vous pensez sans doute à une cheminée. Ce serait magnifique. Cependant l’odeur de bois brûlé n’est pas au rendez-vous, ce n’est pas de ce mot là dont je voudrais parler, écrire, mais du verbe cheminer.

Ici le chauffage est chiche, juste deux radiateurs, 3000 watts en tout ce n’est pas exagéré quand la moitié des calories traverse la fine verrière. Quand la température descend sous 0 un poêle à pétrole d’appoint permet de rester presque immobile durant des heures entières face à la feuille, à la toile, souvent face au rien que représentent ces supports. C’est ainsi que j’arrive à lutter contre l’engourdissement des doigts.

En même temps que le corps cherche un équilibre l’esprit suit la main car c’est elle qui sait la fulgurance et la lenteur. L’esprit lui embrouille toujours tout.

Cheminer avec la main surtout. Les pieds restent au sol posés sur le ciment.

Ce qui fait que le voyage commence est la plupart du temps un mouvement, presque par inadvertance, une tâche, un point, une ligne, une salissure de la surface. Salissure ou souillure sont des substantifs superflus dans le fond. Chercher une substance est le travers de l’esprit qui veut toujours savoir où comment pourquoi, sans relâche.L’esprit a besoin de la matière pour se projeter en tant qu’esprit, pour se rassurer quant à son existence.

Laisser dire, laisser faire, cheminer.

Vous vous fixer un objectif et le mot d’ordre monte les étages pour parvenir à la cervelle qui enregistre l’information. Tout alors désire se mettre en branle dans ce but. Tout ? non bien sur que non. Quelque chose résiste, quelque chose ne comprend pas. Quelque chose ne veut pas comprendre et a son mot à dire, ou plutôt son geste.

Une tâche, un point, une ligne soudaine, comme par inadvertance. Sans vigilance on effacerait vite mais peu à peu on finit par observer ce que cette part invisible, non invitée, non prévue veut dire.

Nous nous fixons des objectifs en peinture comme dans tout le reste mais cela tombe souvent à coté de ce que l’on est véritablement. Nous sommes mués par des fils ténus à nos désirs brutaux le plus souvent. Vouloir être accepté, aimé, reconnu,vouloir être vrai, vouloir toujours quelque chose qui dans le fond ne nous appartient pas vraiment car nous copions, nous imitons le désir aperçu chez l’autre indépendamment de notre volonté.

Cette volonté d’atteindre un objectif en peinture, au bout du compte n’est qu’une erreur de calcul et il faut reprendre chacun des paramètres pour comprendre où se situe l’erreur.

Dans le fond on peut prendre chacun des mots « volonté » « atteindre » « objectif » on finira par inventer l’erreur, voir même plusieurs.

Tout cela parce qu’on désire une idée de « vrai » qui probablement n’est que la continuité du cheminement de l’erreur.

Qu’est ce qui est vrai et faux en peinture dans le fond ?

Qu’est ce qui est vrai et faux dans la vie elle même ?

Et si tout était à la fois vrai et faux en même temps, quelle découverte ce serait et quel étourdissement soudain.

C’est pour cela que je fais confiance à la main seule. Parce qu’elle agit, elle produit toujours quelque chose de tangible, un mouvement, une trace.

Ensuite que l’esprit analyse tout cela, qu’il décide si cela lui convient ou pas n’est qu’une formalité pour ainsi dire afin d’établir la raison là où elle se sent péteuse de ne pas se retrouver.

Peindre sans raison, est ce vraiment être fou ?

Sans doute dans mes vies antérieures ai je connu l’extase de maintes transes, ai je été derviche qu’il m’en est resté quelques bribes dans cette vie.

La transe débarrassée de son aura de mysticisme, débarrassée de toute supputation spirituelle voilà sans doute vers quoi l’errance et le refus persistant de m’appuyer sur les mots d’ordre m’aura conduit.

Avant de parvenir à peindre vraiment il faut peut-être cheminer entre les mots d’ordre, entre les informations celles sur lesquelles tout le monde pense trouver un foyer, une lumière, quelque chose de rassurant et de confortable. Sans doute faut il préférer la nuit, le froid et la solitude, cheminer à l’envers pour comprendre l’endroit.

Illustration Art digital « La fatigue des cigales ».