La faute évidemment ne vous aura certainement pas échappé. Car c’est en réfléchissant à ces difficultés régulièrement dont on finit par s’ habituer tellement qu’on ne les prononce même plus à haute voix mon épouse et moi-même que j’ai eu ce déclic.

Soudain

un besoin de relire à haute voix un texte quand d’un coup la sonorité de l’expression a attiré mon attention d’une façon inédite.

Du coup je me demande quelle relation il peut y avoir avec cette peur de la mort, la fin de moi et cette difficulté perpétuelle à boucler les fins de mois.

En fait je ne vois que la même peur du lendemain qui pourrait expliquer ce sentiment grave que nous éprouvons quand nous rêvons de voyages, d’acquérir de nouveaux vêtements, ou tout simplement utiliser notre carte bancaire pour faire des courses. La peur de manquer de quelque chose dans l’aspect matériel de notre vie ne rejoint t’elle pas la peur de manquer quelque chose d’essentiel dans notre vie tout simplement?

C’est surtout mon épouse qui est touchée par ce sentiment de désespérance, en ce qui me concerne j’ai un peu plus de recul. Je souffre de la voir souffrir bien plus que je ne souffre moi même d’une notion d’indigence qui ne me semble pas être si réelle que cela. Après tout, nous avons un toit, nous mangeons à notre faim régulièrement et nous possédons deux voitures même si ce sont presque des épaves. Dans l’absolu nous sommes très très loin d’être pauvres véritablement.

Ma vie n’ayant jamais vraiment été basée sur l’opulence, c’est quelque chose qui ne m’a jamais vraiment fait souffrir. Ce qui compensait les sacrifices que je réalisais, c’était l’envie de dessiner, de peindre ou d’écrire. J’étais assez d’accord avec le fait qu’il fallait effectuer des sacrifices voyez vous, comme une sorte de contrepartie, un accord tacite avec l’idée de richesse au profit de la créativité.

Tout cela a commencé vers 20 ans alors que j’étais jeune étudiant. Pour gagner ma vie j’ai du faire un tas de petits boulots et même parfois aller faire la manche dans la rue ou sur les terrasses des grands cafés parisiens avec ma guitare. Mon objectif n’était pas de gagner beaucoup d’argent, mais d’en avoir suffisamment pour me sentir libre de travailler à ce qui me plaisait, la photographie que j’ai beaucoup pratiqué en amateur, puis de façon professionnelle, l’écriture mais je n’ai jamais osé rien publier sauf désormais sur ce blog, et la peinture qui est devenue mon gagne pain principal, en dispensant des cours et des stages surtout. C’est par la peinture que je suis parvenu à dépasser ma profonde timidité ou mon orgueil.

La fin de moi, je n’y pensais pas du tout, je me projetais vraiment peu dans l’avenir , tout au plus imaginais je que j’arriverai à publier un roman ou à réaliser un livre de photographies . L’ambition me manquait d’être connu, ou de m’enrichir grâce à ma créativité. Peut-être que les années de disette m’avaient appris à faire le point sur mes besoins essentiels et comme j’étais dans une situation de survie la plupart du temps, je ne perdais pas de temps à me demander ce que vivre pourrait bien être.

Bien sur avoir de l’argent, avoir une belle maison, avoir un bon job, une gentille épouse semble attirant lorsqu’on est jeune et c’est tout à fait normal je crois de désirer ces choses afin de s’intégrer dans l’age dit adulte. En ce qui me concerne cela ne semblait pas me motiver vraiment, je préférais explorer ce qui pouvait bien se passer en moi, comment je considérais le monde, et on peut dire que c’était une préoccupation éminemment narcissique. La vérité est que le prix pour obtenir toutes ces choses était de tirer une croix sur ce que j’imaginais être le plus important, le plus précieux, la liberté.

Les biens et les gens ne cessent jamais de nous accaparer et nous nous sentons presque toujours obligés comme par une sorte de contrat de répondre à cet appel. J’ai refusé tout cela très tôt je crois. tout ce qui pouvait me lier, tout ce qui de près ou de loin signifiait l’abandon de ma petite personne au profit d’un ou plusieurs autres m’a toujours posé problème. c’est pourquoi les différentes relations conjugales que j’ai tenté de maintenir n’ont jamais tenu, c’est pourquoi aucune femme n’a accepté de porter un enfant de moi, et c’est vers la cinquantaine alors que j’étais un peu plus calme que j’ai enfin trouvé Sylvie, mon épouse qui a su faire preuve d’une patience et d’une tolérance immense à mon égard

Il m’est arrivé maintes fois déjà de souhaiter mourir. J’ai bien sur toujours peur de la mort malgré une vie bien plus calme et plus rangée, plus en adéquation avec mes désirs. Et c’est peut-être d’ailleurs pour cela que j’éprouve encore et toujours ces difficultés de fin de moi. C’est juste la peur de réussir quant à moi qui me flanque une trouille viscérale. Réussir quoi ? voilà bien une chose sur laquelle je devrais prendre un peu de temps.

Réussir finalement serait d’avoir enfin raison, de ne pas avoir souffert toutes ces années pour rien, et cela validerait tous les refus que j’ai pu opposer à la société dans son obstination perpétuelle à me proposer des désirs qui ne sont pas les miens.

Réussir serait d’être vraiment reconnu par un certain nombre de personnes comme un résistant véritable et qui peut apporter des solutions pour le monde à venir.

Réussir serait de pouvoir avoir en moi encore assez de passion et d’amour pour partager mon savoir avec les autres.

Réussir serait aussi de voir Sylvie heureuse, calme, amoureuse encore plus car elle m’aura parfois aussi porté à bout de bras dans mes moments de blues, de désespoir, ces moments qui reviennent régulièrement encore quand je reviens d’une exposition où je n’ai rien vendu, quand je reste parfois des semaines à peindre du bout du pinceau, sans passion véritable, sans idée, prêt à me flinguer par rage et colère de ne pas y arriver, par impuissance dans le fond.

Réussir serait une fête collective d’abord je crois, et un grand soulagement personnel.

Oui ces « fins de moi » je les ai connues de nombreuses fois, des fins de relation, des ruptures sentimentales ou professionnelles qui m’enlevaient à chaque fois des pans entiers de ce que j’imaginais être à tort mon « identité ». Et pourtant d’avoir traversé toutes ces fins sans jamais parvenir à l’ultime fin devrait me prouver déjà à moi seul tout ce que j’attendrais des autres. Que je suis vraiment une teigne increvable, un roué de premier ordre doublé d’un gamin impertinent qui tient toujours tête à l’instituteur.

Même à 60 ans passés désormais j’ai toujours le cœur trop chaud comme un gamin de 15 ans, je me rebelle, je gueule, je m’emporte tandis qu’un autre moi me regarde en même temps avec une immense bienveillance. Cet homme qui me regarde je crois l’avoir toujours connu, parfois il était lointain, presque absent complètement et d’autre fois sa présence était si forte son amour tellement infini qu’il me tenait le coeur au bord d’exploser.

Si il existe une fin de moi ce ne sera surement pas la sienne, lui restera digne et bienveillant j’en suis persuadé. C’est pour aller vers cet homme là que j’accepterai de mourir encore et encore à moi-même plusieurs vies s’il le faut.

Ce n’est pas un homme parfait loin de là c’est un homme intelligent qui a lui aussi des failles, des béances mais celles ci viennent de la présence de la souffrance générale du monde comme ses joies viennent de son bonheur. C’est un homme qui rit et pleure un homme dans le fond tout à fait « normal » en apparence.

Oui pour en finir avec les fins de moi, il me faut encore comme un enfant qui apprend à marcher oser m’élancer un peu plus loin encore vers lui. Peut-être ce mois ci, peut -être le mois prochain … qui peut le dire ?je n’en sais rien.

(Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé serait évidemment fortuite et indépendante de la volonté de l’auteur de ce texte.)

5 réflexions sur “Comment résoudre la difficulté des fins de moi.

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