L’art de la persuasion

Savoir persuader est un art.

Si tu maîtrises cet art tu auras tout ce que tu peux désirer.

Seulement comme pour tout art il y a une partie innée et une part d’apprentissage.

J’allais dire le mot qui fâche mais je me suis retenu pour que tu ne t’enfuis pas tout de suite.

Mais dans le fond je préfère ne pas te mentir comme je te l’ai déjà dit je n’ai aucun intérêt ni à ce que tu restes ni à ce que tu partes, cela m’est égal.

Oui ce que je dois absolument te dire c’est que pour maîtriser l’art de la persuasion, et malgré toutes tes prédispositions, cela demande du travail, beaucoup de travail.

Dans ma jeunesse, le problème d’aborder les filles s’est souvent posé à moi, je m’en faisais bien sur une montagne.

Je laissais souvent filer les bonnes occasions, car des qu’il s’agissait de parler de mon envie de mon désir, je me retrouvais paralysé.

Je n’abordais même pas la fille, je fulminais contre moi-même et tout cela se passait évidemment dans mon for intérieur en causant énormément de dégâts. Je crois que j’ai connu mon premier ulcère à l’age de 18 ans.

Incidemment, j’avais à cette époque un ami qui ne se posait pas toutes ces questions. Il voyait une jolie fille, il marchait directement vers elle et lui proposait d’aller boire un café en vantant sa beauté, son envie de « mieux faire connaissance ». Bien sur il se prenait quantité de râteaux successifs, mais il ajoutait « c’est une question de statistiques, plus tu essaies plus tu as des chances de réussir ».

J’étais évidemment honteux de ne pas arriver à traiter la rencontre amoureuse de façon aussi détachée et quasi mathématique ainsi que mon ami. Mais je ne sais toujours pas si c’est l’amour qu’il recherchait où juste passer un bon moment avec une fille pas trop farouche. A vrai dire avec le recul je jurerais que c’était la seconde possibilité et je me dirais désormais « quelle perte de temps. »

Plus tard il m’est bien sur arrivé d’appliquer cette méthode que mon ami m’avait appris . Certains soirs d’été à Paris auraient pu provoquer le viol, l’assassinat, ou la plus profonde des désespérances, à moins que je n’écume la jolie collection de bistrots que je connaissais alors pour revenir chez moi ivre mort.

C’était une option à ma solitude d’aborder les femmes en discutant, en plaisantant, en badinant et en mentant énormément aussi pour brouiller toutes les pistes.

A force de répétition tout finit par arriver et bien sur il arriva bien entendu que, certains soirs d’été cela marchât.

Qu’est ce qui avait changé entre ma jeunesse emprunte de timidité maladive et mon audace toute neuve ?

Je me suis demandé si c’était le recul que j’avais réussi à placer entre mes émotions et moi, ou bien peut-être, puisque totalement désespéré, étais je devenu prêt à en finir. N’ayant plus grand chose à perdre, je m’étais alors lancé dans la drague comme on se jette du haut d’un pont.

En tous les cas cela fonctionna bien des fois,et c’est ainsi que je ne mourus pas.

J’étais parvenu à persuader une femme de poser un regard sur ma personne, et même plus si affinité. Et il y a eut de nombreuses fois où le mot affinité aura été un joli pléonasme.

Cette consommation effrénée de bons moments de plaisirs j’ai fini par y prendre gout évidemment.

Vers la trentaine je peux avouer sans remords que j’étais un queutard de première catégorie et que je connaissais toutes les astuces possibles et inimaginables pour séduire, capter l’attention, et finalement parvenir à mon but principal : coucher, m’oublier momentanément entre les cuisses d’une inconnue que j’ignorerais probablement complètement le lendemain en repartant au grand galop vers ma solitude de jeune scribouillard installé sans grand confort dans l’antichambre de la gloire.

Car évidemment j’écrivais chaque jour des pages et des pages, je ne possédais pas encore d’ordinateur à cette époque. Je désirais devenir un grand écrivain, et j’imaginais déjà tous ces romans que j’allais écrire … Pas de doute qu’ils allaient m’attirer, comme il se doit, la gloire, la fortune, et bien sur encore plus de cul plus de sexe, plus d’oubli… et sans doute au bout de tout cela j’allais enfin obtenir la cerise sur le gâteau, « on m’aimerait enfin » certainement.

Mais je me trompais totalement de direction.

A la vérité je m’entraînais bien plus à l’art de la persuasion qu’à tout autre chose.Et si j’avais été moins con ou jeune, j’aurais pu m’en servir de bonne heure pour gagner des millions bien plus efficacement que tout roman à la noix que j’avais commis.

Pourtant je n’ai jamais fait d école de copywriting, j’ai appris sur le tas avec la simple fonction « échec /réussite » et comme j’étais d’une épaisseur formidable, je ne m’attardais pas assez sur les raisons de mes échecs et donc je les refaisais, et les refaisais encore jusqu’à ce que l’échec se transforme enfin en succès.

En fait,une part de moi-même le faisait exprès. Cette obstination à rater devait sans doute être une voie que je découvrais peu à peu pour me mener vers quelque chose d’autre que de jolies fesses ou de belles lèvres pulpeuses.

Dans la rature j’avais enfin trouvé ma voie véritable comme dans l’échec mon sacerdoce.

Je devenais d’autant plus fort dans l’art de persuader les autres que je ne parvenais plus à me persuader moi-même de quoi que ce soit.

C’est ainsi que je compris qu’ une sorte d’équilibre peu à peu se créait ou plutôt ce qu’on appelle des vases communicants: plus je m’améliorais dans l’art de persuader les autres moins j’arrivais à me persuader moi-même de valoir quoi que ce soit vraiment. Plus je gagnais en persuasion moins je gagnais en estime de moi. Tout simplement parce que je me disais que persuader c’est mentir!

A 22 ans je suis entré comme vendeur de voitures dans une concession automobile d’une grande marque française. J’avais un secteur qui comprenait plusieurs cités et quelques zones pavillonnaire et mon boulot était de faire rêver les gens pour obtenir à chaque vente conclue de belles commissions. J’avais simplement réduit l’ensemble de mes activités à ces quelques mots, « commercial » à l’époque, n’tais pas autre chose qu’un nouveau synonyme de « menteur », je ne parvenais pas à m’ôter cela de l’esprit.

Je me sentais responsable de tout un tas de catastrophes qui n’allaient pas manquer d’advenir lorsque je sortais mon barème de crédit devant le regard halluciné des clients sur la belle image que je leur présentais. Je savais parfaitement jouer sur la corde émotionnelle, la principale en matière de persuasion. Cependant que je ne me souciais absolument pas de la congruence entre les besoins véritables de mes prospects et de mes clients, et leurs possibilités d’endettement. Ce n’était pas mon problème, l’organisme de crédit ferait ce boulot, je n’avais juste qu’à chasser, à tuer en quelque sorte et revenir à la fin du mois avec un beau chèque.

Très jeune je gagnais beaucoup d’argent et le dépensais évidemment n’importe comment car j’avais toujours cette impression furtive que j’avais escroqué le monde, que je n’étais qu’un imposteur, bref un sale type.

Tous les lundis mon directeur commercial réunissait tous les vendeurs de la concession et la réunion commençait aussitôt qu’il prononçait cette petite phrase :

« Alors les loups combien en avez vous planté la semaine dernière ?  »

Ce n’était certainement pas pour modifier mon jugement quant à ce job que j’exerçais, j’étais un voleur comme les autre autour de la table, et lui c’était le chef, c’était le brigand magistral.

Au bout d’un an l’ennui commença à pointer son vilain nez, j’avais écumé les cités et les zones pavillonnaires en persuadant bien des jolies femmes, et au bout du compte de moins jolies aussi de convaincre leurs époux afin de discuter des nouveaux modèles que je présentais. Je les sautais copieusement et elles m’arrangeaient des rendez vous d’affaire en apportant le café ou l’apéro au moment opportun en n’oubliant pas de passer une main sur l’épaule ou les cheveux de l’époux décideur.

Dans tout ce merdier je ne pensais évidemment toujours qu’à moi et à ce stupide jeu de vendre de plus en plus de bagnoles, d’obtenir de plus en plus de commissions, je n’avais absolument aucune éthique véritable. L’éthique je crois commença de naître en moi exactement en même temps que l’ennui.

Il me fallait trouver une échappatoire, sauver ma peau, rebondir ou fuir une situation pénible surtout au moment de me raser chaque matin quand je regardais ce visage d’ange maléfique me sourire dans le reflet de la glace.

Un lundi matin je trouvais le bon prétexte pour donner ma démission au brigand magistral. J’arrivais vers lui monté sur mes ergots et je lui dit : » je démissionne, je ne suis pas un voleur, je ne plante pas des voitures j’ai envie d’aider les gens à faire de bons choix et pas de les foutre dans la merde, à prendre des crédits qu’ils ne parviendront jamais à honorer ».

Il resta silencieux un instant, un sourire naquit sur son visage et il me répondit : je comprends, tu trouves que tu vaux mille fois mieux n’est ce pas ? j’aime ça et pour te le prouver j’augmente ton fixe de 1000 francs supplémentaires.

A cette époque mille francs de plus ce n’était pas rien et je repris alors ma lettre de démission en ajoutant pour ne pas perdre totalement la face, que j’allais réfléchir à sa proposition.

Bien sur que j’empochais cette augmentation sans plus me poser de question et je ré-attaquais des le jour même, gravissant les étages, poussant les portails bien huilés, lutinant des garces et prenant de nouveaux rendez vous sur mon agenda.

Cela m’offrit comme un sursis, une distraction, ces mille francs supplémentaires, c’était le prix que valait mon âme dans le fond, et au bout du compte je me demandais si le brigand magistral ne m’avait pas eut une fois de plus, il m’avait revendu une fois encore le job à peu de frais vu ce que je lui apportais comme chiffre d’affaire tous les mois. En matière de persuasion il en connaissait un rayon lui aussi.

Cependant l’ennui ne file pas quand on lui demande de partir et je vis qu’il me fallait effectuer de plus en plus d’efforts pour me lever chaque matin, supporter mon reflet, lutiner la ménagère et supporter la jouissance des hommes qui signaient leurs dossiers de financement, ou leur arrêt de mort.

Peu de temps après je décidai d’en finir une bonne fois pour toutes, le patron de la concession lui même tenta de me raisonner mais rien n’y fit cette fois, tous les arguments de la persuasion étaient éculés tout simplement parce que mes besoins avaient changé.

Cette solitude du vendeur de porte à porte m’avait tellement appris de choses sur le monde et moi-même qu’il me fallait un havre de paix quelque part, n’importe où afin de digérer tout cela. Plutôt que de profiter de mes acquis et trouver une autre place semblable à celle ci, peut-être mieux payée encore, et moins fatigante surtout, je décidais de renoncer aux beaux salaires et à la frénésie, une seule chose comptais désormais, c’était de trouver la paix nécessaire à la réflexion et ainsi m’interroger sur le sens de ma vie.

Tout l’art de la persuasion repose sur la suggestion mais avant tout sur la détection du besoin de l’autre, ou de son envie. Une fois que tu as découvert ce qui fait vibrer la personne en face de toi et c’est relativement facile à trouver car il n’y a pas mille choses qui produisent l’agitation mais tout au plus 4 ou 5… tu peux te mettre à la suggestion et ce de plus en plus finement.

C’est comme cela que j’obtenais le poste d’agent en recouvrement de créances pour une société étrange tenue par un homme non moins étrange.

Lorsqu’il me reçut, je vis à la position de son corps qu’il n’attendait rien de particulier de moi, du moins c’est ce que je devais comprendre, ce mépris total de l’interlocuteur que j’étais alors aiguisa alors ma curiosité et je décidais de jouer la partie comme aux échecs en prévoyant de nombreux coups d’avances. C’était évidemment très excitant dans cet ennui profond dans lequel je résidais d’avoir enfin un joueur de ce niveau. J’abandonnais mon désir de paix pour pénétrer dans l’excitation du jeu.

Nous nous comprîmes je crois très rapidement et je le vis alors se redresser quant il baissa la voix pour m’expliquer vraiment ce en quoi consistait le job.

Il me fallait être capable d’emprunter de multiples identités, comme par exemple tout à tour celle d’un banquier,ou encore celle d’ un autre fournisseur, d’ un client, devenir l’humble employé du Crit, ancêtre de France télécoms de l’époque qui se situait à Massy Palaiseau, pour annoncer une erreur de facturation bidon et ainsi obtenir la sacro-sainte référence bancaire, ou bien me faire passer pour un organisme institutionnel quelconque afin d’obtenir les informations nécessaires à monter ou pas la ligne de crédit demandée, valider le montant d’un encours, rassurer ou affoler le commanditaire.

En quelques secondes il fallait persuader l’interlocuteur à l’autre bout du fil que j’étais vraiment celui que je déclarais être.

Ce n’était pas compliqué, c’était même assez effrayant et drôle en même temps de constater comment une fois de plus l’art de la persuasion ne s’improvise pas.

Au début je me fis démonter plusieurs fois parce que mal informé, mal préparé. Mon interlocuteur du crédit lyonnais me demandait si un tel ou une telle était encore dans les lieux ou je disais être …et là je ne pouvais formuler autre chose qu’un blanc de quelque micro secondes mais suffisantes cependant à entendre le bruit du combiné que l’on raccroche de l’autre coté.

En m’entraînant, je trouvais des centaines d’astuces pour esquiver, contrer, rassurer mes interlocuteurs et la façon la plus efficace était souvent celle ou les ficelles étaient les plus grosses.

« Bonjour je vous appelle parce que mon client doute de votre client sur un encours de 3 millions de francs, qu’en pensez vous ? »

Et là miracle j’avais absolument droit à tout. Jusqu’à la couleur de la petite culotte de l’épouse du monsieur qui, tout le monde le savait dans le village avait sacrément le feu au cul, ce qui distraie l’homme d’affaire, l’affaiblie, comme tout à chacun le sait évidemment. Une fois la confiance perdue…. etc.

Au téléphone le blanc peut être mortel ou au contraire éminemment efficace. Il faut juste ne pas se tromper de blanc voilà tout. Une fois que vous tu as découvert le levier, l’excitation, l’envie, la haine, la jalousie, le mépris, le blanc s’impose et tu laisses ton interlocuteur vider son sac. Ce silence te rend automatiquement amical et te voici un frère d’arme dans l’agréable plaisir de la délation et l’épanchement de fiel.

Je ne vais pas raconter toutes les fois que la persuasion m’a aidé dans la vie il faudrait un livre entier et je ne sais pas si cela vaut vraiment la peine d’écrire un tel livre.

Désormais j’ai changé de vie comme on dit, je n’utilise plus la persuasion qu’avec mon épouse et de manière soft. Je n’ai plus besoin de courir le guilledou pour convaincre quiconque non plus. Je suis devenu un artiste véritable, et sans doute aussi un gentleman avec l’age.

Sais tu ce qu’est un gentleman ? C’est quelqu’un qui sait jouer de la cornemuse mais qui ne le montre pas.

illustration « Concupiscence » Edouard Wiiralt

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