L’origine de la méchanceté.

Parfois comme aujourd’hui une envie d’être profondément méchant m’envahit comme une marée bigoudène attaque la roche crayeuse.

J’entends mugir le vent et à travers lui se lèvent milles jurons, milles imprécations, mille colères que pour la plupart du temps je tiens scellées afin de communier incognito dans cet immense merdier qu’est le « vivre ensemble. »

A ces moments là rien ne saurait trouver grâce à mes yeux ni à mon cœur, une douleur lancinante s’élève et pour la juguler il me faut absolument l’atout, le joker de la colère.

J’envoie vers l’extérieur tout ce qui m’est insupportable et qui ne provient à la vérité que du fond de moi-même, je projette, je crache, je glaviote, je postillonne , j’en veux à la terre entière et même Dieu je crois n’y retrouverais pas son enfant. Je suis cet ange déchu qui ne cesse de mordre la poussière en fantasmant sans relâche une compassion qui ne vient jamais.

J’exagère et c’est un immense plaisir d’exagérer.

Forcer le trait, appuyer sur le contour des choses afin de renforcer cet appui alors que dans le même temps je perds complètement pied, que la béance s’entrouvre à nouveau vers le néant, vers le rien, balayant d’un coup toutes les innombrables tentatives pour être bon, pour être bienveillant, pour être juste, autant d’inventions pour acquérir une espèce d’estime de soi, un pansement sur une jambe de bois.

La plupart du temps je suis en pilote automatique pour avancer dans la vie et ne pas trop voir. Je sens tout mais je ne dis mot. Je ne désire pas perdre ma place rudement conquise au sein de la communauté des êtres humains.

Et puis des fois, comme aujourd’hui, la communauté des êtres humains me procure une envie de vomir, une nausée qui se manifeste par la dépression en même temps que les retrouvailles avec de très anciennes blessures, de très anciennes douleurs.

Alors le masque tombe et je ne suis plus cet homme extraordinaire et génial que je m’efforce de brandir comme un pantin ridicule aux yeux du monde, la plupart du temps pour m’en moquer.

Je suis ce gamin battu à mort qui a inventé tout un tas de subterfuges pour survivre.

Je crois que le pire que j’ai entendu est cette phrase qui revient régulièrement elle aussi.

« Tu t’es fait des idées, ce n’est pas possible d’avoir été autant maltraité, tu as du te tromper, tu as inventé. »

Le pire est quand elle provient des personnes que j’imagine les plus proches parfois et l’effondrement alors de cette rassurante proximité, me propulse alors dans une solitude infinie.

Sans doute est ce pour cette raison pour ne pas rester seul avec mes monstres, mon cauchemar, ma souffrance que j’ai tellement morflé de la part des autres.

Ils ne pouvaient jamais imaginé tous les efforts que je produisais pour avoir l’air normal, et même je faisais tout je crois pour apparaître un peu plus gentil, un peu plus intelligent, un peu plus instruit, que la normale justement histoire de bien enfoncer le clou.

Mais à la vérité je me considère comme une sorte de monstre protéiforme, une erreur de la nature ou de la génétique. Un juif si l’on veut, cet éternel bouc émissaire.

Ma sensibilité opprimée par l’instinct de survie, par l’importance de la ruse, du calcul, c’est par la colère que je la retrouve. Cette blessure vivante est sans doute la seule chose vraie, irréfutable, la seule lueur qui peut éclairer l’extérieur comme l’intérieur du monde qui m’environne, je ne puis voir le monde que par les yeux de ma souffrance perpétuelle.

J’ai tout tenté pour la soigner, la cicatriser, jusqu’à bien vouloir accepter de croire que c’était normal d’avoir été tellement torturé, battu, humilié.

J’ai tenté aussi de pardonner à mes bourreaux en remontant le cours de toutes les histoires, revenir à la source de toutes les méchancetés et parfois aussi j’ai bien cru que j’allais enfin y arriver, intellectuellement c’est facile de pardonner.

Mais à la vérité mieux vaut la douleur vive, et la haine, la rage si on ne veut pas finir en légume.

Mon cœur ne pardonne rien dans le fond de tout ce qu’on lui a fait subir, et sans relâche il n’a cessé de réclamer vengeance.

Désormais j’approche d’un age respectable mais je retrouve ce cœur intact enfin. Et c’est drôle car il vient en même temps que cette voix de plus en plus affirmée, maîtrisant la colère mais ne la répudiant pas.

Oui je suis parfaitement en colère désormais contre tout ceux qui m’ont un jour fait du mal contre tout ceux qui m’en font encore mais cette colère ne m’affaiblit pas comme autrefois, elle me renforce au contraire, elle me donne un nouveau souffle.

Mais la colère n’est qu’un seuil, un peu plus loin s’étendent les vastes steppes de la méchanceté. Alors j’enfourche l’esprit et le verbe pour les faire ressembler à des cavales terrifiantes, écumantes de rage et au regard de feu. Alors je m’ébroue dans la méchanceté comme dans l’herbe folle des printemps enfantins, je renifle chaque mauvais coup comme on met son nez dans le cœur d’un bouton d’or en les respirant de pollen et de haine délicieuse.

La méchanceté c’est la solitude en guenilles qui devient princesse et qui sur son carrosse terrifique trône avec un port de tète altier enfin pour regarder de haut tous les hypocrites de cette terre.

Seuls les ignorants trouveront grâce sans doute à son passage les ignorants ou les innocents eux, seront réservés pour faire ripaille un peu plus tard quand il sera question de déchiqueter, de mordre et d’avaler, de se goinfrer.

Oui la méchanceté poussée à l’ultime à l’extrême nécessite des sacrifices innommables, du sang de petit garçon ou de petite fille pour raviver celui de cet enfant torturé,maltraité, méprisé qui désormais jette sur le monde entier son regard glacé.

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