L’ambition pour un artiste ? d’accord, mais pourquoi ?

Dans ce monde d’argent et d’apparences l’ambition est souvent considérée comme un signe de dangerosité. Si tu es ambitieux, tu es prêt à marcher sur tout le monde pour parvenir à tes buts qui seront de t’enrichir encore plus, obtenir encore plus de pouvoir, ou plus de reconnaissance, tout ce qui te permettra de te démarquer de la plèbe surtout si tu en es issu car cela t’octroiera une magnifique revanche sur la vie.

En cela l’ambition est le moteur qui te fera passer d’un état donné à un autre plus satisfaisant, du moins c’est ce que tout le monde ou à peu près croit.

La façon dont on juge les ambitieux est fondée la plupart du temps sur un mélange d’admiration et de répugnance. Admiration parce que tu ne te perçois pas capable d’affronter tes peurs comme l’ambitieux semble pouvoir aisément les surmonter et répugnance parce que tu imagines que l’ambitieux est sans scrupule, et qu’il est prêt à tout pour parvenir à ses fins.

C’est vrai que ce genre de personnes existe, j’en ai d’ailleurs rencontré plusieurs dans ma vie, mais dans le fond ils ne m’ont jamais inspiré véritablement autre chose que de la compassion car à mon avis leur ambition n’était basée que sur un problème d’estime de soi, sur leur petite personne, ils n’avaient pas d’ambition noble pour la collectivité.

Ce qui m’entraîne à considérer que ma propre ambition (si tant est que je puisse encore à mon age en avoir une) ne serait pas tournée vers moi seul mais plus sur un « mieux être » d’un groupe de personnes, comme mon épouse, mes proches, et éventuellement une famille de personnes avec qui j’éprouve des affinités.

Enseigner la peinture par exemple répond chez moi à un besoin de partager, de diffuser mes connaissances et d’aider l’autre à solutionner ses difficultés. C’est un travail en cohérence avec mon ambition comme mon ambition est fondée sur une valeur de partage et d’entraide.

Réaliser des œuvres d’art demande à me pencher un peu plus profondément sur l’ambition qui soutendrait cette autre partie de ma vie.

Ai je vraiment quelque chose à partager avec les autres en ce qui concerne la peinture ? A première vue pour le moment je dirais que ce n’est pas ma priorité du tout. Ma priorité est une pure recherche esthétique qui semble ne regarder que moi seul. Mon obsession est de capter des organisations, des équilibres de lignes de couleurs et de masses qui répondent le plus fidèlement possible à un état d’esprit me traversant et dont la source est la plupart du temps situé dans l’invisible, dans l’inconscient.

Il se peut que la peinture soit pour moi une sorte d’exutoire à une violence qui, sans celle-ci pourrait causer bien des ravages.

La peinture me sert donc à canaliser une violence en transformant celle ci en tableau, en la figeant dans quelque chose afin de pouvoir mieux l’examiner autrement que par des ressassements, par des pensées, par l’obsession. Accrochée au mur de l’atelier elle est distincte du chaos général et pourtant à la manière des fractales on pourrait imaginer qu’elle représente dans son unicité un tout.

J’utilise le mot violence car il me faut moi-même me faire violence pour peindre. Il faut faire violence au monde qui m’entoure pour le rejetter au loin le temps de peindre également. Il me faut aussi affronter la violence que le tableau ne cesse de me renvoyer dans son élaboration qui s’opère souvent entre destruction et création, entre la joie et la déprime, entre le plaisir et la douleur d’enfin y parvenir ou ne pas y parvenir.

La violence ne s’arrete pas avec le tableau, elle continuera encore avec le regard des autres sur le tableau, surtout quand ils seront muets et qu’ils avanceront un poncif comme « c’est intéressant » ou « c’est beau », et puis il y aura aussi toute la gamme des nombreux silences.

Mon ambition a donc aussi à voir avec cette violence, avec l’affrontement de cette violence pour la transformer en peinture et en tableau, en silence.

Sans doute que cette ambition est liée à cette violence ressentie dés le début de mon existence dans ce rapport que je ne cesse d’entretenir avec le monde.

Cette violence peut avoir bien des noms bien des masques, elle pourrait aussi se nommer amour, haine, envie, jalousie, méchanceté, hypocrisie, trahison, solitude. Sous chacun de ces mots je n’ai pas cessé de creuser et je n’ai jamais trouvé autre chose que cette « violence » parce que j’étais pauvre en vocabulaire finalement.

Sans doute l’energie est-t’elle aussi cette violence, la vie est-t’elle cette violence tout simplement.

Ce sont des synonymes qui se valent tout autant.

Cependant la notion de violence implique une lutte, un combat, une guerre sans relache  » il faut se battre, etre un battant »… et ces mots dés le début m’ont écœuré et jamais je n’ai vraiment voulu me battre pour quoique ce soit d’autre que contre cette violence que je puis appeler désormais la vie.

J’ai une vision abîmée de la vie comme une vision abîmée du monde, et des hommes.

C’est une mise en abîme que la peinture m’aide à supporter parce qu’il y a dans celle ci des équilibres, des joies des beautés mystérieuses qui parfois me consolent.

Mon travail d’artiste est sans doute un travail de consolation personnelle qui ne regarde que moi. Je n’ai rien d’autre à proposer au monde que ma façon dérisoire de me maintenir au monde. Je n’ai pas de message à donner, par d’invention nouvelle qui changerait la situation générale du monde, je n’ai pas cette ambition d’être un élu, un chef, un artiste tel que le public se l’imagine la plupart du temps en tant que héros moderne.

Plus j’avance sur ce chemin de peinture plus je ressens le dérisoire de ces notions qui autrefois m’encombraient comme « la réussite » « la notoriété », « la reconnaissance », « le succès » et « la gloire ». Je suis content quand quelqu’un est ému par une de mes toiles et me l’achète, j’aimerais que cela se passe ainsi régulièrement mais je ne peux pas fonder mon travail de peintre sur cette idée seule de vendre mes toiles. Je ne peux pas peindre ce qui fera plaisir aux autres en tous cas. Le plaisir, l’émotion sont des hasards, des rencontres d’ailleurs les personnes qui m’achètent des toiles deviennent des relations et parfois aussi des amis.

Mon ambition alors en tant que peintre sur quoi se fonde t’elle vraiment ? Parfois il me semble important de pouvoir répondre à cette question, alors je m’en approche comme on s’approche du danger et puis quand je suis juste au bord d’y parvenir , d’entrevoir quelque chose, de me battre si l’on veut, je fais marche arrière, comme je fais marche arrière en reprenant à chaque fois une nouvelle toile, un autre sujet. Quand la réussite, le processus fonctionne tellement bien que je pourrais m’y installer, m’emprisonner dans ceux ci et perdre alors l’essentiel, ce danger de me sentir sous l’emprise de la violence du monde ou de la vie tout simplement.

Comme la violence ne cesse de se mouvoir de forme en forme, dans les mots dans les actes, mes tableaux semblent suivre ce cheminement. Tantôt ce sera une toile d’apparence figurative, d’autre fois une abstraction, cette autre fois un visage, et ces métamorphoses perpétuelles m’ont énormément questionné. Suis à ce point bête de ne pas pouvoir me tenir à un style à un mode, à un thème ? et si je ne suis pas un artiste n’est ce pas à cause de ces métamorphoses continues, ce refus de figer la violence dans une identification une bonne fois pour toutes ?

Dans une certaine mesure la source de la procrastination en tant que suite d’action qui ne seraient pas dirigées par un seul but relèverait d’un positionnement instable de l’ambition et aussi d’un conflit de valeurs entravant la bonne marche de cette ambition, de son bon fonctionnement.

Tu pourrais te dire que l’ambition bien taillée apporte énergie, persévérance, ténacité, inspiration et ce quelque que soit les entraves auxquelles elle s’affronterait, en en tirant même partie d’une façon positive.

Au contraire une ambition contrariée, dans sa définition de forme imprécise constituée d’antagonismes ne provoquerait que perte d’énergie, fatigue, déprime, et succession d’échecs et de renoncements.

La difficulté en tant que peintre plus qu’en tant qu’artiste est située là à mon avis, en raison d’ambitions qui se télescoperaient. La première s’attacherait à donner forme à la violence l’autre à gagner sa vie par la vente d’œuvres qui demanderait la validation d’un public. En trouvant ce public qui accepterait ce manque d’ambition flagrant du peintre de ne vouloir exprimer que sa propre violence pour vivre de celle ci.

Ce sont souvent des impératifs financiers qui déstabilisent la production de tableaux, l’annonce d’une future exposition où il faudra installer une série, une collection parfois des mois à l’avance alors que le peintre est dans un état d’esprit particulier et qu’il aura perdu à la date de l’événement.

C’est un travail basé sur des stratégies, une anticipation, des objectifs dont le but essentiel est de montrer son travail quoiqu’on en dise pour vendre, pour valider un statut professionnel, payer les charges, gagner sa vie.

Cette année j’ai décidé de faire moins d’expositions car je sens bien que le fondement de ma peinture demande du temps encore, de la réflexion, du travail et aussi me former plus encore aux stratégies de communication, à la vente tout simplement. Ça ne s’improvise pas, et cela me prend énormément de temps au dépens de la création de nouvelles œuvres.

En même temps j’ai passé tellement de temps déjà sur ce travail avec le hasard, l’inconscient, la violence ou l’énergie que je me vois mal passer à autre chose de complètement différent comme réaliser de magnifiques paysages ou de magnifiques portraits pour répondre à une demande, d’ailleurs à mon avis imaginaire, d’un public que je n’ai pas.

La tentation de « bluffer » les gens est parfois à portée de pinceau et je m’en défends de réaliser de belles œuvres qui seraient à mon avis du domaine de la « performance » mais qui m’éloigneraient de mon véritable propos.

Je sens que je tourne autour d’un point fixe, une sorte d’obsession dont je n’ai que le mot « violence » pour m’aider à définir le contour de mon ambition actuelle. Je voudrais arriver à ce que cette obsession, cette idée soit acceptée et reconnue sans doute plus pour m’en convaincre moi-même par moment lorsque le doute est là.

La vente de tableaux me conforte parfois même si je ne sais jamais ce que la personne qui s’emparera du tableau projette sur lui… Je m’aperçois de cette exigence étonnante aussi que j’aimerais que ce qu’y est projeté soi conforme à l’intention qui l’a mis au monde.

C’est assez improbable en y réfléchissant un peu. Je n’ai qu’à mesurer ma propre difficulté à parler de mon travail alors que je suis dedans jusqu’au cou pour comprendre la naïveté qui voudrait que l’on m’explique par un autre biais. Que l’on me serve un nouveau jeu de clefs venant de l’extérieur. De nouvelles pistes de travail formeraient alors mon unique intérêt hormis l’aspect pécuniaire des choses.

Décortiquer l’ambition comme un oignon vaut il vraiment tant la peine que cela ? Il se pourrait que je parvienne à des strates peu reluisantes qui s’associeraient alors à la régression infantile. Obtenir par dérivation des preuves d’amour et de reconnaissance d’un couple parental toujours sur en chemin barrant toute velléité de maturité.

Est ce encore et toujours le cas ? je n’en sais rien vraiment et je n’imagine pas qu’on puisse en finir de façon définitive aussi aisément que cela. Même si intellectuellement on pense y parvenir, notre structure émotionnelle pourrait à notre insu continuer de s’appuyer sur ces basiques. Alors il ne faut pas détourner les yeux, comprendre en soi le gamin qui ne cesse de désirer cet amour et cette reconnaissance, mais lui donner justement en le reconnaissant à l’intérieur de chacun de nous.

Je comprends mais je ne peux pas te laisser détruire ma vie entière à cause de cette soif d’amour et de reconnaissance que tu ne cesses de me brandir sous le nez à chaque instant !

Prendre l’enfant dans ses bras et le calmer, le rassurer encore et encore afin de pouvoir profiter d’un peu de répit comme de réflexion pendant qu’il s’apaise ainsi.

L’ambition de ce gamin, l’ambition de l’adulte, l’ambition de l’artiste… il serait temps d’aligner toutes ces ambitions dans une belle conjonction afin que tous concourent à atteindre aux buts sans effusion, tranquillement avec courage et indulgence en même temps, en un mot modifier la violence première en compassion.

Cette compassion pourrait-t’elle être le socle véritable de l’ambition et enfin préserver l’artiste de la procrastination ?

Que signifie vraiment cette idée de compassion ?

Idéalement cela signifierait que chaque action effectuée dans la journée puisse s’effectuer dans la paix à chaque instant et ce quelque soit la couleur apparente de l’action, créatrice ou administrative… ce qui n’est évidemment pas encore le cas pour moi aujourd’hui. Cela requiert un détachement que je ne possède pas.

A vingt ans je pensais déjà qu’il fallait me détacher de bien des choses, mais c’était une erreur car dans le fond pas grand chose ne m’attachait vraiment, et c’était à la fois facile et erroné. Désormais j’en ai 60, le détachement s’opère naturellement entre les notions d’utile et d’inutile désormais sans que je n’ai beaucoup à y penser. Cependant que c’est un détachement basé sur le renoncement et l’idée de perte de temps alors que le détachement véritable tel que j’en rêve toujours me placerait dans le monde bien plus intensément justement, au profit de celui ci, sans être en quête de je ne sais quelle fausse humilité ou spiritualité, très à la mode en ce moment, mais à mon avis bien plus en relation avec de nouveaux modes d’inflation de l’ego qu’autre chose.

Il y aura je l’espère toujours en moi ce gamin turbulent et lucide quant à ses plus grandes pertes, ses béances, qui me remettra sans cesse sur le bon chemin, parsemé de doutes certes, mais peu fréquenté, tranquille si l’on veut, où l’on n’est dérangé que par des choses essentielles.

Comme d’habitude ce texte est écrit d’un seul jet sans vraiment de relecture, sans correction orthographique ou grammaticale. Il est écrit dans un instant et je le livre tel quel avec ses maladresses car il me semble que la maladresse est ce cheminement au plus proche de ce que j’imagine être. D’ailleurs ce récit va certainement rejoindre la catégorie « fiction » comme bien d’autres, car le personnage du narrateur n’est somme toute qu’un personnage comme tant d’autres.

Ces derniers jours j’ai repris de vieilles toiles qui ne me disaient plus rien. Je les ai striées de traces de fusain puis je me suis appliqué à reposer des formes sur celles ci parfois un peu plus opaques, presque monochromatiques. Il y a je crois dans ce travail une volonté de trouver une organisation sur de nombreux plans en même temps qui a finit par déclencher un peu d’émotion chez moi, un attendrissement peut-être envers le « sale » gamin qui ne cesse jamais de s’opposer à l’homme, au père en moi. Dans cette opposition entre le rouge et le vert, des gris et des roses tempèrent la querelle, le combat le discours et semblent créer quelque chose de paisible.

Emporté par ce travail j’ai tout de même pris le temps de filmer son évolution et voici le lien de la vidéo.

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