Entre le net et le flou dans l’art et dans la vie en général.

Il se peut que le summum d’un art advienne lorsqu’on perd le sens au travers duquel il nous est révélé. Beethoven devient sourd, le peintre Truphémus semble y voir bien moins net sur ses dernières toiles que dans sa jeunesse, Matisse envoie une jeune femme coller les papiers sur la toile cependant qu’il continue à les découper lui même. On pourrait aussi sans doute citer bien d’autres exemple qui montrerait que l’altération du sens n’arrête pas le créateur qui comme une fusée libérée de ses échafaudages de tous les câbles et liens qui la retenait encore hier au pas de tir, continue à s’élever et ce uniquement poussée par la puissance de ses moteurs.

La cataracte qui ne peut encore être opérée parce qu’il faut attendre que le cristallin soit suffisamment abîmé pour intervenir, me place à mi chemin entre le net et le flou lorsque je peins, et ce que je porte ou non des lunettes.

C’est en écoutant une émission de France Culture intitulée « la beauté du flou » que de nombreux souvenirs de photographie me sont soudain revenus. Je n’ai jamais jeté un seul négatif en noir et blanc durant les 15 années durant lesquelles je photographiais à peu près comme je peins désormais. Je me dis souvent qu’un jour il me faudra scanner tout cela pour le revisiter d’un « oeil neuf » mais je n’ai pas une vision très précise du « quand », c’est une promesse lancée en l’air qui je le crois me servirait plus à valider un passé qu’à tirer des plans sur la comète d’un lendemain.

La douleur est toujours associée à l’échec que j’éprouve encore de n’avoir jamais été reconnu en tant que photographe véritablement. Un jour j’ai profité du passage au numérique pour me trouver un certain nombre de bonnes excuses et j’ai arrêté de rêver. La vérité est que je n’ai jamais fait grand chose pour promouvoir mon travail de photographe, du reste j’ai toujours gagné ma vie à peu près correctement à l’époque et la célébrité était comme ces pays lointains qu’on se promet paresseusement d’atteindre un jour, sans véritablement investir cette croyance.

Ainsi nos décisions sont elles empruntes de net et flou et l’on choisit généralement de s’arrêter à des contours qui nous paraissent précis juste pour ne pas avoir à considérer tout le flou qui se tient à leurs cotés.

Hommage à Léonard de Vinci qui par sa technique judicieuse de faire croire au net à partir du flou m’aura depuis bien longtemps mis sur la piste d’un entre deux confortable mais qui nécessite toujours une bonne dose de vigilance.

Se situer entre le net et le flou est assez proche du point de vue de la perspective comme de se tenir entre conscience et inconscience. Dans un clair obscur finalement où la lumière ne tue pas l’œil ni les formes complètement et où les ombres révèlent leurs grandes richesses.

Car c’est aussi cet enjeu de la vision qui surgit sans crier gare vision qui le croit t’on ne peut s’effectuer que grâce à l’ombre et à la lumière. Si c’est certainement vrai d’un point de vue mécanique l’oeil n’est cependant rien d’autre que l’outil et il ne faut pas oublier que c’est le cerveau et le cœur qui interpréteront au final cette vision.

L’aveuglement cérébral ou cardiaque, parfois même les deux simultanément existent et je crois que cela est du bien souvent de ce que nous décidons du net et du flou dans notre quotidien.

Dans le fond assez peu de choses sont nettes, comme dans le fond l’ordre est une anomalie dont nous aurions besoin pour inventer le chaos. Il y a bien plus de chances que le flou l’emporte sur le net que l’inverse.

S’accommoder alors de la bonne distance à entretenir avec le net comme le flou demande de tenter la position centrale , à bonne distance de la toile si j’ose dire. Cette position n’est jamais figée, parfois cela demande de s’approcher jusqu’à mettre le bout du nez dans la pâte fraîche, et à d’autres moments de faire 10 metres en arrière pour rendre le détail flou justement ce détail si net qui nous empêche de voir la toile vraiment dans son organisation générale, organique comme celle d’un être vivant que peu à peu on apprivoise.

Ce rapport au net et au flou comme au juste et au faux, comme à la vérité et aux mensonges est un rapport qui pour certain s’appuie sur la mathématique parce qu’il est rassurant pour la plupart de nous que 1+1 fassent 2.

Mais dans cette quête d’équilibre comme dans cette volonté de restitution la mathématique ne sert pas à grand chose elle lui est même contraire.

Il faut considérer parfois que la grande table de l’atelier est l’espace du réel tel que je le connais plus ou moins nettement, tout ce que je suis est sur cette table, ou du moins tout ce que je m’obstine souvent à penser de moi-même.

Mais soudain je n’ai qu’à agripper un chevalet et m’écarter de la table, poser une nouvelle toile sur celui ci et je sais que j’ai passé une frontière de façon plus ou moins vraie nette, exacte… tous les mots ne servent plus à grand chose au delà de cette frontière, c’est le pays de peindre dans lequel je suis écarté à bonne distance à la fois de la table où reposent les objets comme du chevalet et de la toile, C’est dans cette équidistance mentale, cardiaque et sensitive que je me trouve alors plongé entre conscience et inconscience, comme en transe si l’on veut mais pas complètement pas mystiquement non plus.

Bien plus comme une racine qui cherche à se frayer un chemin entre l’humus et la lumière, une racine sans regard, une énergie qui ne se fonde que sur sa propre existence pour s’avancer vers les frontières du net et du flou.

Je te donne le lien de cette émision « La beauté du flou » si cela t’interesse et si tu as le temps de lire l’article et d’écouter ce podcast. https://www.franceculture.fr/conferences/institut-francais-de-la-mode/la-beaute-du-flou

Belle journée et à bientôt.

Illustration de l’article Peinture de Jacques Truphémus.

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