Théophanie.

Je ne sais quelle folie s’empara de moi dans ma jeunesse.

Ma soif et ma faim étaient toujours telles que rien ne pouvait jamais me rassasier. Ni la beauté de mon amie, ni les saveurs des aliments, ni la nature, pas plus que les longues marches que j’effectuais dans la ville.

Le manque qui en était la source creusait des gouffres tellement profonds, que j’en devenais aux autres comme à moi-même insondable.

Mon insatisfaction ressemblait au mécanisme bien huilé d’un coucou mécanique.

Mon corps et mon esprit toujours fort agités nécessitaient alors de longues marches dans lesquelles je désirais évacuer la nervosité permanente.

Ces longues marches je les effectuais dans une cadence endiablée.

Comme un derviche persan je dansais la marche.

J’étais tombé amoureux depuis longtemps de cette ville.

Je sais que j’en ai exploré chaque quartier comme on découvre peu à peu chaque recoin secret d’un immense amante.

Tant qu’elle me resta inconnue, mon désir subsista, puis la familiarité venant, il s’éteignit peu à peu.

A la fin je m’aperçus que la curiosité m’avait quitté et que seule l’habitude de la marche me calmait un peu à défaut d’être en paix ou heureux.

J’ignorais tant de choses à cette époque et j’en étais conscient à un tel point que je crois avoir été toujours en quête, ou du moins dans l’attente comme le poète Rumi de rencontrer mon « Chams de Tabriz », mon maître.

Je puis le dire aujourd’hui après tant d’années je n’étais alors qu’un vase vide aspirant à être rempli.

Mon éducation religieuse est succincte.

Tout au plus si j’ai effectué quelques mois de catéchisme en catimini de mon père. Il ne voulait pas que l’on me baptise et la peur d’être à l’écart de mes camarades de classe bien plus qu’un engouement pour les bondieuseries m’ont incité à quémander mon inscription. Ma mère voulu bien intercéder en ma faveur auprès du curé et voilà tout.

Dieu existait t’il ? il eut été alors la figure d’un père sans doute semblable à ce que je connaissais. La plupart du temps une source d’angoisses, de culpabilité, de mésestime de soi. Et certainement aussi le symbole même d’un impossible amour.

Pourtant quand je revois ce jeune homme qui marche dans la ville, mon cœur se serre car ce n’est rien d’autre qu’un tout, un absolu dont il semble tellement affamé.

C’est tellement ridicule cependant de songer à cela dans les années 80, si invraisemblable que justement il n’y songe pas un seul instant.

Il sait qu’il manque de tout et ce tout peut bien être n’importe quoi dans son esprit.

Ce tout peut être la grande bibliothèque du centre Georges Pompidou, à moins que ce ne soit le petit square derrière la cathédrale Notre Dame, ou encore ce cimetière du père Lachaise dans lequel il se complaît à errer dans l’ombre des grands arbres, ou encore les quais rectilignes de la Seine lorsqu’il revient et est émerveillé par les reflets du soleil à la surface des eaux.

Des bouffées d’émotion s’emparent alors de lui et semblent tellement insoutenables qu’il danserait toute la marche pour tenter d’évacuer par le mouvement, l’agitation déclenchée par cet extase sensorielle.

Lorsque je n’étais encore qu’un tout jeune enfant cette même faim et cette même soif m’habitait déjà. Et fort naïvement j’espérais que la compagnie d’un animal comme un chien, un chat, voir même parfois un cheval me permettrait d’étancher tout cet amour que j’avais tant de peine à conserver en moi. A défaut de tout ça je me contentais de regarder le ciel et d’interpréter les nuages.

Parfois je jetais aussi mon dévolu sur la moindre étrangère de passage, car toutes les autres par la familiarité que nous entretenions « ne me faisaient plus rien ».

Il suffisait de la moindre tzigane, moricaude, de préférence mal fagotée pour que je sente aussitôt monter ces foutues larmes de crocodile… Que d’histoires invraisemblables me serais je inventées.. je ne les compte plus .

J’ai toujours eu le chic en y repensant pour aimer l’impossible.

Parce qu’aimer simplement m’était tout bonnement inconcevable.

En fait je n’ai jamais su ce que c’était. Je n’avais pas de modèle il me fallait réinventer l’amour comme une de ces peintures que je tente d’effectuer aujourd’hui … beaucoup d’esquisses, d’ébauches mais encore aucun véritable chef d’oeuvre j’en ai bien peur.

Aujourd’hui je sais combien ces amours furent dérisoires tout autant que ces innombrables peintures réalisées dans la fièvre, la ferveur hélas passagères elles aussi.

Elles ne furent que des appâts pour attraper mon cœur et peut-être aussi mon âme et les ayant tant pétris malaxés tant sur les fêtes foraines, les fausses joies, que sur les plaines de chagrin, la douleur aigue des séparations et des ruptures, des ratages, qu’il aura bien fallu que je me fasse une raison.

J’ai du me libérer des nombreux pièges de l’amour.

Comme un poisson laisse la moitié d’une mâchoire en retombant dans le courant

Comme un renard se ronge une patte pour retrouver la liberté.

Comme la plante crée la fleur pour attirer l’insecte qui emportera le pollen afin qu’elle se prolonge ailleurs, voilà un peu je crois la nature de cet orgueil à mes débuts.

Mais l’orgueil n’est qu’un symbole.

Toutes les situations dans lesquelles il nous traîne, il nous use, il nous brûle ne sont que les métaphores d’un événement plus vaste dont nous sommes à la fois l’intime et l’étranger.

On a beau se le dire, le comprendre cela n’empêche nullement de continuer à faire et refaire les mêmes erreurs.

Et ce d’autant plus quand l’orgueil ainsi découvert se réfugie dans le mensonge neuf de l’humilité.

La peinture m’a beaucoup appris à la fois sur l’orgueil et sur tous les échappatoires que j’ai pu inventer pour tenter de le contrecarrer.

Cependant que désormais je n’engage plus personne d’autre que moi .

Me voici seul face à ces miroirs que représente les toiles tachée de couleurs, « mes œuvres ».

Sourire évidemment.

L’art fut je crois une nouvelle ville, une nouvelle amante à découvrir, la peinture comme l’écriture, une marche endiablée à nouveau dont le but est à nouveau d’atteindre un rêve d’absolu, et aussi procurer de nouveaux terrains de jeux à cet orgueil insatiable.

Pourtant je ne puis désormais que m’incliner devant lui.

Dans le fond pourquoi l’orgueil ne serait il pas une apparition à mettre sur le même plan que toutes les autres ?

Toute découverte d’un principe fondamental de soi ne vaut il pas toute les théophanies ?

Dans ma jeunesse je crois que j’étais toujours dans l’attente perpétuelle d’un maître ou d’une maîtresse cependant comme je n’étais pas vraiment prêt, la vie a su me faire patienter en me proposant la confusion.

Je suis entré en confusion sans doute comme on entre dans certains ordres.

Tout mélanger alors et faire une soupe fameuse de l’amour et du désir comme de la vérité et des mensonges en n’oubliant pas de mettre une bonne quantité de piment, de poivre et autres ingrédients si possible exotiques afin de la rendre le plus indigeste possible à la fin.

Puis tout vomir dans un coin isolé et se laver la bouche.

l’orgueil, la vanité, la confusion en un mot ma jeunesse, m’auront rendu très malheureux bien sur parce qu’il m’était demandé de me détacher à chaque fois de tout ce que je pouvais considérer comme acquis.

Et puis le temps passe, les culpabilités ne s’évanouissent qu’en trouvant de nouveaux sens à nos actions passées.

Je ne saurais dire que j’ai rencontré mon maître véritable cela te semblerait tellement grotesque et ridicule bien sur.

Mais à la vérité et au travers de l’expérience vécue il y a au fond de moi ce creuset dans lequel se consument toutes les théophanies. Je suis à la fois Chams autant que Rumi et tant d’autres encore.

Mais ce n’est pas tout.

Au delà de ce brasier autrefois ardent, au delà de ces braises désormais il y a tout ce que je ne peux exprimer autrement sans doute que par des taches de couleur.

Chaque tableau brise toute velléité de théophanie désormais.

Si il y a « apparition » je peux te dire que ce ne sera pas de ma faute ! Je n’y serai pour rien.

Ce ne sont que des taches parfois fines parfois plus épaisses pour peindre le voile qui obscurcit toujours ma vision mais que je ne cherche pas à rendre plus limpide.

Voile et toile. Et le vent bien sur qui souffle sur tout cela

Ma place est là devant ce chevalet pour peindre l’apparence.

Je n’ai pas besoin de modèle. Juste agir, prendre de la peinture et la poser sur la toile exactement comme j’ai conduit ma vie, à tâtons.

Je peux évidemment faire en sorte que cela ressemble à quelque chose mais ce n’est pas l’important.

Ce n’est pas ce que suggère la peinture qui m’importe.

C’est ce qu’elle est.

Juste des taches de couleurs sur une surface dans un moment.

Carré 30×30 acrylique sur toile

La surface des choses comme le moment présent sont désormais l’unique lieu de l’absolu

insaisissable cependant.

Désirerais tu essayer tu serais dans le passé ou dans l’avenir mais jamais là.

Et en même temps

je ne sais en dire plus que ce que je viens de dire.

cependant je m’entraîne toujours à le dire différemment avec de moins en moins de mots.

regarder les pétales des roses tomber, fleurir le lilas s’éteindre les chandelles

l’infini dans l’infinitif.

Etre et voilà tout.

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