Est ce que tu t’ennuies ?

Cinq ou six fois par jour Andrée, ma grand-mère venait me trouver et me posait cette question

Est ce que tu t’ennuies mon petit ?

Cela m’intriguait beaucoup car si effectivement je m’ennuyais énormément dans cette campagne bourbonnaise, je ne mesurais absolument pas le caractère dangereux que ma grand mère semblait attribuer à ce phénomène.

Par la répétition de cette question qui lui surgissait des lèvres, et dans l’inquiétude différemment mimée au cours de ces journées, cette crainte ou cet espoir qui modifiait le ton de celle ci parfois d’une façon burlesque, je découvrais peu à peu l’essence même des rapports humains.

Assez vite je compris ma fonction de reflet.

Cependant cela ne résolut pas du tout le fait qu’effectivement nous nous ennuyions tous de concert.

Parfois elle me proposait une partie de petits chevaux l’après midi une fois qu’elle avait rangée de fond en comble sa cuisine.

D’autre fois c’était une partie de cartes, principalement le bésigue, que nous prononcions « beusigue ».

Durant ces moments de jeu elle devenait toute rose, ainsi qu’une jeune fille, je voyais ses yeux retrouver de la clarté et même des brillances.

Et si les jeux qu’elle me proposait m’ennuyaient tout autant que bien des occupations ordinaires, j’imagine que je n’en montrais rien juste pour la voir se transformer ainsi.

Pourtant avec le recul il se peut que nous mimions chacun un personnage. Ma grand mère parvenait tellement bien à imiter le plaisir et la joie qu’elle parvenait donc à se métamorphoser physiquement, quant à moi dans mon second rôle de spectateur acteur je donnais la réplique en même temps que j’étais le souffleur.

Puis une fois les jeux épuisés, les parties gagnées ou perdues, chacun de nous retrouvait un ennui sans fard, cependant aussi indicible, inavouable que s’il s’était agit d’un péché.

Le cours normal des choses voulait qu’elle me repose la question encore une fois ou deux avant l’heure d’aller au lit, et invariablement je répondais « non grand mère, pas du tout, je suis bien avec toi ».

Elle relevait la tête avec une drôle de fierté et réajustant ses lunettes, me souriait un peu trop gaiement qu’il ne le fallait et puis nous nous séparions pour passer la nuit dans cet accord tacite d’avoir à conserver un lourd secret dont nous pouvions évoquer le pseudonyme mais jamais le vrai nom.

Je n’ai jamais su ce que ma grand mère voulait vraiment dire lorsqu’elle évoquait l’ennui, mais je sentais bien que ce mot ne pouvait expliquer par une simple définition du dictionnaire ce qu’elle lui attribuait à la fois de séduction d’attirance comme de dégoût et de répugnance.

Dans cette question qu’elle me posait de nombreuses fois lorsque j’y repense désormais je me demande si elle n’eut pas été ravie finalement que je lui dise « oui, je m’ennuie grand mère. »

Alors peut être m’aurait t’elle raconté sa vie toute entière par le menu, car il est possible que s’ennuyer ne vienne que de cela, cette indifférence des autres à nos récits autobiographiques, à nos légendes. cette parole incessante, cette mémoire constituée de mille fictions et qui ne cessent de tourner en boucle en nous même cherchant un issue pour s’évader.

Et lorsqu’elles ne le peuvent pas s’évader justement, elles nous installent dans une relation figée avec un monde à l’écart de tous les mondes irrémédiablement.

Visage de mémoire huile sur toile 40×40 cm

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