La différence entre un bon récit et une chronique.

 » se perdre dans les détails » huile sur toile 50×70 cm Patrick Blanchon

Je relis ce texte que je viens d’écrire d’un jet sur cet épisode enfantin dont le thème est l’ennui et je me dis que la distance est encore grande pour qu’il devienne un « bon récit ».

(lien du texte en question: https://peinturechamanique.blog/2020/03/18/est-ce-que-tu-tennuies/)

Pour que ce récit soit vraiment « littéraire » il faudrait sans doute que je le modifie à nouveau, que je m’en détache à force de relecture et de corrections.

Il faudrait le réécrire de nombreuses fois afin de fabriquer une histoire plus détaillée avec force descriptions et aussi des ellipses au bon endroit.

En un mot m’écarter à un point tel de moi-même pour que je puisse emprunter le rôle de lecteur.

C’est la même chose que de chercher pour mes peintures un public « idéal ».

Quel serait donc ce lecteur idéal et qui pourrait être intéressé par mon récit ?

Comment l’imaginer déjà ? Et quel temps devrais je encore allouer à cette tâche que je ne passerai pas à écrire ni à peindre ?

Et pourtant si je ne passe pas par cette étape il se pourrait que je continue à écrire et peindre jusqu’à la fin de ma vie exactement de la même manière sans que les choses ne s’améliorent vraiment.

Il y a dans la relecture comme dans la reprise d’un tableau quelque chose qui m’aura toujours bloqué, ennuyé et qui, si je me penchais vraiment sur celle ci, m’expliquerait sans doute la distance que je dois parcourir encore pour être un écrivain ou un peintre véritablement à mes yeux.

Ce détachement de l’émotion, de l’excitation de l’idée, qui produit le premier jet, la première ébauche me manque t’il vraiment ?

Où bien n’est ce pas plutôt de l’obstination à rester dans une enfance de l’art plutôt que d’en dépasser le seuil sachant très bien ce que cela comporte ?

Dans le fond de quoi ai je vraiment peur sinon de perdre quelque chose que j’imagine précieux ?

Ai je si peu de foi en l’esprit qu’il me vient toujours l’idée que toute intervention personnelle après son passage puisse détruire, trahir ce qu’il veut dire à travers ?

Ai je si peur de perdre une pauvreté que j’ai eu tellement de mal à fabriquer de toutes pièces.

Ai je si peu de foi en moi aussi ?

C’est que souvent celui qui se laisse traverser par toutes ces choses que je jette sur la toile ou le papier est l’ enfant qui ne cherche toujours qu’à s’enfuir d’un monde qu’il ne comprend pas qu’il ne veut pas comprendre et qu’il ne cesse jamais de vouloir réinventer.

Si je relis et corrige c’est cet enfant que je trahis.

Il se peut que l’adulte comme l’enfant que nous sommes abordions les choses au travers d’un méchant prisme.

Si l’adulte représente le monde que l’enfant ne peut accepter, si l’enfant représente une innocence qui parait désormais dérisoire voire même encombrante d’inutilité à l’adulte que je suis, comment pourrions nous nous entraider ?

Hier après midi je devais justement aider mon « beau » petit-fils à lire et j’ai enregistré la séance de lecture sur mon Ipad afin de l’aider à trouver la bonne fluidité, repérer les erreurs, et aussi placer une distance entre le moment où il lit et le fait de se découvrir ensuite lisant avec ses difficultés ses maladresses, bref le mettre en face si je puis dire d’un fait accompli.

Pour qu’il ne reste pas dans une sorte d’imaginaire de la lecture qu’il construirait grâce à mes approbations ou mes critiques durant l’action effectuée.

Mais dans le fond c’est surement plus utile à moi-même pour le mal qui me ronge qu’à lui qui va sur ses 7 ans.

On peut rester figé dans un lieu bizarre, entraîné par une sensation de réussite ou d’échec, par l’émotion que ces deux versants de nos actes nous procurent et ne pas comprendre ou « réaliser » que nous sommes dans un fantasme.

Pour traverser les cloisons parfois épaisses de celui-ci, le regard, l’oreille de l’autre peuvent être bénéfiques ou dévastateurs selon la manière dont on traite l’information qu’ils nous renvoient.

Plusieurs fois il bute sur le même mot.

Il hache les mots comme si ceux ci étaient scindés en deux par un virgule

Il ne parvient pas à se concentrer suffisamment sur la phrase toute entière et très vite invente au lieu de lire.

Bref au bout d’une heure il parvient tant bien que mal à lire deux phrases avec une fluidité convenable et alors je lui fait écouter l’enregistrement.

Il n’aime évidemment pas cela et assez vite me demande de l’arrêter.

Ce n’est à mon avis pas un hasard de m’interroger sur la valeur d’un texte, d’une anecdote, d’un récit, au même moment où nous recevons mon épouse et moi les petits enfants que leur parents nous ont confiés afin d’être plus concentrés sur la situation actuelle.

Notre belle fille travaille dans un laboratoire médicale et le fils de mon épouse s’occupe des situations préoccupantes dans les familles conjointement à l’aide à l’enfance.

Mon rapport en tant que beau grand père est distancié par le fait que je n’ai jamais eu d’enfant moi-même et que je ne possède pas cette érosion de l’habitude qui à la fois ne s’attache pas aux petits détails de façon permanente, comme pourrait le faire mon épouse par exemple, et qui déclenche aussi des énervements, des agacements intempestifs.

C’est assez « chaud » à la maison en ce moment d’autant qu’on ne peut même plus les épuiser par le plein air désormais.

Bref.

Voici en quelque mots ce que peut-être une chronique j’imagine que tu l’as bien compris.

C’est cependant un sentier parallèle à un véritable texte littéraire qui, par ses bifurcations, ses digressions, son mouvement, revêtirait l’apparence d’une tranche de vie « réelle ».

Et je comprends que la mode de l’autofiction puisse avoir remporté un vrai succès à condition que les lecteurs avides et avertis de ce genre de texte comprennent le personnage que représente le narrateur.

Mais peut-on pour autant parler d’art ?

Est ce que je considère que la chronique ainsi construite dans son déguisement de texte littéraire ou inversement est une forme d’art ?

Sans doute l’ai je cru dès le début mais le problème c’est que peu de personnes goûtent à ce genre. Juste une élite si l’on veut et qui bien sur par ricochet me ferait croire que je lui appartiens par je ne sais quelle ambition désastreuse, je ne sais quelle revanche à prendre sur le passé, ou sur mon extraction sociale pour résumer les choses.

Est ce que j’ai envie de fabriquer de l’art pour une élite ?

Suis je vraiment au clair avec ce que je veux dans ce cadre ?

Il y a à n’en pas douter un tiraillement entre le plaisir intellectuel qui découle de l’enchaînement des idées que je découvre en écrivant et qui provoque une évasion dans l’abstraction et l’ambition d’être lu par le plus grand nombre de lecteurs. Mon coté cabotin et cette éternelle recherche d’acceptation, d’être aimé dont je ne peux décidément pas facilement me départir.

Sans doute que ce dernier obstacle m’est encore utile, nécessaire pour rester vraisemblablement sur le seuil de l’art sans oser vraiment en franchir la porte.

Sans doute ai je déjà fait le choix de rester humain plutôt qu’artiste.

Dans le fond je m’aperçois que j’aurais fait le voyage inverse je suis parti d’une réalité d’artiste lorsque j’étais enfant et que j’excellais dans l’art des mensonges de la duperie et de l’interprétation de la réalité pour devenir ce pauvre type de 60 balais désormais qui ne cesse d’osciller entre le chaman l’écrivain et le peintre pour détruire toute velléité d’art en lui.

Cela pourrait faire un bon sujet de roman n’est ce pas ? Et mon imagination est telle que je pourrais en parler dans le détail, me perdre dans les détails complètement avec une joie sauvage tant , de plus en plus, la confusion se dissipe justement.

Finalement la leçon que je pourrais tirer de tout cela, la différence entre un bon récit et une chronique c’est la qualité d’émotion qu’on en retire à la lecture.

Un « bon récit » endors avec adresse le discernement pour permettre au lecteur de s’évader méthodiquement au fur et à mesure de celui ci. Un bon récit distrait et sert aussi parfois à rompre avec l’ennui.

L’art véritable vers lequel j’aspire c’est qu’il nous aide à traverser l’ennui et non à le mettre de coté, qu’il ne le déconsidère pas de la même façon que les dessins d’enfant ne doivent jamais être pris à la légère par les adultes car il nous parlent d’une chose importante, ils nous parlent du mensonge comme de la vérité, ce double visage du monde tel qu’il est et qu’on s’acharne toujours à oublier ou à faire oublier pour créer de beaux récits ou de belles peintures, de jolies surfaces sur laquelle nous nous mirons mais ne nous voyons pas.

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