S’enivrer du malheur

« Mater Dolorosa » huile sur toile 100×80 cm Patrick Blanchon

La cave est vide désormais,

le seul nectar qui reste est la douleur.

Cependant je n’ai plus de larmes

pour étancher la brûlure du regard

posé sur la vitre embuée de la cuisine

et la plaie béante de mon cœur.

Sais tu que le malheur aussi est une ivresse ?

Tandis que la soupe doucement mijote

la plante de mon pied sur le carrelage froid

contacte muette la profondeur de goufre

où gisent les oublis.

Et je revois la mère et je revois le père

et j’entretiens la flamme

la cuillère en bois plongée

comme un poignard

dans ce potage trouble

dans le liquide épais.

Pour le repas du soir

j’ai jeté dans la casserole

les épluchures et tout le gras

raclé sur l’étale désormais propre

le dur billot des pauvretés.

Demain il n’y aura plus rien

Seulement l’absence

aussi vivace

Que l’air et le chagrin

Et je remplirai encore la coupe

je la remplirai de malheur

la seule denrée que nul ne pourra me voler

par ce temps de loups et de crocs.

Alors à nouveau je connaîtrai l’ivresse

Et au son des tambours cordiaux

je reverrai les roses des premiers instants

s’épanouir sous mes yeux

Comme aux tous premiers jours

où je ne savais rien

des vraies joies, des vrais chagrins

Quand le malheur sera vide lui aussi

Quand je serai saoul

Mon âme s’envolera

Il ne restera de moi sur le carrelage froid

qu’une robe à deux sous

un sourire suspendu

accroché à la corde à linge

près d’un vieux collant.

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