Penser Français, aimer en balte.

Français par mon père et ma mère d’origine estonienne, j’aurais pu naître partout, en Chine, au Bangladesh, à Madagascar, à Pondichéry, en Italie, mais j’ai choisi la France.

Et il faut bien que je fasse avec.

En naissant ici, à Paris j’ai tout de suite été en contact avec une langue dont je suis tombé amoureux peu à peu.

La langue française est la langue de la nuance, du discernement, de l’analyse et de la synthèse.

Et bien sur le revers de la médaille c’est qu’elle injecte en ceux qui s’expriment avec elle, en elle, un esprit frondeur, un esprit critique.

Le chipotage tient sans doute au fantasme de justesse que nous offrent tant de nuances pour dire une même chose.

Lorsqu’on écrit, et malgré l’utilisation permanente du « je » dans mes récits, la faveur doit être dirigée vers la part la plus impersonnelle de soi.

C’est ainsi seulement, dans cet effacement, que les mots, la grammaire, la conjugaison, tout ce qui constitue l’esprit de la langue peut alors s’emparer du crayon ou du clavier.

Cet effacement est la partie la plus difficile à passer, la plus émouvante aussi. L’ego veut toujours en rajouter, mettre son petit grain de sel, et c’est également très bien ainsi.

L’esprit d’une langue, comme n’importe quel esprit de la nature, ne cherche t’il pas toujours à s’incarner sous de multiples formes ?

Et ce sont ces formes plus ou moins temporaires, éphémères, inscrites dans le temps qui révéleront toute la richesse que recèle cet esprit dans sa volonté permanente de se maintenir au monde.

La langue c’est l’esprit et c’est aussi le pays dans lequel « on » vit.

La langue est comme le grand lit d’un fleuve qui charrie tous les poissons, les petits comme les gros, et tout ce que l’on peut désormais trouver au fond comme à la surface des eaux.

Ce que l’on considère comme des déchets, des erreurs, des omissions, des trahisons modifient cette langue qu’on le veuille ou pas.

supprime une lettre pour la remplacer par un accent, ou vice versa, une facilité typographique de copiste ?

La vie de la langue n’est pas bien différente que celle que nous vivons chacun dans nos choix dans nos préférences, nos rejets, nos faux raccourcis et nos autoroutes bondées désormais.

Et puis soudain un événement extraordinaire arrive et durant un temps plus ou moins long nous sommes sans voix, nous n’avons pas de mot.

Ou alors nous nous hâtons de dissimuler cette atonie par un bavardage incessant souvent insensé.

Des bruits de tambours couvrant les cris d’un nouveau né, une gestation qui passe de ventre en cuisse, et l’étranger qui ne cesse de resurgir dans la figure du deux fois né, de Dionysos.

On ne s’accapare jamais une langue, on se laisse pénétrer par elle peu à peu.

Et quelque chose, à ce moment là, dans cette possession dans cette acceptation, enfin peut advenir.

On devient tunnel, ouverture, passerelle entre milles mondes, on s’aperçoit alors que l’esprit à pouvoir de voyager partout et en même temps par la langue et par la terre, peut-être même par l’univers tout entier.

Je ne peux expliquer ce phénomène et je ne le veux pas non plus.

Il n’est pas utile ni pour toi ni pour moi de vouloir l’autopsier.

Tout ce qu’il y a à faire est d’écrire.

Se laisser traverser par ce flux qui chaque matin m’impose de m’asseoir face à cet écran pour le déverser sans chercher de raison dans une déraison même si tu veux.

Il faut que je m’en débarrasse pour m’alléger, car enfin couchée sur le papier ou sur l’écran, la charge déposée procure cette sensation de légèreté, et me donne ma dose d’énergie pour affronter ensuite la journée.

La contrepartie négative ne manquera pas d’advenir bien sur.

Il faudra affronter un jour la relecture de tous ces textes que je ne cesse de repousser systématiquement.

Peut-être ou pas, je n’en sais rien encore, pour le moment je n’en éprouve pas le besoin.

Cet autre versant de l’écriture qui m’invite à discerner, à critiquer ce mouvement qui me traverse tous les jours et que je ne retrouve jamais suffisamment présent dans ce qui reste inscrit, comme une trace à demi effacée par le temps et les intempéries… c’est le versant que je ne visite pas sans doute parce qu’il faut encore passer une nouvelle frontière, posséder des papiers spéciaux, des laisser passer, des autorisations dont je n’ai plus le temps de faire la demande.

Je me suis interrompu quelques instants pour descendre boire un café et fumer une cigarette à l’atelier en continuant à prêter attention à ce mouvement qui cherche à trouver forme dans ce texte et tout à coup je me suis souvenu de ma mère.

Sans doute n’est ce pas un hasard puisqu’elle s’est éteinte à peu près à cette période, un peu avant le printemps 2003. Dix ans plus tard en 2013 c’est mon père qui disparaîtra à peu près à la même période.

En me rappelant cela tout un pan de cet esprit critique sur lequel je m’appuie pour tenter d’exprimer quelque chose vacille soudain et je me retrouve bras ballant un peu con face à ce que je suis bien obligé d’appeler de la gratitude.

Une gratitude que je ne peux diriger vers personne en particulier.

Une gratitude sans objet.

Une gratitude immense et un soulagement.

« Dans le fond c’est peut-être ça un deuil « 

rationnellement me suis je dit

Cet esprit rationnel et critique, français j’en vois toutes les failles si souvent tout autant que je considérais les failles de la posture de mon père face à ma mère.

Ce coté robuste, patriarcale, en apparence solide voir inébranlable dont j’ai sans aucun doute hérité se teinte de tant de non dits, d’oublis, de défaillances, au fond de fragilité , de vulnérabilité…et ce de plus en plus avec le recul et le temps.

Il y a toujours eut cette sensation de décalage profond entre ce qu’exprime l’apparence des êtres et ce que j’en ressens.

en fermant les yeux quand j’écoute leur voix, le timbre et la justesse de celles ci et aussi quand je les considère absents définitivement, sans plus d’espoir de retrouver la confusion de leur présence.

C’est leur essence comme une odeur d’herbe coupée qui monte de la terre la seule réalité tangible que je peux alors retrouver comme quelque chose d’immense et d’inépuisable et dont toutes les maladresses anciennes sont comme des pistes des sentiers à suivre propices aux retrouvailles.

Derrière l’apparent cartésianisme de mon père j’aperçois un enfant déçu de n’avoir pas pu cheminer dans l’inconnu, dans la poésie.

Derrière l’apparente folie de ma mère, ses interminables états d’âme, sa mélancolie quasi permanente j’aperçois un socle de rocaille de dureté minérale.

Une inversion des rôles si l’on veut comme un jeu de cartes rebattues, mélangées que l’existence m’aurait présentée des le début pour tester mon acuité, mon intelligence, mon coeur.

Evidemment ce fut un fiasco total, je ne compris pas grand chose et il m’aura fallu un temps infini pour dénouer toutes les énigmes que le sphinx parental me proposait.

Hier soir je reçois un message par SMS d’un expéditeur inconnu. Dans celui ci juste une phrase : »et la solidarité alors ? »

Ce matin je repense aussi à cette phrase, à cette question qu’un ou une inconnue me pose.

Comment être solidaire de tous ces éléments qui constituent mon histoire comme de ceux qui constituent celle de mes parents et avant eux de tous ces inconnus qui ont permis que j’arrive là, en France et que je puisse m’exprimer en langue Française ?

Bien sur je pourrais à nouveau me culpabiliser en m’apercevant comme je détourne à mon grès les messages du hasard, comme je les interprète à ma guise, toujours dans le fond pour pouvoir parler de moi.

Mais c’est que dans mon esprit justement moi est bien plus grand que moi. Moi c’est aussi toi et tous les autres depuis la nuit des temps.

bien sur je pourrais me montrer solidaire autrement qu’en écrivant ces mots mais je serais à nouveau en porte à faux.

Je serais toujours à me demander si je suis bien honnête en pratiquant autrement que ce que je puis faire à présent, si je ne cherche pas encore à me faire aimer, apprécier, reconnaître, et je ne sais quoi encore de maladroit.

Non, à un moment de sa vie, un homme ou une femme se doit d’accepter pleinement ce en quoi il ou elle veut déverser son énergie.

J’ai vu mes parents s’égarer dans la notion de responsabilité et d’obligation que la société ou la norme ou la facilité peut-être leur imposaient.

Je n’ai pas eu envie d’emprunter une facilité qui n’était pas la mienne, qui ne me convenait pas.

Alors oui, pour résumer tout cela me vient cette bouffée inouïe de gratitude sur la constitution de ce que je suis, de ce qu' »on » est de ce que nous sommes tous, ainsi que les événements, les phénomènes qui ont concordé à ce que je sois moi, on, nous, vous, ils.

Si tu veux, l’image qui me vient à l’esprit est celle d’un contenant.

Imagine seulement un verre, un vase une coupe, un Graal peut être, ce genre de Graal tout simple comme dans Indiana Johns.

Ici dans ce Graal sont réunis une foule innombrable de gens qui ont vécus bien avant moi, il y a des gaulois, probablement des grecs, des romains et des baltes, des scandinaves, des vikings, avec toute une collection de sorciers, d’oracles, de poètes, et de gens simples qui ne cessent jamais de dialoguer ensemble.

Cette gratitude comment n’irait-elle pas vers eux ?

ma solidarité va vers tout cela avant tout !

Car n’est ce pas grâce à tous ceux là que ma cervelle pense en français et que mon cœur bat au rythme de tout ce qui a été murmuré dans cette nuit et par les grands froids ?

Pour illustrer ce texte j’ai choisi le tableau intitulé « le tricheur à l’as de carreau » de Georges de la Tour inspiré par un thème déjà traité de nombreuses fois en peinture notamment par le Caravage.

Ce tableau m’a particulièrement fasciné par son admirable exécution, sa lumière, en un mot la beauté extraordinaire qui provient d’une source invisible, mais qui irradie tout le tableau pour peindre une scène triviale. Ainsi la « triche » se trouve désamorcée dans ce qu’elle peut revêtir d’odieux au regard d’une morale, mais que l’artiste néanmoins magnifie, élève à la hauteur d’un sujet pour exprimer son art.

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