Ce que cache encore le sourire

sourire du chat du Cheshire

Désespérément je m’accroche encore à quelque chose même si je sens bien qu’il risque à chaque instant de s’effacer.

Ce qui me revient tout de suite c’est cette illustration qui resurgit de nulle part. Celle du chat du Cheshire dans l’histoire d’Alice, et dont la silhouette peu à peu disparaît. Au terme de la séquence il ne reste qu’un sourire suspendu.

Il flotte ce sourire, sans que nul ne sache comment il peut flotter ainsi dans l’air.

Il faut faire un effort d’imagination inouï pour deviner qu’il fait toujours partie du chat.

Ce chat qu’on ne voit plus.

Et ce sourire alors serait comme l’essence de quelque chose qui est à la fois là et qu’on ne verrait plus.

Le sourire du chat de Shrodinger et du Cheschire confondus.

Si je dis « désespérément »c’est que j’ai encore de l’espoir. Comment pourrait il en être autrement ?

Quand tout se métamorphose si rapidement dans cet imaginaire qui trouvait appui sur une réalité tangible, et que celle ci aussi disparaît.

C’est comme si la frontière aussi s’effaçait entre le cauchemar et le matin.

Simplement nous passons d’un cauchemar moindre à un autre plus tangible, avec de temps à autre des cauchemars neutres constitués de choses indicibles.

Tout devient cauchemar quelque soit le degré d’importance qu’on puisse lui attribuer.

Même l’anodin devient cauchemar tout autant que l’extraordinaire.

Comme je suis d’une nature hypersensible cela n’arrange rien.

La moindre bouchée de pain, de ce qui reste encore de pain, je me dis c’est peut-être la dernière.

Je m’accroche à ce sourire qui naît, un pauvre sourire quand je comprends que je ne suis qu’un homme comme tous les autres. Sans doute ni pire ni meilleur qu’un autre parce que ces deux qualificatifs aussi sont comme des sourires suspendus dans l’air.

Ils sont comme l’essence même de la disparition.

Comme la rose et la fleur de pissenlit déclenchent aussi le même sourire en les découvrant soudain sur le même pied d’égalité.

Ce que je découvre peu à peu c’est que tout ce que nous imaginions susceptible d’établir des frontières, des différences, de créer une échelle de beauté, de valeurs morales, dans ce nouveau monde qui se modifie selon une courbe exponentielle, tout cela n’a plus vraiment d’importance en tant que réalité sur laquelle on pourrait encore s’appuyer naïvement, inconsciemment.

C’est comme si tout à coup le chien de Pavlov cessait de saliver, de baver et qu’il me regardait avec son regard de chien dans les yeux.

« Pourquoi cherche tu encore à m’en faire baver me dirait il silencieusement ? Pour te prouver à toi que tu es humain et que moi je ne suis qu’un chien ? »

Tout ou presque sombre dans le dérisoire, la dérision, l’hystérie, le spasme, le soubresaut. Surtout ce qui servait de socle hier encore pour les belles apparences, mais tout autant pour la saleté que l’on a coutume de dénicher derrière.

Le mensonge et la vérité s’en trouvent confondus comme ça.

On ne sait plus vraiment sur quel pied danser quand on regarde défiler tout ce flot incessant d’hypothèses, de plans sur la comète, de prophéties macabres. Et c’est d’autant plus effrayant ou insupportable que chaque pays désormais est placé sur la ligne du temps dans l’ordre que lui confère son nombre de décès journalier.

C’est comme si chaque pays était un individu confiné lui aussi, comme si l’Europe toute entière était un jeu de domino qui s’écroule, un rêve qui se dissout peu à peu dans ce « bouillon d’inculture » que propage la peur du virus.

Nous restons à la maison en essayant de maintenir tant bien que mal un emploi du temps. Les enfants sont arrivés par le train il y a presque une semaine. 7 ans et 5 ans. Ils savent sans vraiment savoir pourquoi ils se retrouvent ici avec nous.

Quelque part je me dis que c’est une chance qu’ils soient là. Cela nous oblige, mon épouse et moi à conserver une tenue. Sinon je crois qu’on ne se parlerait pas tellement.

Son angoisse permanente nourrit mon énervement permanent.

Heureusement que la maison est grande et que l’on peut se retrancher le temps nécessaire à se recomposer un visage regardable.

La peur défigure. La peur enlaidit.

Et en même temps je me dis que ça se dessine, ça se peint tout autant que le reste désormais.

Ma façon de résister si dérisoire soit elle, c’est de me poser des questions sur « comment » je réagis chaque jour à la peur.

Ma façon de résister c’est de continuer à interroger cette chose qui est moi pour tenter de comprendre ce qui peut encore lui conférer une importance quelconque quand tout revêt le même niveau d’importance.

Quand le monde tout autour sombre dans l’indifférencié, dans le chaos.

Alors je m’accroche à mon sourire quand je dois parler avec mon épouse, avec les enfants

Je mise tout sur ce sourire parce que j’imagine que c’est la seule chose importante qu’ils pourront retenir de moi une fois que tout le reste aura disparu quand eux mêmes aussi seront sur le point de disparaître d’une certaine idée d’eux et du monde.

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