Trop facile de s’enfouir dans le travail.

Quand on ne veut pas trop suivre ce qui est diffusé sur les ondes et qui pénètre nos cervelles, ce matraquage incessant, on peut se dire qu’il ne faut pas perdre de temps et se mettre au travail.

A la base j’ai toujours considéré cela comme la meilleure chose à faire.

Je ferme les écoutilles, je vais à l’atelier et je m’accroche comme une moule à son rocher à mon chevalet, à ma toile.

La peinture est aussi ce refuge dans lequel je choisis de pénétrer pour ne pas regarder le monde autour de moi.

Pour m’évader dans ce prétexte que je nomme le travail.

Mais en fait c’est complètement improductif.

Bien sur je réalise quantité de tableaux de formats divers. Bien sur je vide les tubes de peinture, la bouteille de white spirit s’évapore, les pinceaux s’émoussent et s’usent, bien sur…

Cela me donne une sorte de raison d’être proche de la bonne conscience et à la fin de la journée j’ai enfin trouvé cette réplique, la même toujours pour contrer toutes les questions qu’on puisse me poser.

Tu as fait quoi aujourd’hui ?

J’ai travaillé.

Me voici validé en tant qu’être humain raisonnable, normal, je ne suis rien d’autre qu’un homme comme les autres qui travaille et qui conforte son identité d’homme comme tous les autres finalement ainsi.

Cependant aujourd’hui j’ai plus de mal à continuer à m’appuyer sur ce prétexte.

Je sens bien que quelque chose « cloche ».

Le monde s’écroule et pendant ce temps là moi je m’en fous, je rentre dans mon atelier et je peins.

Exactement comme tous les jours

Sans me poser de question.

Parce que si je commençais à m’en poser justement, je ne pourrais plus peindre, je serais obligé de constater que tout ce que je fais n’est rien d’autre que ce que font les autruches.

La tète dans le sable la tète dans la peinture.

Je me dis c’est trop facile de s’enfouir comme ça dans le prétexte du travail et en même temps que puis-je vraiment faire d’autre puisque nous sommes désormais contraints à ne plus sortir, à rester « confinés ».

Du coup ce serait peut-être le bon moment pour me poser des questions embarrassantes, tu sais ce genre de question qui ressemble à ce petit paquet de poussières que tu glisses sous le tapis parce que d’ordinaire tu as la flemme de prendre encore une fois de plus la pelle.

Ces questions ne sont pas si compliquées, elles sont mêmes extrêmement simples désormais.

généralement je les mets de coté parce que la difficulté traversée pour parvenir à me les poser vraiment ressemble à une sorte de bas de laine, de capital, de poire pour la soif.

C’est mon trésor secret.

Et comme tout risque de péter d’un moment à l’autre, comme nous risquons tous d’y passer, autant partir le plus léger possible, comme on s’en va pour un long voyage, sans l’encombrement des bagages.

Je me suis beaucoup interrogé sur ce qui fonde l’identité en général pour les gens et tout au long de ma vie j’ai souvent été horrifié de m’apercevoir que la plupart d’entre nous ne fait qu’imiter des comportements, qu’emprunter des personnages constitués ça et là de bric et broc. L’effroi provient du fait qu’au fond de tout cela il n’y a pas grand chose, parfois même rien du tout.

J’ai espéré qu’il puisse y avoir quelque chose vraiment tout au fond de moi, et j’ai souvent été désespéré de ne pas parvenir à le trouver, et puis les années ont passé et non pas qu’on se fasse une raison mais je pourrais dire que c’est la qualité du désespoir comme la qualité du « rien » qui ne cesse de se modifier, de s’améliorer si l’on veut.

Je ne suis rien d’accord mais ce rien n’est pas rien totalement, puisqu’il peut s’affiner.

Comme un bon vin.

C’est sans doute ce rien qui se trouve au centre même de mon travail de peintre, qui à la fois l’impulse, et le constitue.

C’est cette volonté qui m’étonne encore des années après que je puisse m’efforcer vers la connaissance de ce rien, alors qu’en apparence et de sources plus ou moins sures, il y aurait tellement de choses autres « à faire » ….

Aujourd’hui m’est venu cette phrase bizarre que c’était devenu facile pour moi de s’enfouir dans le travail, de disparaître dans le travail pour me placer en retrait de tout ce que le monde me demande de faire.

J’ai toujours opposé un refus plus ou moins franc à cette demande.

Désormais ce refus est devenu d’une clarté formidable.

Je m’enfouis dans le travail parce que c’est la seule façon qui me reste pour m’opposer au monde, tout en sachant qu’à terme ce sera le monde qui gagnera.

Et oui il gagnera c’est évident, quelque soit l’issue de cette crise, quelques soient les décisions qui seront prises pour l’avenir, et c’est déjà le cas le monde gagnera.

Je n’ai déjà plus d’élèves, le confinement interdit aussi et rend caduque tous les petits jobs que j’avais trouvés pour nous maintenir la tête hors de l’eau…

Le fric ce sera par là sans doute et son armée de débiteurs et d’huissiers de créanciers que tout se terminera encore une fois de plus.

Aussitôt que je me mets à penser à cela, aux factures, au vide, à l’absence de revenus je sens des bouffées d’angoisse, des sensations familières désagréables qui me reviennent et que je n’ai pas envie du tout d’éprouver en ce moment justement.

alors je referme la porte de l’atelier derrière moi, je cherche une playlist sympa et je m’enfonce dans mes tableaux comme quelqu’un qui ferme les yeux pour ne plus voir le monde, la sale réalité de ce monde.

Et même si me dis putain c’est vraiment trop facile de s’enfouir dans le travail, je le fais quand même parce que je ne sais pas faire autrement, parce que moi aussi j’ai bien le droit après tout de dire « c’est comme ça et je vous emmerde ».

Illustration Pawel Kuczynski

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