L’audace d’aller voir en soi.

Par ce temps de confinement et de fin du monde tout me pousse plus encore à m’interroger sur moi-même. La mort rode désormais devant la porte d’entrée de la maison. Elle peut se trouver à chaque endroit comme nulle part. Invisible comme d’habitude, nous n’en entendons encore parler que de loin,

La dernière fois la nouvelle de son passage est venue depuis la Drome des collines.

Un homme est mort hier et ma seule réaction l’apprenant par les réseaux sociaux fut d’apposer un smiley sous la publication de la nouvelle. Une petite larme car les mots me manquaient.

Ils me manquent toujours tellement dans ces moments là. J’ai l’impression que tout ce que je pourrais dire tomberait à coté, serait vain, voire obscène. Dans ces cas là je n’ai absolument aucune sorte d’audace. Ce qui m’en empêche est une étrange pudeur dont j’ai bien des difficultés à cerner la raison.

Cela fait deux fois cette année. J’apprends un décès et je reste muet ou quasiment. Je crois qu’il y a à la fois une grande colère qui cherche des prétextes pour s’exprimer que je tente à chaque fois de juguler par le silence, et une sorte de timidité maladive qui me renvoit aussitôt à des réflexes enfantins de mutisme.

L’injustice, c’est la seule chose vraiment qui puisse déclencher cette colère et la peur d’être pris pour un con, même si j’ai passé ma vie entière à ne pas vouloir m’y arrêter, revient comme une malédiction à ces moments là.

Commenter la mort d’un autre pour témoigner de son amitié, c’est aussi sur cela que la pudeur s’appuie pour ne pas le faire. C’est encore trop se mettre en avant. Moi qui passe mon temps à enfoncer des portes ouvertes, à faire le clown pour aider les autres à dépasser leur peur de choir, je me trouve le premier démuni quand il s’agit de témoigner de l’amitié aux proches à l’occasion des décès.

Alors c’est qu’il faut me résoudre à considérer que ce ne sont pas tant que cela des amis, je veux dire que je ne me sens pas à la hauteur dans mes relations avec ces proches pour accéder à ce statut.

Et dans le fond de quelle sorte d’amitié s’agit-il ? Pour ces deux décès si je replace les choses dans leur contexte, ce ne furent que des relations de courte durée. Tout au plus quelques mois. Et comme j’ai toujours l’habitude de m’emballer, je suis fort capable de m’inventer des amis sans bien me poser de questions sur la réciprocité des liens que je crois avoir tissé, c’est vraiment tout moi.

Je trouve quelqu’un d’aimable, je l’aime, je m’invente un ami, je témoigne quelques marques d’amitiés mais celles ci sont souvent payées de profonds et douloureux silences. J’en souffre brièvement car très vite alors le même mécanisme se met en route, je me détache aussi rapidement que je m’attache en me disant que tout cela ne fut qu’une illusion de plus et je m’en prend à moi en me traitant de naïf perpétuel.

Cette sensibilité maladive que je traîne depuis tout petit et que je ne cesse de vouloir étouffer par mes audaces parfois inimaginables, elle gagne cependant toujours en renouvelant ses attaques à des moments où je m’y attend le moins.

En ce moment elle a trouvé la faille dans la disparition de connaissances ou d’amis, je ne sais plus quel terme attribuer à tout cela.

Elle me laisse bras ballants comme un gros nigaud avec des  » tu aurais du », « tu devrais », des « et si » et pour finir des « à quoi bon ».

Je me dis que je peux tout aussi bien saluer le départ de ces soi disant « amis » du fond du cœur sans pour autant affronter tout le cirque habituel, cette cohorte de condoléances qu’il faut adresser aux proches comme témoignage d’accompagnement, pour montrer qu’on est là, dans ces occasions douloureuses pour « les soutenir ».

Je n’ai aucune envie de surprendre tout cela désormais cette représentation que je considère comme théâtrale finalement et dans laquelle nous jouons notre rôle en le forçant parfois sans même nous en rendre compte.

Parce que la douleur de la perte d’un autre se confond toujours malheureusement avec l’anticipation de la perte de soi, c’est le nœud général de toutes ces histoires si l’on remonte vraiment le fil ténu de nos compassions exhibées ainsi.

Mon manque d’audace ne me vient que d’avoir compris par cette caricature de confinement dans laquelle nous sommes contraints physiquement désormais que c’est l’état permanent de ma vie depuis toujours.

Que quel que soit ce que j’ai pu investir en sentiment, en espoir, en déception ce n’était qu’un capital que je croyais infini il n’y a encore pas si longtemps que cela, mais qui aura tout de même fondu après tant de largesses et dont il ne reste plus grand chose à présent.

Si autrefois je me bouffais la rate en raison d’un regard, d’un sourire, d’un silence désormais je ne le fais plus. a chaque nouvelle d’une disparition je m’arrête en levant une patte en l’air comme un chien de chasse qui sent le gibier dans le vent.

Je remonte la trace de mes sentiments quant à ces personnes, je mesure mon inaptitude à aimer en général avec force de témoignages de gestes, de preuves. Je m’affirme coupable avant même d’être jugé pour couper court à toutes les procédures et je continue ma vie en passant par le chagrin et la retenue, la vraie.

Comme cet homme, que je n’ai qu’à peine connu mais avec qui je me suis inventé des affinités aimait la nature et fabriquer son miel je place ici la photographie d’un apiculteur.

Aller récolter le miel des choses que ce soit dans une ruche ou dans la vie demande de se protéger pour ne pas être mordu piqué dépecé de tous cotés par tout ce qui produit vraiment ce miel comme un trésor. Nous nous emparons du fruit d’un travail qui ne nous appartient pas en fait et il ne faut jamais l’oublier Et peut-être qu’une des forces de l’audace justement c’est de ne pas l’oublier.

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