Un mois de mars si semblable à celui ci.

Les forsythias sont en fleurs et les genets aussi et je descends les rues en pente vers la gare de Boissy-Saint-Léger tout en bas. Il fait un peu frais j’aurais du prendre un pull. Et puis j’oublie soudain cette envie de confort de chaleur, je la mets dans un coin de ma cervelle. Elle ne sert à rien cette idée, juste à ruminer encore et encore en vain.

L’idée de tout confort est à bannir pour l’instant. L’idée de la chaleur et du réconfort aussi. L’intuition de tout ce qui est inutile éclaire mes pensées comme une paire de phares dans la nuit. Pourtant il fait jour, c’est le printemps.

Dans le vaste ciel, un ciel profond plane comme un oiseau sombre l’écho d’une déflagration qui vient de se produire le matin même.

Exactement comme si j’avais eu une arme et que je l’eusse pointée sur ma tempe, appuyé sur la gâchette et que tout ce qui avait été , avant le mouvement du marteau frappant l’opercule de la balle, n’existait plus qu’à l’instar d’un rêve qui se dissipe au réveil.

La marche me fait du bien comme toujours, salutaire au même titre que cette vision des forsythias et des genets en fleurs. Tout ce jaune intense dans les jardins des petits pavillons de banlieue, le chant des oiseaux striant l’air frais, tout incite à une sorte de retrouvailles avec un être que j’ai totalement oublié depuis longtemps et cet être j’ai encore un peu de mal à accepter que c’est moi.

Ce chemin qui se déploie en descendant vers la gare je l’ai emprunté des centaines de fois. Cependant que ce matin de mars je le découvre comme s’il s’agissait de quelque chose de nouveau comme une première ou une dernière fois. Comme on s’en va à regret ou espoir je veux en retenir chaque détail, je m’accroche à cette sorte de phobie du détail qui surgit parfois quand on devine qu’on ne reverra plus les lieux avant bien longtemps, peut-être même jamais.

Parvenu à la hauteur de la boulangerie pâtisserie la devanture m’attire comme un aimant et machinalement je me dirige vers elle prés déjà à pousser la porte.

Comme tant d’autre fois me payer un pain au chocolat ou un croissant.

J’aurais bien mangé un croissant ce matin là je me dis. Mais je ne le fait pas . Je me retiens.

Je tâte mes poches et il n’y a que quelques billets, pas de monnaie. Il vaut mieux faire attention. « Casser » le moindre billet je sais d’avance ce qu’il en coûtera par la suite. Dilapidation et rien d’autre. Il vaut mieux attendre encore. Il vaut mieux reprendre la marche, descendre encore plus bas oublier l’odeur de la boulangerie et de ses croissants, avancer vers la gare.

Enfin j’arrive sur le dernier tronçon de mon parcours après 30 minutes de marche mon sac commence à peser vraiment. La lanière me scie l’épaule et je le change de coté

Je n’ai pas eut vraiment le temps de préparer le contenu. En toute hâte, quelques caleçons, chaussettes, jeans, tee shirt et chemises et tout le reste n’est que livres.

L’air pur porte loin le son des hauts parleurs de la gare proche désormais cependant je n’arrive pas vraiment à discerner ce qu’ils disent. J’imagine l’avertissement d’un RER proche entrant bientôt en gare et j’accélère le pas dans l’espoir d’arriver à temps.

L’important est de partir au plus vite, de ne pas avoir à patienter trop longtemps sur le quai, ne pas rencontrer de visage familier.

L’important est de partir, d’aller à Paris. Retrouver enfin Paris. Rien d’autre pour le moment n’a d’importance que cette envie pressante de prendre mes distances avec ce que j’aurais pu appeler « un effondrement ».

Il y a peu de voyageurs dans le wagon. L’heure de pointe du matin est passée . A nouveau je regarde par la vitre le paysage tellement vu déjà, paysage de banlieue avec ses tours, ses pavillons ses troquets en angles un peu biscornus, ses restaurants chinois de plus en plus, et même cette espèce de pagode sous laquelle j’imagine des lamas tibétains méditants entre Joinville le pont et Vincennes je ne sais plus.

Tout à fait le genre de paysage que l’on voit sans regarder dans le fond. Une animation qui fait croire au mouvement, au déplacement et pas grand chose de plus.

Ce matin là, j’ai décidé de descendre à la gare de Lyon. Il faisait beau le soleil réchauffe la ville. Je viens d’avoir 16 ans et suite à une dispute avec mon père d’un accord tacite il m’a viré et je suis parti.

Ce que j’éprouve alors est indéfinissable vraiment. A la fois un immense soulagement et le sentiment d’une perte irrémédiable. Ce jour là j’ai dit adieu à tout ce que j’étais et que je ne supportais plus.

Une puissance inouïe semblait monter du sol de la ville toute entière et emprunter pour s’élever vers le ciel tout le réseau veineux de mes pieds de mes mollets et de mes cuisses. J’étais alors tel un arbre. Un arbre en marche comme dans le seigneur des anneaux .Je me sentais fort, capable d’affronter n’importe quoi en apparence. En apparence car en même temps je la sentais bien cette boule au ventre terrifiante de ne pas savoir où aller à présent.

Alors j’ai emprunté le premier boulevard menant vers la Bastille, j’avais envie de reprendre la marche de danser la marche pour profiter de ces retrouvailles, avec la ville, avec moi-même, avec une sorte de tout ou de rien , enfin, tout semblait se confondre dans cette danse et cette marche.

L’inconnu comme la peur et même l’effroi étaient alors partout comme un amalgame prêt à fondre et malgré cette perception des choses inédite, original je me sentais terriblement bien.

A vrai dire je ne sais pas comment toutes ces années ont pu passer si vite. Il me semble que c’était encore hier, pourtant je viens d’avoir 60 ans et au fond de moi je me sens toujours aussi jeune, aussi fort et tout autant effrayé aussi par cet inconnu qui est toujours à la fois en moi comme à l’extérieur de moi. Même si j’ai réussi à négocier de nombreuses fois avec lui, à dépasser mes craintes, à m’efforcer et à capituler un nombre inimaginable de fois, cet inconnu reste intact.

C’est à nouveau un mois de mars si semblable à celui là au mois de mars de mes 16 ans , un mois de mars , un printemps et qui nous mène déjà à Avril irrémédiablement dans un monde transformé de fond en comble par l’inconnu sous la forme d’un virus et d’une catastrophe financière certainement inédite elle aussi.

Ce matin je retrouve ce jeune homme qui a tout perdu comme nous allons être nombreux à tout perdre.

Peut-être vais je moi-même encore tout perdre une fois de plus. Cependant, lorsque je peux me souvenir de cette immense sensation de liberté de n’avoir rien et de marcher dans la ville je me demande si cela m’appartient encore ou bien si ce n’était que l’espérance qui s’accroche à la jeunesse comme un tuteur pour l’aider à rejoindre l’age mur. J’aimerais bien que ce ne soit pas aussi bête que cela mais souvent ce sont les choses qu’on considèrent ainsi comme bêtes parce que tout bonnement elles sont simples, qui sont les plus justes.

J’essaie encore de plaisanter en me disant que je ne suis pas si vieux, « 60 ans après tout ce n’est pas si vieux  » je me le dis et le redis en douce autant que je le peux …et sans doute que lorsque j’atteindrai 70 je me dirais exactement la même chose si tant est que je puisse encore y arriver bien sur.

Mais toutes ces pensées j’ai l’intuition qu’elles sont fort inutiles, plus embarrassantes dans le fond qu’autre chose. Puisque la priorité sera juste de vivre désormais et rien d’autre.

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