Qu’est ce que le hasard en peinture ?

On ne peut pas parler du hasard véritablement sans évoquer un terme essentiel qui est « le surgissement ».

On dépose des formes, des lignes, des couleurs sans y penser vraiment sur la toile et puis on se recule et quelque chose surgit soudain du tableau.

D’ailleurs on peut parfois se demander si ce que l’on aperçoit surgit du tableau ou d’un espace particulier en nous mêmes qui nous permet soudain d’interpréter quelque chose que nous appelons « surgissement » puis assez rapidement nous transmutons encore cette « vision » fugace en émotion en personnage, paysage, etc.

C’est à partir de ce surgissement que nous allons déterminer des liens avec une histoire, une image « parlante » qui nous appartient ou pas.

Souvent en peignant j’ai cette sensation de découvrir peu à peu un tableau qui préexisterait dans un lieu qui peut tout aussi bien être mon inconscient que ces fameuses « archives akashiques » évoquées par les textes anciens Hindous.

Peu importe que cela soi en moi ou à l’extérieur de moi en fait, l’important n’est pas là.

L’important est dans cette action de peindre au hasard qui provoque soudain le surgissement de quelque chose.

A partir de là s’arrête le hasard pour laisser place à l’intention de préciser ou non ce surgissement.

La plupart du temps désormais j’évite justement d’avoir une intention de départ afin que celle ci ne court circuite pas la peinture dans son mouvement chaotique, dans le dépôt aléatoire de formes, de lignes et de couleurs que j’appelle « chaos » ou « désordre » mais qui de plus en plus se confond avec le mot « peinture ».

Cette peinture, chaos, désordre en fait représente pour moi la méconnaissance acceptée, intégrée des lois du monde, de leur mouvement au delà de l’apparence. L’acceptation de mon ignorance me permet de résoudre le problème de l’obsession du sens. En acceptant totalement mon ignorance je laisse d’autres facteurs que la connaissance, qui désormais ne sert à rien.

Je ne cherche pas à connaitre l’étendue d’un savoir mais à connaitre plus profondément mon ignorance. Et, ce faisant cette connaissance produit de l’inédit, ce que j’appelle le surgissement.

Or le surgissement ne peut subsister longtemps.

Sa durée est proportionnelle à la vitesse à laquelle mon cerveau va tenter de le décrypter pour lui donner un sens, le raccrocher à mon histoire personnelle ou à l’histoire du monde.

C’est dans cet intervalle d’imprécision justement que s’arrêtent bon nombre de mes tableaux. Et qu’ils me laissent de prime abord une sensation désagréable d’inachèvement. Car à l’origine de ce processus d’inachèvement que je découvre se trouve encore l’espoir de laisser les choses en suspens qui peu à peu disparaîtra au cours des longs mois durant lesquels le châssis est retourné face au mur, laissant l’aventure se dissiper dans l’oubli.

Sensation désagréable de ne point pouvoir en finir donc.

Sensation désagréable de ne pas achever en m’appropriant à la fois le temps passé, et le fruit encore innommable, preuve d’un travail, le tableau.

Désagréable parce qu’en pratiquant de la sorte je suis dépossédé de tout droit ou toute raison de revendiquer le tableau comme mien totalement. Il ne m’appartient que dans une très faible mesure, la plus importante étant celle du chaos, de ce désordre, de ce hasard qui met en place la structure servant d’échafaudage au surgissement.

Interpréter ce surgissement serait alors récupérer si je puis dire « l’oeuvre du désordre  » « l’oeuvre du hasard » à mon propre compte ce qui me rebute car résident encore dans mon souvenir enfantin les mésaventures de Prométhée puni d’avoir dérobé le feu aux dieux.

C’est pour cela aussi que je doute obstinément lorsqu’il faut me présenter ou présenter ce travail d’être un artiste tel qu’on l’entend généralement.

A mon sens j’appartiendrais plus à la catégorie des médiums, du channel, je ne suis qu’un intermédiaire.

Sans doute ce choix pourrait-il être remis en question par bon nombre de mes amis psychanalystes qui me taxant de mystique m’expliqueraient tout un tas de phénomènes qu’ils auront d’ailleurs appris ou lu chez des auteurs de références pour ne citer que Freud, ou Winnicott en l’occurrence pour ce terme de surgissement ou encore de déterminisme psychique.

Peu importe l’interprétation que l’on peut faire de la position que je désire occuper face à la peinture.

Il ne s’agit jamais d’autre chose que d’un système de références, la plupart du temps peu ou pas du tout expérimenté par ceux qui l’apprennent de façon livresque. Ce ne sont que de simples grilles de lecture tout comme la mienne. La différence peut alors se mesurer à la quantité de vocabulaire, de nuances, de termes inventés pour marquer ces nuances. Mais l’essentiel reste dans une grande mesure indicible, invisible, inexplicable dans son noyau originel.

En empruntant, en épousant le mouvement du hasard, cette collaboration nous place face à un surgissement qui semble à première vue le but de ces épousailles, le fruit de cette collaboration. Le lien qui permet d’effectuer une passerelle entre l’inconscient et le conscient. Entre la toile vierge et la toile maculée.

La marge d’erreur est vaste d’interpréter ce surgissement comme un message personnel du hasard envers le peintre, il l’est tout autant d’interpréter ce surgissement comme une prophétie universelle.

Aussi ai je sans doute privilégié l’inachèvement à chaque tableau réalisé ainsi pour laisser au surgissement son identité  » sans raison » « sans explication » , exactement comme ce que nous appelons « la violence » et qui ne cesse jamais d’être constamment expliquée par des raisons toutes aussi fallacieuses que le surgissement de la peinture.

Entre le hasard et le déterminisme en nous se joue une étrange lutte qui parfois peut aussi s’associer à une danse et ces deux états de ce que nous avons coutume d’appeler la violence, cette force , nous dépassent car on pourrait dire que leur origine est inatteignable par la pensée que produit nos cerveaux humains la plupart du temps terrifiés face à tout l’inconnu.

Ne dit-on pas de cette force, appelée colère ou violence, et désormais par l’entremise de la peinture dite « intuitive » ne dit-on pas qu’elle nous place soudain « hors de nous-même » ou encore que c’est « plus fort que moi » ?

C’est cette peur, cette terreur qui nous pousse à trouver un sens à tous les surgissements, qu’ils se manifestent sous la forme d’une peinture, d’un tsunami, d’une pandémie ou bien d’un coup de foudre entre deux individus.

S’écarter d’un pas de coté à la fois de l’emprise de la peur comme de l’obsession du sens c’est laisser la place à l’inachevé, à l’inachèvement comme dans les encres des grands maîtres japonais ou chinois et dont les propos à ce sujet évoquent un équilibre à préserver entre le vide et le plein.

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