Cloîtrée dans une idée d’elle

Elle arrive toujours à la même heure, au troisième demi. Je me sens juste d’attaque pour la saluer, avec le recul nécessaire que me confère ce début d’ivresse pour juguler tous les enthousiasmes. Toujours le même chapeau, toujours les cernes sous les beaux yeux verts, toujours la cigarette au coin des lèvres, elle ne fume que de fines menthol. J’ai essayé une fois que j’étais en panne, dégueulasse, jamais recommencé.

Elle carbure au blanc, un muscadet qu’elle s’enfile d’un coup sec pour commencer. Il lui en faut aussi quelques uns pour qu’elle commence à se détendre. Et c’est à ce moment là exactement, qu’elle démarre sa ritournelle.

Je suis une artiste mais je n’ai pas eu de chance. Si tu ne connais personne dans le milieu t’es fichue. Et puis ma fille fait n’importe quoi comme d’habitude elle voudrait partir à Katmandou avec une bande de petits cons aux cheveux longs… je suis désespérée.

Cela fait maintenant 6 mois je viens tous les soirs dans ce bar de Saint Germain des Près et tous les soirs je la rencontre quelques instants pour qu’elle me débite sa petite histoire exactement avec les mêmes mots, la même intonation, au bout de 3 muscadets.

Ce soir là, un peu plus fatigué que les autres soirs je m’intéresse à la commissure de ses lèvres lorsqu’elle parle, les plis qui s’affaissent irrémédiablement vers le sol jonché de mégots et d’épluchures de cacahuètes.

Je remarque aussi qu’elle a laissé déboutonné un peu trop profondément son col de chemise et laisse apparaître en dessous un tee shirt d’un blanc douteux. Puis mon attention tente de s’accrocher à ses longs doigts maigres et noueux lorsqu’elle porte sa cigarette à ses lèvres.

Nous avons fait l’amour une ou deux fois depuis que nous nous connaissons. Je l’ai ramenée à ma chambre d’hôtel une fois ou deux le premier mois parce qu’elle disait qu’elle m’aimait bien, et que j’étais surement dans de très bonnes dispositions pour croire à n’importe quoi dans mon propre enfermement.

C’était vraiment pas autre chose qu’une espèce de rage et de tendresse mêlées, pour chacun, un exutoire pathétique et à la fin dans un accord aussi mutuel que silencieux nous avons décidé de ne jamais plus recommencer.

Depuis j’ai l’impression qu’elle s’est un peu plus emmurée dans ce récit d’elle qu’elle me balance tous les soirs comme elle doit le balancer à tous les inconnus du bar.

Quant à moi je pense à une sorte de nonne qui murmure une étrange prière chaque soir pour qu’on ne transperce plus les apparences, pour que l’on reste à la surface de ce récit d’elle-même sans chercher plus loin à trouver une quelconque profondeur à cet événement qui se déroule ainsi entre un narrateur et son public.

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