L’orée de la forêt

C’est tout au bout de cette longue route qui coupe l’étendue des blés que se tient l’orée de la forêt. Sitôt que je l’aperçois c’est toujours le même ravissement. Et je ne peux m’empêcher de songer aux voyageurs perdus dans le désert qui s’interrogent sur la réalité des mirages comme des oasis.

Je bascule sur le grand plateau, et je pédale à vive allure pour me dépêcher d’en avoir le cœur net. La petite mare est là juste à droite et enfin la fraîcheur des frondaisons, les ombres m’engloutissent.

Il y a toujours cette confusion alors qui s’empare de moi un bref instant pour savoir vers quel lieu magique me rendre en priorité…Il y a tant de lieux magiques à l’intérieur de la forêt… est ce qu’aujourd’hui je désire me rendre au  » rond du trésor » ? à la »fontaine de Viljot » ou bien aller m’asseoir entre les racines noueuses des pins sur la berge de l’étang de Saint Bonnet ? C’est toujours étrange de faire un choix dans ces moments là.

Alors je laisse un peu le hasard effectuer la décision comme si mon guidon était une baguette de sourcier captant les énergies telluriques. Aujourd’hui ce sera la fontaine. Ce lieu où se rendent les amoureux de la région pour jeter de petites pièces. Il y en a encore plein au fond, laissées là par des générations de jeunes gens et de moins jeunes. La plupart qu’on peut voir sont trouées elles ne servent plus à rien dans le circuit des achats et des ventes désormais. Elles brillent d’un éclat étrange j’imagine comme doit briller les premiers moments d’amour dans l’histoire des gens.

Ici pas de pins mais de très vieux chênes plusieurs fois centenaires. Un nommé Colbert autrefois imposait qu’on lui réserve les plus forts, les plus solides, les plus beaux pour construire ses forts au temps de Louis XIV. C’est mon grand oncle qui me l’a appris. Je suis content pour les arbres que ce soit un sale moment passé.

Ils sont encore debout, majestueux et lorsque je suis là dans la forêt en leur compagnie je ne sais pas ce qui arrive vraiment mais j’ai l’impression d’avoir de vrais amis. Il m’arrive même de venir tenter de les entourer avec mes bras, de leur faire un bon « hug » comme si j’étais un indien calin. Mais leurs troncs sont trop vastes et mes bras bien trop courts.

Parfois les bûcherons laissent sur les talus des morceaux découpés des troncs tombés sous leurs machines. Tu as déjà observé ces morceaux d’arbres ces morceaux de troncs dont il est dit que chaque strie évoque une période, un cap que passe l’arbre pour atteindre à sa maturité ? je suis capable de rester le regard rivé sur ces magnifiques dessins durant des heures en imaginant tout ce temps passé pour en arriver là échoué sur le talus découpé en rondins.

Soudain un chevreuil fait craquer un brindille et me détourne de ma méditation. Nous nous regardons un instant dans une immobilité parfaite, une légère brise dans l’air fait danser les feuillages au dessus de nous, et une odeur de mousse, de lichen, d’humus se trouve comme renforcée par ce moment étonnant de la rencontre.

Puis un oiseau cri, un autre lui répond, et le chevreuil disparaît comme il est venu. Sans un bruit et mes regards retournent vers les éclats d’argent au fond de la fontaine de Viljot.

Une ou deux fois j’ai retiré mes chaussures et remonté mon bas de pantalon pour y pénétrer. Dans mon idée de départ je voulais attraper quelques pièces. L »eau était tellement froide que je n’ai pas insisté, et tout de suite après la certitude s’est installée que la fontaine protégeait ainsi les serments passés, qu’elle ne laisserait personne les déranger, alors j’ai abandonné l’idée de vouloir saisir quoique ce soit sous la surface de ses eaux.

Le temps passe étrangement ici dans la forêt. Il passe à la fois lentement et très vite et souvent je me suis laissé surprendre par le soir qui me rappelait que je devais prendre le chemin du retour.

Alors sur la même route par laquelle j’étais venu, je m’éloigne de la forêt à contre cœur. Un peu avant d’atteindre le virage de Hérisson je m’arrête, me retourne et je l’aperçois en me disant toujours plus ou moins que c’est la dernière fois.

Puis je descends la cote en lâchant le guidon, les parfums des foins, de l’herbe coupée à l’orée du village m’enivre à nouveau et j’oublie toutes les sensations comme si la mémoire était un coffre dans lequel enfermer tous les trésors, et qui les protège ainsi que la vieille fontaine de Viljot protege les promesses des amoureux au centre de la grande forêt.

C’est bien des années après que je découvrais l’histoire de cette fontaine. Il y a en fait plusieurs histoires mais je ne vais pas les raconter toutes. Parmi tous ces récits un a attiré plus que les autres mon attention.

« Une légende veut qu’autrefois les jeunes filles qui espéraient se marier disposaient une épingle sur les hautes herbes autour de la fontaine ; si l’épingle n’était plus là au bout d’un mois, le mariage était imminent. Ou bien une épingle ou une aiguille étaient lancées dans la fontaine. Si le projectile choisi coulait jusqu’au fond, le cœur de l’homme aimé avait été ‘piqué’. La tradition continue, sous une forme différente : puisque l’eau est claire et limpide, les pièces d’argent lancées à l’eau par des filles pleines d’espoir ou bien par des visiteurs qui font leurs vœux sont très visibles. »

Ainsi avant d’être des pièces de monnaie il s’agissait d’épingles ou d’aiguilles, ces choses qui pincent ou percent et de ce fait provoquent cette absurdité appelé « espoir »…Peut-être que finalement la légende dit vrai mais comme toujours l’espoir n’est jamais vraiment là où on l’attend.

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