Méfies toi de ce qui est trop beau et trop facile.

Peinture Geisha huile Patrick Blanchon 2019

Je suis paresseux de naissance. C’est à dire que malgré tous les efforts fournis par mes géniteurs et la longue cohorte de mes professeurs, je n’ai jamais capter d’intérêt authentique à m’acharner pour quoi que ce soit vraiment. Cette propension à la pusillanimité que j’aurais confondue longtemps avec la timidité, ce manque de courage essentiel pour accomplir la moindre des tâches jusqu’à son achèvement m’ont souvent emmené vers les abords de la dépression à cause de cette sensation désagréable d’étrangeté que ces défaillances distillaient.

A vrai dire je ne comprenais pas pourquoi s’acharner à quoi que ce soi jusqu’à la fin de mon adolescence où, la providence me tira d’affaire un moment, en me faisant tomber amoureux de la plus belle fille du monde.

A cette époque seule peut-être la guitare m’imposait pour sa pratique, à la fois de la régularité et quelques efforts de mémorisation que je voulais bien lui concéder.

Oui ce devait être à peu près en même temps, quel boulot, que je devais « tomber amoureux » de la guitare comme de cette fille.

A bien y réfléchir à présent me vient cependant un doute sur l’expression « tomber amoureux ». Au contraire ces événements majeurs dans ma vie, m’élevèrent rapidement vers des sommets de bêtise que je n’aurais jamais pu imaginer auparavant.

Mais à 17 ans je n’avais absolument pas de faculté de discernement. Je me leurrais comme bon nombre de mes congénères du même age, en songeant à un avenir extraordinaire ne me rendant même pas compte de la banalité de cette notion d’extraordinaire.

A l’appui des slogans voltigeant dans l’air bleuté de Paris propulsés à l’origine par un Andy Wharoll outre Atlante, je savais plaquer trois accords que je ne cessais plus de ne rêver de gloire et de célébrité.

Car l’extraordinaire pour moi à cette époque était avant tout la croyance en la providence, à une sorte d' »Inch Allah » ou de « Mektoub » que j’avais la mauvaise habitude de traduire par les mots beauté et facilité.

Le hasard ayant bien fait les choses et m’ayant nanti d’une quantité de talents comme celui de dessiner, de peindre, en plus d’une oreille musicienne, je n’en mesurais absolument pas les avantages.

Car ces avantages que je considérais comme naturels, comme évidents, avaient aiguisé mon regard à ne chercher que la beauté même dans les sujets les plus crasseux. Je pouvais rester en méditation devant à peu près n’importe quoi et le trouver beau en me le rendant familier, intime et ce don était aussi une sorte de facilité dont je ne me souciais pas.

Le problème majeur de cette faculté d’embellir systématiquement le monde, et je ne m’en rendais absolument pas compte à cette époque, le problème donc était ce nivellement étonnant vers laquelle toute chose vue, était automatiquement attirée.

Dans le fond tout m’était assez égal.

Si j’avais eu cette chance d’attirer le regard de la plus belle fille du Lycée, une fois la gloriole, la vanité rapidement dépassée, cette part du lion à fournir à la camaraderie, je ne me senti pas plus fort, pas plus fier, pas plus heureux même que cela.

Et cela me troubla profondément.

Ainsi donc pour une fois que j’étais parvenu à obtenir une chose que tout le monde semblait briguer, cette vestale comme cet amour, cela ne changeait pas comme je l’avais naïvement espérer le fond des choses.

Bien au contraire je crois bien que ça alourdissait encore plus ma vie, car je me trouvais totalement démuni de devoir- comme c’est l’usage- fournir des preuves de cet amour.

Ma jeune compagne de l’époque devait être d’ailleurs prisonnière d’a peu près les mêmes croyances, les mêmes illusions puisque tacitement, elle ne cessait de me les réclamer tout en agissant en sens inverse.

Je veux dire qu’elle ne loupais jamais une occasion de désamorcer toute espérance en un avenir prometteur dans lequel notre couple perdurerait.

Très rapidement elle invoqua le fait que je ressemblais à son père, et que donc elle n’aurait pas d’enfant avec moi pour ne pas ressembler à sa propre mère.

Bon… je n’y croyais pas plus que ça, étant donné toutes les conneries que nous ne cessons de projeter à l’extérieur de nous mêmes qu’à seule fin de les valider en tant qu’ineptie, et nous restâmes accrochés l’un à l’autre pas loin d’une dizaine d’années.

Avec évidemment des ruptures, des retrouvailles comme dans bien des couples.

Ce qui fit que je traversais cette époque avec un malaise permanent était cette volonté de maintenir une sorte d’espérance, un rêve alors que je savais à l’avance que tout serait irrémédiablement fichu tôt ou tard.

Un jour elle s’éclipsa avec un jeune apprentis médecin de bonne famille vers l’Amérique du Sud et je n’en entendis plus jamais parler.

Mais comme je l’ai dit ma paresse, et sans doute aussi mon manque total de courage m’ont maintenu à flot jusqu’au pourrissement total de la situation qui comme c’est souvent le cas après le drame, la tragédie, finit « en queue de poisson. »

Aussi je restais bras ballants assit un bon moment sur une chaise en méditant sur l’aspect éphémère de toute chose pour me consoler un peu quand même. Et presque au même moment comme tout est bien fait, je découvrais le bouddhisme, et la nécessité du détachement.

C’était aussi d’une grande beauté intellectuelle et d’une facilité d’autant plus déconcertante, de me détacher que je n’étais attaché à rien sinon à mes interrogations perpétuelles sur la vie et les gens.

Mais comme cet enseignement est très bien fait, n’est t’on pas près à s’inventer de quelconques attachements ne serait ce que pour jouer le jeu.

Comme tout est magique fluide sensé quand on regarde les choses avec détachement !

Cependant il faudra que j’atteigne la soixantaine pour pouvoir revisiter cette époque sans plus éprouver de chagrin, de rage, et ressentir un peu de compassion pour tous les protagonistes de cette histoire.

Un peu de compassion c’est cet emballage de papier thermo-clos dans lequel le boucher du coin enveloppe la viande qu’il me fait payer bien cher.

Il me la tend par dessus la caisse avec son bon sourire de commerçant onctueux avec un au revoir melliflu.

Voilà l’effort humain dans toute sa splendeur, dans ce sourire qu’à mon boucher de le maintenir du matin au soir dans une parfaite égalité d’humeur en apparence.

Le risque de la compassion aussi est une de ces beautés et facilités dont je te préviens il ne faut jamais cesser de te méfier.

Du moins si tu veux rester humaine ou humain, car après si tu veux t’amuser à vouloir marcher sur l’eau pourquoi pas, mais ce n’est pas de mon ressort.

Les commentaires sont fermés.

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :