Amabié la prophétesse binaire.

Il y a quelque chose de profondément naïf dans la cervelle des hommes qui les oblige sans cesse à espérer qu’une rémission de leur péchés peut leur être accordée par des créatures extraordinaires, anges, archanges, accessoirement quelques sommités du monde scientifique, l’ex nouvelle religion vacillante, et désormais l’Amabié nippon.

Je ne sais pas s’il faut en rire ou en pleurer. Peut-être faut il considérer cela comme des jeux d’enfants, ne pas trop y penser pour ne pas s’énerver, pour ne pas s’attendrir faussement également.

Cette propension à faire des conneries et espérer ensuite le pardon, en s’auto flagellant de préférence est tout à fait ancrée dans l’esprit japonais et celui de son voisin chinois. Mais aussi dans notre cervelle occidentale ravagée par l’inquisition et les poncifs de bien et mal. En fait l’idée d’être racheté, est ancrée dans l’esprit humain et voilà tout.

Aussi n’est-t’il  pas étonnant qu’il faille invoquer soudain une créature antédiluvienne, à mon avis plutôt Cambrienne, ce Hokai à l’aspect à la fois tendre et ridicule avec son tripode caudale, son bec de perroquet et ses cheveux de Varech.

Même la rédemption poussiéreuse est ainsi détournée de tous ses codes habituels. Le monde sauvé par Link à la quête de Zelda ou Mario Bross et désormais Amabié.

C’est que les temps changent et qu’on ne fait plus avaler des couleuvres de la même sempiternelle couleur aux gens habitués désormais à l’abondance, à la variété.

Un zeste d’humour par-dessus tout cela, désarme l’ancienne gravité attachée à cette idée de rédemption du monde.

Amabié est d’une binarité magnifique par ces temps de complexité.

Elle prophétise soit la bonne récolte, soit l’épidémie et rejoint ainsi par le 0 ou le 1 le langage des machines auxquelles nous confions de plus en plus nos destinées.

Toute la complexité des nuances est ainsi gommée et il ne suffit désormais que de dessiner son effigie et la propager sur les réseaux sociaux pour inspirer la guérison, cette dérivée de la délivrance.

Certainement cela va apporter une vague d’espérance tout comme les mots « Chloroquine », ou « Test de dépistage » le promettent également dans leur bel écrin scientifique.

Et ma foi la méthode Coué a fait ses preuves de nombreuses fois alors pourquoi pas encore cette fois ?

Cette méthode d’autosuggestion ne m’a jamais satisfait vraiment pour l’avoir empruntée à de nombreuses reprises au cours de ma vie.

La faille majeure que je lui ai découverte ne tient peut-être qu’à ma constitution personnelle, mais sitôt que je l’ai utilisée cette méthode Coué, c’était toujours en cas de crise majeure, quand la notion du rien, du néant semblait m’aspirer totalement.

Cependant qu’une fois « tiré d’affaire » je pouvais observer un retour fulgurant à mes vices, à mes défauts, à mes travers comme si la rémission qui m’avait été donnée me permettait de tout recommencer de la même façon dans une profonde ingratitude vis-à-vis du hasard, ou de la providence qui m’avait permis de m’en sortir.

Ainsi donc nous possédons cette nature en nous qui nous oblige à ne pas pouvoir nous en écarter trop longtemps sous peine d’être torturé sans relâche par l’idée du vide, de l’ennui, du néant. Nous sommes obsédés par ce néant qui serait la fameuse poutre nous cachant systématiquement la paille du « quelque chose ».

C’est une question philosophique majeure qui rejoint également la poésie.

Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

Lorsqu’on commence à apercevoir cette question quelque chose se produit doucement, presque sans bruit, sans tapage.

Ce quelque chose c’est le constat qu’il y a aussi de l’être et non pas que du non être.

Ce quelque chose peut se matérialiser par des événements, des objets, des êtres d’autant plus familiers insignifiants et banales que l’on s’est approché sincèrement de l’idée du rien.

Je crois que René Char lorsqu’il évoque la lucidité fait référence à  la  blessure la plus rapprochée du soleil et c’est une phrase magnifique qui prend de plus en plus de sens au fur et à mesure qu’on examine nos illusions comme cette lucidité elle-même.

Elle change de sens avec l’âge cette phrase aussi on peut la comprendre de façon complètement erronée à 20 ans comme à 60 et c’est aussi cela qui en fait son extrême richesse poétique.

Surtout lorsqu’on s’aperçoit que notre prétendue lucidité est peut-être la pire comme la meilleure de toutes nos illusions.

Heureusement, Amabié comme les dragons, les serpents marins veille au grain

Régulièrement nous ressentons ce besoin de revenir à la source de toutes nos naïvetés comme ces personnes qui ont fait un long voyage et reviennent chez eux.

Amabié c’est une créature qui n’est pas de notre monde quotidien, mais d’une dimension parallèle sans doute, elle est l’incarnation d’un quelque chose qui voyage sans relâche entre le néant et notre rêve ancien dont les racines sont certainement aborigènes, et si elle se manifeste ainsi de façon spectaculaire c’est qu’une nécessité d’ébranlement collectif face au néant devient une urgence.

Son aspect étonnant, à la limite de l’insensé, rend comme une vertu à la croyance pour ce qu’elle est ontologiquement, un appui pour vivre et rien d’autre.

Ce que nous dit Amabié c’est dessinez moi et montrez moi pour guérir de vos lucidités inutiles, ces lucidités qui vous font imaginer un néant, un vide hostile et effrayant qui ne se situe qu’au fond de vos propres peurs et nulle part ailleurs.

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