« Sois digne du malheur qui t’es donné. »

Quand j’aperçois le vieux Denis assis sur son coffre de pécheur avec sa casquette militaire enfoncée sur le crâne je fais bien attention de ne pas m’approcher de trop près. Ce type est inquiétant. De lui suinte le malheur et je me méfie de ne pas l’attraper.

En général j’avise un coin à une bonne distance de lui pour m’installer et tendre mes lignes. Et de temps en temps nous nous regardons sans dire un mot.

Denis est le mari de ma voisine une femme hystérique obsédée par la propreté. On dirait qu’elle passe toute sa journée un chiffon ou un balai dans les mains. Elle est maigre, sa poitrine est sèche et ses lèvres sont minces. Quand à ses yeux ils sont toujours extrêmement luisants comme si elle allait se mettre à rire comme une folle ou pleurer toutes les larmes de son corps.

Tout le monde la craint dans le quartier car elle sait distiller la rumeur et le doute comme personne. Le père Bory qui l’a connue gamine me dit que sa méchanceté provient du malheur qui la envahit et qu’elle n’a pas su contrôler. Il en connait un rayon sur le malheur le père Bory, une fois ou deux il m’a raconté quelques bribes de sa vie. Sans exagération cependant, sans chichi. Il est veuf depuis une dizaine d’année et a perdu son fils dans une guerre quelque part en Algérie. Il me parle comme si j’étais un adulte et me dit souvent que je ne suis pas si bête que je veux bien en avoir l’air. Nous sommes amis.

Ce matin l’eau du canal est d’un noir profond et il faut vraiment plisser les yeux pour saisir le moindre mouvement sous la surface. Il n’y a pas de vent et les hirondelles voltigent haut dans le ciel ce qui laisse penser qu’il fera beau une bonne partie de la journée.

Je venais d’appâter et de tendre une ligne quand d’un coup mon scion plia et que je sentis une force extraordinaire me tirer tout entier vers le canal. Affolé je ne résistais qu’à peine et lâchais ma canne à pèche que je vis filer un instant à la surface, se dirigeant vers le milieu des eaux puis disparaître comme s’il s’était agi d’une simple brindille, une allumette.

Je poussais un merde suffisamment sonore pour qu’il atteigne les oreilles du vieux Denis qui lentement se leve puis s’approche de moi.

« Ce doit être un blackbass, j’en ai aperçu deux hier qui chassaient » me déclare t’il.

Et du coup je ne savais plus trop quoi penser de ces deux événements extraordinaires , de la perte subite de ma canne à peche emportée par un monstre sous marin, ou de la première conversation que j’allais engager avec ce vieil homme au visage triste.

-« Saleté de blackbass » répondis-je alors pour dire quelque chose plutôt que rien.

Il haussa les épaules et sans sourire il me demanda si je voulais une de ses cannes pour continuer ma séance de pèche.

Tu me la rendras quand tu auras terminé ajouta t’il. Puis sans attendre mon approbation il alla chercher une nouvelle gaule et me la tendit ainsi qu’une ligne toute neuve encore emballée dans son étui.

Puis il retourna s’asseoir sur son coffre.

Je repris ma partie de pèche fébrile comme après une bagarre, et tentait de retrouver mon calme en attrapant quelques perches arc en ciel près des berges n’osant guère envoyer le bouchon trop loin désormais.

A la fin de ma partie de pèche je repliais soigneusement la ligne, et rendais le tout au vieux Denis en m’arrêtant à sa hauteur. Il en profita pour sortir son paquet de gitanes maïs de sa poche et en alluma une.

L’odeur de tabac pénétra mes narines et j’eus l’impression que c’était un peu de son malheur d’homme silencieux qu’il partageait ainsi avec moi. Je pris sur moi pour ne pas tousser car la fumée était acre et me piquait les yeux. Je le remerciais et pris la route du retour en le saluant d’un petit geste cette fois.

En arrivant je vis du loin que mon père était rentré, sa voiture garée en biais sur le talus me fit un drôle d’effet comme d’habitude. Quand je la voyais elle était une sorte d’appendice paternel qui ne présageait pas grand chose de bon. C’était mon malheur à moi si l’on veut. Et soudain cette phrase fut prononcée dans ma cervelle par une voix que je ne connaissais pas.

« Sois digne du malheur qui t’es donné. »

Je venais d’avoir 7 ans quelques jour auparavant, « l’age de raison » comme on dit et cette voix dans ma tête ce devait sans doute être celle de cette fameuse raison. Je la trouvais sentencieuse, impersonnelle, peu amicale, elle me faisait penser au vieux Denis et à son malheur.

Je poussais le portail du jardin et m’engouffrais dans l’ombre des prunus pour aller là bas vers l’appentis ranger mes affaires de pécheur. Ce fut la dernière fois que je me rendis à la pèche, jamais plus je n’ai eu envie d’y retourner.

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