Comment savoir ce que l’on veut dans la vie ?

L’épée de Damoclès projette depuis le plafond des reflets froids dans le potage du soir, j’ai beau cligner des yeux pour ne plus les voir trop nettement, mais rien à faire. Tout le monde se tait, seule la télévision de l’autre coté, dans le salon continue à diffuser son contenu sans que personne ne l’écoute ni ne la regarde. La télévision c’est une sorte de vie parallèle à la vie, le point commun c’est qu’elles ne s’arrêtent jamais toutes les deux. Il peut y avoir une promotion, un licenciement, une grave maladie, une naissance ou un décès ces nouvelles de la vraie vie sont toujours accompagnées d’un spot publicitaire, d’un jingle du journal, ou du ton tragique de la femme trahie par son époux adultère dans Dallas.

Comme si tout était amorti par la régularité de la météo ou du film du dimanche soir.

Mais que pense tu faire de ta vie ? me demande mon père brusquement

Le fait est que je ne pense pas souvent à faire quoique ce soit de ma vie. Pour le moment je dirais plutôt que je la subis comme je peux, avec de temps à autre un engouement pour Marcel Dadi que j’essaie d’imiter à la guitare, ou encore le magazine Playboy que l’on se refile entre copains du collège. A part la musique et la masturbation je n’effectue pas vraiment de percée pour échafauder des projets.

Du coup je lance « je veux être chanteur » pour provoquer un peu la baffe et qu’on en finisse de ce dîner, de ce potage, et que l’épée finisse enfin par traverser la soupière pour se loger dans la table en formica.

Il prend l’air le plus dégoutté possible en me toisant et dans un soupir il lâche

« Mon pauvre vieux… t’es pas arrivé. »

L’autre jour rebelote, c’est un grand échalas maigre un peu chauve avec des lunettes rondes qui m’invite à m’asseoir devant lui ….

« Alors jeune homme que voulez vous faire dans la vie ?? »

J’avoue que l’envie de lui dire -je veux être chanteur- m’a traversé l’esprit un instant mais je me suis retenu.. j’ai dit « je veux être médecin. »

Il a regardé mon carnet et j’ai vu ses yeux effectuer des va et viens entre le résultat global de mes prestations scolaires et mon visage qui lui paru soudain éminemment interessant. On aurait dit qu’il découvrait un truc spectaculaire…. un oh presque admiratif jusqu’à ce que je comprenne qu’il me prenait pour la pire des andouilles, sans doute le pire crétin jamais croisé dans son existence de conseillers d’orientation.

Pourtant vous avez l’air intelligent, mais peut-être pas encore raisonnable me confia t’il.

Avec vos notes en mathématiques je ne vous conseille pas cette filière ajouta t’il.

Je maintenais mon regard un peu plissé vers lui et je sentais bien qu’une rage était en train de monter doucement.

Alors il a dit : moi franchement si j’étais vous, je choisirais plutôt l’apprentissage d’un métier manuel, vous bricolez pas des fois ?

J’ai toujours eut une sainte horreur du bricolage aussi je fus un peu surpris de son diagnostic …. Et puis la rumeur disait que lorsqu’on quittait la voie royale pour être aspiré dans des études professionnelles trop vite on avait de grandes chances pour se retrouver à l’usine.

Je n’avais pas envie particulièrement de passer ma vie dans une usine. c’est ce que j’ai dit

Vous avez certainement une idée fausse du monde du travail a t’il répliqué.

Je lui ai dit fichez moi la paix et je me suis levé, vous ne m’aurez pas comme les autres j’ai encore ajouté en partant.

Je ne sais plus à quel age cet événement a eut lieu, la rencontre avec ce conseiller d’orientation.

En tous cas j’ai persisté dans mon désir de ne pas savoir quoi faire de ma vie assez longtemps, c’était comme une sorte de revanche sur tous ceux qui semblaient le savoir clairement.

Tout ce que j’ai entrepris par la suite pour réaliser des choses n’avaient absolument aucun sens, aucune relation avec « faire quelque chose de ma vie »

En fait j’ai eut mille vies très différentes, j’ai exercé un tas de métiers, j’ai connu de nombreuses femmes, j’ai chanté dans les rues, j’ai écris des milliers de pages, j’ai peint des centaines de tableaux ….mais je n’ai jamais vraiment su ce que je faisais dans ma vie ni ce que j’allais bien pouvoir en faire.

Durant certaines périodes la pression extérieure était suffisamment forte pour que je revienne à cette question du savoir quoi faire …. je me torturais quelques mois avec ça en inventant tout un tas de stratégies qui foiraient tout le temps d’ailleurs.

Ce qui me manquait ? Ce n’était pas la motivation, j’étais motivé pour un tas de choses. Non ce qui me manquait était bien plus profond que la motivation c’était une relation avec le verbe faire qui me posait un problème.

Faire quelque chose de ma vie c’était comme l’embrocher tel un poulet avec une broche en fer et la faire tourner autour d’un axe à seule fin de manger le poulet en fin de compte et d’aller aux toilettes ensuite pour parachever ce « faire ».

Parfois je regrette parfois, je me réjouis, je n’ai pas vraiment d’opinion bien claire sur tout cela.

Quand je regarde ceux qui « ont fait quelque chose de leurs vies » le synonyme qui revient le plus c’est « réussir sa vie..  » ça non plus je n’ai jamais vraiment su en quoi cela consistait vraiment .. comment peut-on réussir ou rater sa vie vraiment ? cela reste encore un mystère.

Bien sur on m’a souvent dit que je finirai clochard et que j’irai habiter sous un pont. Mon père me l’a ressassé toute mon enfance et aussi une grande partie de mon adolescence. Même à l’age adulte il me l’a encore dit. Et puis à la mort de ma mère il a cessé de me rabâcher cela.

Quand je trouvais un nouveau job il se contentait de dire c’est bien de la même façon que lorsque je lui ai appris que j’étais devenu peintre. « C’est bien »… je crois qu’il s’en fichait complètement de tout ce qu’il croyait ou redoutait auparavant qu’il m’arrive.

Lui était parti de rien et avait fini par monter l’échelle sociale à force de travail, cela avait été sa fierté et lui donnait aussi un point de vue sur les choses. Mais au final il s’est tout de même fait dégager par un jeunot bardé de diplômes. Et à la retraite il ne cessait de rabâcher toujours les même sempiternelles histoires, ses victoires enfilées comme des perles, ses anecdotes jusqu’à sa grande défaite, son Waterloo.

Il avait toujours été aveuglé par cette histoire de réussite et pour elle il avait tout sacrifié pour arriver en fin de parcours à tourner en rond dans sa maison obsédé par l’ordre et le ménage. Je crois qu’il se faisait de la bile à la fin, se demandant s’il ne s’était pas trompé de parcours complètement. A la fin il ne disait plus grand chose du tout. Il était en pilote automatique juste pour maintenir une sorte d’apparence de lui-même à ses propres yeux.

Quand il est décédé bien sur nous avons hérité d’un peu d’argent mon frère et moi. Ce n’était pas le gros pactole juste assez pour pouvoir acheter cette vieille bicoque dans ce coin de campagne désert. Mais le principal de l’héritage n’était pas dans les biens.

Pour mon compte il m’a légué bien plus que cela. Principalement sa propre expérience de la réussite et ce suffisamment pour que je n’ai plus jamais à regretter d’avoir rater ma vie.

Les commentaires sont fermés.

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :