La ringardise des humanistes.

J’ai regardé le fameux dessin de Picasso. Don Quichotte, Sancho Pansa, le soleil… Une espèce de gribouillis en noir et blanc. Et d’un seul coup j’ai eut les larmes qui me sont montées au yeux. Alors je me suis rendu au frigo me préparer un sandwich. Viande froide et cornichons que j’ai avalé en un rien de temps. C’est toute l’histoire de ma vie je me suis dit.

Une espérance puis une déception et pour en finir se suicide à la viande froide.

Il n’y a plus de mayonnaise sinon je n’aurais pas hésité sur le choix des armes.

C’est clair que je ne rencontrerai jamais Gertrude Stein, je finirai par crever un de ces jours au fond de mon atelier et sans doute que mon épouse préservera notre illusion encore quelques temps.

Elle fera peut-être une espèce de musée où les personnes qui le désirent viendront voir mes tableaux. Et puis la vie passera, elle ne cesse jamais de passer.

Les enfants, les petits enfants choisiront un ou deux souvenirs de tout cela et le reste partira dans des brocantes, des déchetteries.

Je les comprends parfaitement.

Que faire de tout cela ? C’est comme un coquillage dont l’habitant n’est plus. Une coquille vide, juste une trace qui s’efface comme toutes les traces avec le temps.

Moi même je lutte encore énormément pour ne pas disperser totalement la bibliothèque paternelle.

Des milliers de romans policiers pour la plupart que je ne lirai probablement jamais. Mon épouse ne voulait pas que ça encombre alors j’ai tout monté au grenier.

J’ai patiemment remonté la bibliothèque de mes vieux qu’ils avaient du payer à tempérament. Et puis j’ai tout rangé dedans, les milliers de bouquins bien alignés les uns contre les autres. Et puis je suis descendu, j’ai refermé la trappe.

Parfois je monte, je reste quelques instants, jamais bien longtemps, le temps d’une cigarette.

Je regarde tout cela.

Toute une vie à acheter patiemment un livre de tel auteur après l’autre. Je ne parviens pas vraiment à me représenter la patience et la persévérance qu’il aura fallu.

Des fois je trouve cela un peu fou. D’autres fois je les envie.

Jamais je n’ai pu avoir cette patience jusqu’au bout. Pour moi les livres une fois lus ne sont que des livres, de simples objets dont il a fallu apprendre à ne pas s’encombrer dans les nombreux logements de fortune dans lesquels j’ai vécu.

Des fois j’ai l’impression d’avoir une sorte de trésor de guerre là haut au dessus de nos têtes. Çà me fait du bien de savoir que tout est là. Il y a même encore un peu de leur odeur qui flotte dans l’air, l’été, quand la chaleur pénètre sous la toiture. L’odeur de ma mère un peu fruitée, et celle de mon père épicée.

Depuis quelques mois mon épouse s’est mise en tête de partir avant l’aube pour se rendre dans les villages alentours « faire des vide grenier ».

J’ai bataillé mollement quand elle m’a demandé si je n’avais pas envie de me débarrasser de quelques livres, les livres « là-haut ».

Je me suis demandé pourquoi elle démarrait là dessus. Elle sait comme je tiens à tout cela.Au début j’ai pensé à une sorte de provoque.

C’est un réflexe habituel parce que je suis paranoïaque, sitôt que l’on s’adresse à moi j’ai l’impression qu’on veut me piquer quelque chose, qu’on veut me faire du mal. Çà distord la réalité, évidemment. Mais à la fin je m’y retrouve. Toujours se méfier des bonnes intentions des autres surtout comme des mauvaises.

Tu ne veux pas m’en donner quelques uns juste pour que j’essaie m’a t’elle dit .

Et combien tu penses les vendre ai je répliqué

Oh 2 euros pas plus mais ça débarrassera .

Je suis parti dans l’atelier sans répondre, il fallait que je fume une cigarette.

Quand je suis revenu j’ai dit OK je vais aller t’en chercher quelques uns.

Cela m’a surpris évidemment de céder si facilement.

J’ai du fermer presque les yeux pour choisir … j’en rempli un sac de chez Action ça faisait une dizaine de livres, puis j’ai éteint la lumière, j’ai replié l’escalier escamotable et j’ai refermé la trappe.

Ça m’a même fait plaisir de lui tendre le sac.

Elle m’a regardé un instant, j’ai ajouté oui oui vas y, aller pas de problème.

Et le lendemain elle est partie vendre les premiers livres dans un de ses vide greniers.

Depuis, je lui en redonne régulièrement. On dirait que j’écoule une sorte de came en douce.

2 euros le livre ce n’est pas cher du tout. Et puis parfois elle n’en vend pas un seul elle revient avec le lot complet.

Elle me dit je n’en ai pas vendu un seul.

Alors au fond de moi je me réjouis. C’est comme si on jouait avec l’inéluctable, une sorte de loto à l’envers.

Je me dis qu’on est complètement ringards tous les deux. Elle de croire qu’on va arriver à vendre tout ça, moi de naviguer toujours sur le tranchant de la douleur entre garder et laisser aller cet héritage qui, je l’avais espéré; ferait de moi un humaniste.

Les commentaires sont fermés.

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :