Le talent appartient aux autres.

Il n’y a pas beaucoup de visiteurs ce matin. J’en profite pour m’installer dehors avec un café. L’air est pur et on aperçoit le sommet des montagnes qui se découpent tout autour. C’est dimanche et nous entamons une semaine d’exposition mon épouse et moi. L’office de tourisme nous prête un logement pour l’occasion. C’est la seule semaine de vacances que nous prenons cette année comme nous l’avons fait l’année passée.

Comme d’habitude je me suis réveillé de bonne heure et j’en ai profité pour sortir les tables, les chaises, les parasols et préparer le petit déjeuner. Mon épouse dort encore. Je suis même allé à la boulangerie au bout du village pour acheter du pain et des croissants. Savourer ces vacances voilà la priorité a t’elle déclaré.

J’allume une cigarette et je les vois arriver de loin. Deux femmes et un homme, des retraités certainement, plutôt chics un peu puants même. Ils arrivent à ma hauteur et une des femmes s’exclame « oh il y a une exposition allons voir ce que c’est ». Aucun regard vers moi, ils doivent me prendre pour un employé de l’office de tourisme. Je les regarde s’engouffrer dans la pénombre du bâtiment en terminant ma cigarette. Surtout ne pas s’agiter, ne pas s’affoler, ne pas se presser.

Attendre que ça morde.

Tranquillement je suis arrivé sans faire de bruit dans le hall pile poil au moment où l’ une des femmes a dit « mon dieu que c’est plat. » en regardant une de mes toiles préférées.

Juste au moment où j’allais dire bonjour.

Du coup je me suis retenu, j’ai retenu même ma respiration pour qu’ils ne sachent pas que j’étais là, juste derrière eux. J’avais cette irrépressible envie qu’ils en disent plus.

Mais ils sont montés à l’étage, sont restés quelques minutes à peine puis sont redescendus et ressortis sans même me voir.

J’étais mi figue mi raisin comme on dit. A la fois envie de rire et de pleurer.

Et puis je me suis interrogé sur mon talent comme d’habitude. Je me suis dit  » c’est normal les gens de cet age, riches de surcroît ne me reconnaissent aucun talent ».

Ce n’était pas la première fois que j’assistais à ce contact entre mes toiles et leurs yeux morts. Je ne peux pas dire pour autant que je m’y habitue. Çà me fait toujours quelque chose. Et je m’en tire en les méprisant copieusement généralement.

C’est juste après ce réflexe de mépris que je perds mes billes et que je m’interroge sur mon talent de peintre.

Mon épouse vient tout juste de se réveiller et elle applaudit en voyant le petit déjeuner qui l’attend. Cela dissipe le malaise que je traverse en un clin d’œil et nous paressons mollement au soleil en prenant du bon temps.

C’est en débarrassant que je lui raconte l’anecdote du groupe de riches retraités et la phrase prononcée par la vieille dame. Puis j’enclenche évidemment sur ma ritournelle habituelle, je suis un peintre raté je n’ai aucun talent etc.

Elle rit.

Je ris avec elle.

On est en vacances ajoute t’elle soit zen ! je m’occupe de l’expo aujourd’hui aller va te balader si tu as envie.

J’ai allumé une nouvelle cigarette en la regardant. Comme elle est belle ! une petite brise soulève quelques mèches de sa frange et ses yeux virent parfois du brun au vert suivant l’angle de la lumière.

Elle doit posséder quelque chose de magique c’est certain car déjà au loin j’aperçois des groupes de touristes qui s’approchent vers l’office de tourisme. Je crois que je vais paresser un peu dehors ce matin je vais la laisser faire pour accueillir les visiteurs. Elle sait mieux parler de mon talent de peintre que je ne le pourrai jamais.

Je crois que c’est cette année là que j’ai fait un bout de chemin supplémentaire avec cette idée de talent. Il faut admettre de temps en temps certaines choses, que le talent cela appartient surtout aux autres en l’occurrence et que moi dans le fond je n’ai qu’à peindre sans m’en soucier.

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