Avec le temps on prend du recul

Tout à coup Norbert se redressa et fut surpris par le silence qui régnait dans la rue. A vrai dire quelque chose clochait. D’habitude il était réveillé par le volume outrancier des chansons débiles que propulsaient les grosses berlines en passant devant l’immeuble, ou bien les halètements poussifs d’un camion poubelle.

Il se leva en même temps qu’il consulta l’heure sur le radio réveil. 7h du matin et il n’y avait aucune trace de vie, même les oiseaux s’étaient tus.

Il alluma la radio en préparant son café. La voix de la speakerine lui apprit qu’il allait faire beau et que la température atteindrait les 25° dans la journée puis après un ou deux spots publicitaires le jingle annonça les infos et il apprit que le gouvernement avait décrété le prolongement du confinement pour l’ensemble de la population du territoire. Désormais le comité scientifique parlait de la fin mai, voir la mi juin.

Il s’assit à la table de la cuisine pour savourer son café et alluma sa première cigarette de la journée en toussant .Avec cette histoire d’épidémie il avait augmenté largement sa consommation de tabac et pendant quelques secondes il se senti coupable, puis il avisa le tas de vaisselle dans l’évier et se dit qu’il allait tenter d’attaquer la journée sous un nouvel angle.

Cela faisait plus de 4 semaines désormais qu’il était enfermé dans son appartement. Il était juste sorti pour effectuer quelques emplettes, et finalement il semblait bien mieux supporter la situation qu’il l’avait imaginé.

A partir du moment où il avait son café, ses cigarettes et de quoi se nourrir, il se disait qu’il pourrait encore tenir pas de temps et cette pensée l’amusa.

Dans le fond ce confinement lui rappelait les grandes vacances de ses souvenirs d’écolier. Mis à part l’inquiétude due à la possibilité de tomber malade, et à l’argent qui s’amenuisait, il trouvait même que c’était une sorte d’aubaine.

Un instant il songea à son boulot et à ses collègues de travail, et se réjouit de n’avoir pas à les supporter durant toute une journée à nouveau.

Petit à petit lorsque se présentait à l’esprit le souvenir des lieux et des personnes, il avait l’impression que cela avait du se passer dans une autre vie. Et chaque nouvelle journée qui passait n’arrangeait pas les choses

. Au contraire il éprouvait une sensation de réveil global, comme lorsqu’on marche dans le brouillard et que soudain celui ci s’atténue et finit par se lever totalement.

C’était plutôt une bonne nouvelle globalement qu’il ne puisse retourner au travail se ditait-il tout en se demandant s’il s’imaginait vraiment y retourner.

Durant quelques minutes il se vit pénétrer dans l’arrière cour de l’imprimerie. Il reconnut immédiatement l’odeur de javel que la concierge avait largement répandue sur le pavé de la cour. Puis l’odeur de tabac brun de sueur et d’après rasage bon marché dans les vestiaires, et enfin la lumière glauque et jaunâtre diffusée par les néons de l’atelier.

Il balaya d’un geste de la main ces quelques éléments et alla regarder dans le congélateur. La dernière fois qu’il avait eut le courage de se rendre au supermarché il s’était payé un gigot d’agneau surgelé provenant de nouvelle Zélande. Demain ce serait Pâques, et c’était le prétexte qu’il avait longtemps cherché pour satisfaire à sa petite folie.

Un instant une hallucination olfactive le ramena des années à nouveau en arrière. Les longs repas familiaux qui s’éternisaient et qu’il n’appréciait pas enfant semblaient désormais nimbés de nostalgie.

Il y avait aussi de l’ail et des pommes de terre, puis il fut pris d’un doute et vérifia qu’il avait encore du miel dans le placard. Il soupira soulagé en apercevant le pot neuf qu’il avait eut la précaution d’acheter pour remplacer le sucre déconseillé récemment par le médecin du travail. Il allait avoir 55 ans dans quelques jours il n’était pas question de flancher et de s’effondrer juste avant cette putain de retraite se dit-il.

Un bref instant il eut envie d’une nouvelle cigarette puis avisa la vaisselle et décida de temporiser en s’y mettant.

Soudain il reconnut « The Messiah will come again » de Gary Moore et s’essuya les mains pour aller monter le son.

Il revint vers l’évier en effectuant un petit pas de danse juste un glissement mal contrôlé et c’est alors qu’il se cassa la figure sur le carrelage.

La douleur fut fulgurante mais ne s’arrêta pas comme il l’espérait confusément, au contraire elle envahit la cheville puis le mollet et toute la jambe. Il s’aida du dossier de la chaise pour se relever et se dit qu’il avait du se casser quelque chose.

Mais au bout de quelques minutes la musique sembla l’apaiser ainsi que la cigarette que finalement il s’était décidé à allumer. Il se dit que c’était vraiment con de vieillir et qu’on finissait par n’être plus qu’un paquet d’angoisse et d’inquiétude.

Jamais il n’aurait pu imaginer qu’il deviendrait ainsi, à se réjouir de cet enfermement et à s’effrayer de tout.

Avec le temps on prend du recul, se dit- il mais ce n’était pas pour aller vers un mieux.

Il eut envie de téléphoner à quelqu’un tout à coup, cela lui aurait peut-être fait du bien d’entendre sa voix à elle. Mais cela lui sembla déplacé. Il se demanda soudain ce qu’il ferait en cas de grave maladie et s’il se rendrait dans une église pour prier. Çà lui était venu comme ça toutes ces idées comme des voies sans issues qui se présentait ainsi parfois durant ces étranges journées.

Alors il s’empara de la télécommande et s’allongea sur le canapé pour poursuivre le déroulement de cette nouvelle série passionnante, qui lui évitait surtout de penser à quoi que ce soit.

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