Est ce que c’est de l’amour ?

Elle avait dû relancer une nouvelle fois le cochonnet parce que le terrain était vraiment trop accidenté. Trop de brindilles et de cailloux, et puis le soleil couchant projetait de grands raies d’ombres et de lumière qui lui faisaient monter les larmes aux yeux.

Par l’une des fenêtres entr’ouverte quelqu’un avait lancé « Is this love? » de Bob Marley et cela l’avait propulsée soudain à des années lumières du terrain de boules. Elle n’était pas cette femme agée un peu coquette qui n’avouait jamais son age. Elle était redevenue cette jeune femme passionnée par toutes ces causes et pour lesquelles elles combattait activement.

Il y eut un ah de soulagement lorsqu’elle envoya promener la boulette sur un espace plus dégagé du terrain.

Ce fut son mari qui devait jouer en premier. Elle l’observa un instant tandis qu’il ployait son corps immense. Il avait une dizaine d’années de moins qu’elle et bien qu’elle ne fut dupe elle l’encourageait à se maintenir dans son rôle de protecteur attentionné. C’était assez paradoxal lorsqu’elle y songeait, mais elle n’était plus à un paradoxe près.

Enfin elle avisa le couple d’amis qui était venu les rejoindre dans leur petit village du Gard comme tous les ans à cette même période, la période de la nuit des étoiles, vers la mi-aout.

Ils n’arrêtaient pas de se chamailler, lui un grand gaillard presque obèse qui fumait comme un pompier et ne cessait jamais de ponctuer ses discussions de références philosophiques et elle menue et nerveuse qui avait cette faculté de s’enthousiasmer pour de petits riens comme une enfant.

Ils formaient un étrange couple et elle les imagina un instant au moment du coucher, dans la chambre qu’ils occupaient dans la grande maison familiale dont elle était leur hôte. Cela la fit sourire et comme c’était à elle de jouer elle se pencha un peu vers l’avant tout en les regardant tous les trois.

Vous allez voir ce que vous allez voir dit-elle, mais au dernier moment elle su qu’elle n’avait pas mis suffisamment de puissance dans son bras et projeta la boule à quelques mètres à peine bien loin du cochonnet.

C’était une réalité de la vie qu’elle combattait avec autant de ténacité que toutes les autres causes, la vieillesse cependant semblait plus insidieuse, elle n’apparaissait pas aussi clairement que pouvait se distinguer les machos, et les beaufs.

A un moment elle se sentait en pleine forme et puis brusquement une lassitude s’emparait d’elle, ses forces l’abandonnaient et elle se mettait à paniquer. C’est ce qui l’énervait le plus cette panique, le fait de perdre le contrôle de son propre corps. Elle s’éloigna du groupe pour aller chercher la bouteille d’eau qu’ils avaient emportée, puis elle s’assit sur le muret pour les regarder sans vraiment les voir.

Quand son mari cria son nom elle sursauta.

Que fais tu donc c’est à toi de jouer !

Elle examina brièvement l’organisation du jeu, l’espacement entre les boules et comme elle ne savait plus vraiment qui avait joué quoi elle se concentra sur le cochonnet qu’elle repoussa un peu plus loin en l’accompagnant de sa boule, cette fois lancée à pleine puissance.

Il y eut des oh admiratifs, de la part de son mari surtout.

Le gros paraissait vexé cela devait être lui qui « tenait », tandis que sa compagne s’enthousiasmait à nouveau mais avec moins d’effusion.

La soirée commençait et elle trouva que la partie de boules s’éternisait. Mentalement elle se mit à récapituler tout ce qui lui faudrait monter sur la terrasse pour le dîner. Elle avait déjà tout programmé depuis des jours pour chaque série d’amis qui viendrait les retrouver. Les courses avaient été faites en début de mois à son arrivée à Nimes et elle n’avait eu ensuite qu’à établir des listes par semaine et par jour en prévision.

Enfin la partie s’acheva et elle en fut soulagée. Son mari s’empara du panier tandis que le gros allumait une énième cigarette en tentant d’attirer leur attention sur la beauté des écorces de platanes. Sa compagne trottinait à leur coté en échangeant quelques considérations sur l’immense château qu’un milliardaire, de toutes évidences russe, venait de racheter pour une bouchée de pain juste à coté de la maison.

Vous savez qu’il s’est mis à poser des grilles d’un coup sans nous demander la moindre autorisation ?

Ils s’étaient arrêtés pour apercevoir au delà des grilles l’avancée des travaux.

Oh mais ça n’a pas traîné j’ai écrit au maire qui s’en est mêlé et il va devoir les retirer…

Elle écoutait la voix de son mari raconter une fois encore, la quatrième depuis le début de l’été, la même histoire, même intonation, mêmes mots.Et tandis qu’il attirait ainsi l’attention du couple de leurs amis elle se mit à rêvasser.

Elle avait aperçu le « milliardaire russe » une fois ou deux et l’avait trouvé plutôt bel homme. Et soudain elle se retrouva à l’intérieur du château assise à la table en face de lui … peut-être même avec un verre de Tokay, ce délicieux vin de Hongrie introuvable ici. Et peut-être même feraient ils l’amour sur la grande table. A cette pensée elle ne put s’empêcher de rire et son mari la regarda avec amour et reconnaissance car il s’imaginait certainement que c’était du à un de ses éternels bons mots.

Puis ils revinrent à la maison. L’escalier qui menait à l’étage lui apparu interminable. Mais tout était fin prêt, l’apéro constitué de petites soucoupes remplies de cacahuètes de légumes découpés, le guacamole, les chips qu’ils avaient apportées, et pour lesquelles elle les avait un peu grondé..

Vous savez qu’il n’y a pas droit, vous êtes incorrigibles.

Le gros plaida la rareté de l’événement, une fois par an cela ne va pas le tuer ajouta t’il.

Le dîner se déroula comme il se déroulait tous les jours, sans rien de bien original, chacun ressemblait à un personnage de théâtre campé dans son rôle. On débarrassa et la nuit enfin fut là.

Alors ils tirèrent les fauteuils « relax » ( qu’ils avaient eu pour un prix dérisoire, une excellente affaire qu’il n’oubliait jamais de rappeler) et ils se turent pendant quelques instants dans l’attente de voir passer les étoiles filantes.

Elle repensa un bref instant au château, et au milliardaire russe. Puis elle entendit à nouveau dans le lointain le rythme du reggae revenir, pendant un faible instant les premières mesures de « Is this love » de nouveau qui s’éteignirent presque aussitôt pour laisser place à « Woman no cry »

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