L’important c’est de se rendre à « Isla Mujeres »

Quand ils déboulèrent au « Frontpage » la toute première fois il éprouva cette sensation excitante de découvrir un nouveau monde. C’était un lieu plutôt cosy, lumières tamisées en plein jour, et des photographies en noir et blanc d’actrices et d’acteurs placardées sur tous les murs. Il n’eut guère le temps de s’attarder plus longtemps sur le décor car le patron, un grand gaillard d’une quarantaine d’années pétant de bonne santé étant donnée sa chemise bien remplie s’avança vers eux en se frottant les mains.

Ils se connaissaient déjà . John avait travaillé ici durant quelques années avant de partir aux Etats Unis sur les traces de Kerouac comme il disait.

Salut Francis dit John sans sourire, je te présente mon ami qui cherche du travail lui aussi.

L’affaire avait été rondement menée. John avait tenté de discuter un peu sur le pourcentage invoquant le fait qu’il connaissait bien les lieux et qu’il avait déjà fait ses preuves, mais le patron lui répliqua que c’était à prendre ou à laisser.

En ressortant dans la rue Saint-Denis ils décidèrent de se rendre au Joe Allen à quelques rues de là pour boire quelques pintes. C’était pas loin de la Happy hour, en traînant juste ce qu’il fallait en chemin, ils seraient là-bas à temps.

C’est un juif hollandais, ils sont forts ces enfants de salauds ajouta John en parlant du patron. Aucune compassion, aucune pitié, que le fric qui compte.

Ils allaient commencer le lendemain et c’était ça seulement l’information qu’il décida de retenir. Après des mois de désœuvrement, alternant avec des missions intérim, il trouvait le tarif plutôt correct le seul truc est qu’il n’avait jamais été serveur et qu’il ignorait totalement s’il ferait l’affaire.

L’important c’est que tu te trouves de bonnes pompes devina l’autre. Et puis il y a un magasin de fripes juste à coté on va passer devant, la tenue c’est jean et chemise blanche. Je te conseille d’en acheter 7 d’un coup comme ça tu seras tranquille.

Et effectivement le conseil valait le coup.

Le boulot commençait à 11h du matin par un seau de flotte à mettre dans chaque sapin. Il devait bien y en avoir une quinzaine espacés d’environ d’un mètre chacun devant la longue devanture du restaurant. Ensuite tous les serveurs et les cuisiniers se retrouvaient à même table pour le déjeuner. Et sur le coup de midi tout le monde était fin prêt pour accueillir la foule. Le restaurant ne désemplissait plus jusqu’à 15h, parfois même 15h30.

Ils pouvaient alors quitter le restaurant quelques heures pour se reposer et ensuite revenir vers 18h où cette fois le dîner leur était offert avant de s’élancer à nouveau au front, pour le coup de feu du soir.

Vers 3 heures du matin, ils avaient suffisamment d’adrénaline dans les veines pour se rendre à coté de Saint Eustache pour une petite collation, généralement un pied de cochon grillé avec un bon paquet de frites maison et de la mayo.

Ensuite ils finissaient invariablement au Guiness rue des Lombards et si tout allait bien.Puis après quelques bières encore et refait une fois de plus le monde ils revenaient à la Bastille à pied, là où il possédait un petit appartement constitué de deux anciennes chambres de bonne.

Quand l’un des deux levait une fille, ils avaient suffisamment d’argent sur eux avec les pourboires pour se payer une chambre d’hôtel en laissant l’appartement au plus chanceux.

Et le stock de chemises blanches souillées s’accumulait dans le panier à linge sale. A la fin quand celui ci débordait il prenait un sac poubelle, flanquait tout dedans et allait refaire son stock au magasin habituel.

C’était une vie étrange il s’en rendait compte quand il prenait un peu de temps pour y réfléchir. Il avait cette sensation de se consumer dans une euphorie nécessaire sans laquelle il eut été incapable de réaliser ce job.

La plupart des clients étaient des américains, des américaines seules ou entre copines en visite à Paris et s’il savait les distraire par un ou deux bons mots une gentillesse- elles adoraient son accent français- elles étaient capables de lâcher des pourboires importants.

Il était comme un acteur qui entre sur scène qui donne tout ce qu’il a puis qui rentre chez lui ensuite épuisé, vidé.

Cette vie là dura quelques mois, tout au plus une année. Pour lui cela était une expérience qui frôlait l’extraordinaire, gagner autant de fric à 20 ans et le dépenser car on sait qu’on en aura autant le lendemain avait quelque chose d’à la fois jouissif et de perturbant. Il ne mettait pas un rond de coté, l’argent semblait lui brûler les doigts.

Ils avaient décidé de se rendre au jardin du Luxembourg pour piquer un somme sur les pelouses quand il décida de s’en ouvrir à John.

Ok on gagne du fric, ok c’est la belle vie, mais ça nous mène où?

John était resté un petit moment silencieux. Puis il lui avait dit j’ai besoin de ça en ce moment et il avait fermé les yeux.

Il avait raconté qu’il avait rompu avec sa copine et que c’était pour cela qu’il était parti faire ce voyage aux états unis qui avait duré plusieurs mois. De tous les coins qu’il avait visités il lui avait parlé d’une île sur la cote mexicaine « Isla Mujeres ». Pour John cela semblait être le nec plus ultra de son existence. Se payer un billet pour rejoindre Isla Mujeres et finir ses jours là bas.

C’était romantique évidemment et il se demanda s’il désirait ce genre de chose quant à lui.

Que faire à 20 ans sur une ile où il ne comprendrait rien à la langue, cela ne lui paraissait pas vraiment réaliste.

Ce fut suite à une entourloupette du patron sur les salaires que John commença à dire que ce boulot l’ennuyait.

Du coup il trouva que c’était un bon sujet de conversation et pendant qu’ils vidaient quelques pintes au Joe Allen ils décidèrent de se tirer de là, tout plaquer d’un coup. Ils n’avaient qu’à lever le pied un peu sur les dépenses, mettre un peu de coté et hop il récupérerait cette voiture garée en banlieue et ils partiraient un beau matin sur les routes au hasard.

Quand le patron apprit la nouvelle ils étaient dans la cave en train de charrier des caisses de vin californien.

Il retroussa ses manches en les toisant. On était au seuil de l’été le moment le plus fort et le plus lucratif de sa juteuse affaire, il n’allait pas accuser le coup sans réagir.

On se la donne un bon coup si vous en avez après moi les gars et après on voit ?

John le calma en lui disant que ça ne servirait à rien et il reussit à obtenir ainsi leurs deux salaires, leurs certificats de travail et aussi l’avertissement solennel qu’ils ne fallait plus jamais qu’ils ne se présentent dans l’établissement.

Ils étaient soulagés et pour fêter ça il retournèrent au Guinness. Le lendemain ils prenaient la route, c’est John qui tenait le volant de la vieille 4L

A la hauteur de Beaune John proposa de faire un crochet par Besançon car il n’avait pas vu sa mère depuis longtemps.

C’était une femme maigre d’origine italienne avec des yeux noirs et humides qui les reçut avec gentillesse. Pendant quelques jours ils restèrent chez elle à gouter les excellents plats qu’elle confectionna à cette occasion.

Enfin John revint d’une ballade, et il apporta une bonne nouvelle.

Je nous ai dégoté une villa dan le sud mon pote. Il expliqua alors qu’il avait rencontré le père Shlosser l’ancien patron de son père, c’était un industriel fortuné qui lui avait toujours témoigné de l’affection.

Je t’explique le deal. Le vieux à la trouille de laisser sa villa sans personne tout l’été, ils n’y vont pas cette année. Donc ils nous la prête et font fait les gardiens en bricolant un peu.

C’est sur la route de grande corniche en direction de Monaco qu’ils trouvèrent la propriété.

La première semaine fut véritablement formidable. Le matin ils plongeaient dans la piscine qu’ils s’étaient hâter de nettoyer en premier. Ils étaient descendus à Nice vers quelques emplettes avec la 4L et ils décidèrent de se la couler douce vraiment sans vergogne. Le vieux Shlosser leur avait dressé une jolie liste de petites choses à faire mais celle ci pouvait bien attendre quelques jours.

Enfin au bout d’un mois ils avaient dépensé leur pécule en courses, en bouteilles surtout. John c’était mis au JB et il avait une sacrée descente. En même temps son comportement s’était mis à changé, il se levait de plus en plus tard et il ne parlait presque plus. De temps à autre il évoquait cette fille qui l’avait plaqué, puis passait presque aussitôt à Isla Moreres, et puis à la fin il restait silencieux des heures, des journées entières.

Il faut qu’on trouve un job.

Il avait dit ça parce que cette villa, ce soleil ça l’énervait au bout du compte. C’était comme être coincé au paradis sans pouvoir profiter de ses délices. Imagine avait il lancé à John. On trouve un job on refait du pognon et qui sait peut être qu’on pourra aller au Mexique ensemble cet automne.

John avait eu l’air de trouver l’idée sympa. Mais il ne changea pas son mode de vie pour autant. Du coup l’autre partait à la chasse avec la 4L et à un moment il eut une touche à l’aéroport. Il avait presque réussit à les faire embaucher tous les deux dans un hôtel.Mais quand ils se présentèrent à l’entretien John avait vraiment une tète de déterré et un manque de motivation évident paracheva l’entretien qui se termina en fiasco.

Quelques jours plus tard ils commencèrent à lorgner sur les artichauts du jardin. Ils commencèrent par en prendre deux pour le repas puis finalement ils les cueillir tous et s’en gavèrent faute de mieux.

Le dernier légume avalé, il dit:

Je crois qu’il est temps qu’on se sépare ça ne mène à rien toute cette histoire.

Ca t’embête si j’utilise la 4L pour remonter sur Paris ? Je la remettrai dans le même coin et tu n’auras qu’à me faire signe pour les clefs.

John le regarda un instant, puis il hocha la tête en resservant un verre de JB.

C’est ainsi qu’ils se séparèrent et ils ne se revirent jamais.

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