L’amour dans les bois

« Ton principal problème c’est que tu en veux au monde entier d’être le pauvre type que tu es. » Elle avait lâché la phrase sur le ton le plus neutre possible afin de tenter de la vider de toute émotion mais cette neutralité, il la confondit en froideur.

Alors il la regarda en silence, puis se leva pour aller ranger sa tasse vide dans le lave vaisselle. Gagner du temps dans ces cas là était la seule chose qu’il savait faire. Il valait mille fois mieux installer un temps mort plutôt que de réagir comme il l’avait fait dans le passé, par une colère, une insulte ou la fuite.

L’envie de sortir subsistait en tant que réflexe encore malgré tout ayant pris le pas sur tout le reste.

Il n’avait juste qu’à prendre son manteau et aller marcher un peu mais ce serait une abdication de plus et elle n’hésiterait certainement pas à la mettre en relief avec un  » de toutes manières tu ne sais faire que cela, te barrer quand tu ne sais pas quoi dire ».

Il avait envie d’une cigarette . Depuis qu’elle avait arrêté de fumer, elle lui refusait l’usage du tabac à l’intérieur de la maison. Si tu veux fumer tu vas dehors voilà tout.

Il ne comprenait toujours pas pourquoi les anciens fumeurs étaient aussi intolérants envers leurs ex congénères. L’expression ex congénère lui fit esquisser un pâle sourire, et puis il décida que perdu pour perdu il pouvait bien agripper son manteau et sortir. Il n’était plus à ça près.

Il n’y avait pas un chat en raison du confinement général. A un moment donné il songea qu’il n’avait pas pris la fameuse attestation qui permettrait de montrer patte blanche à la police en cas de contrôle. Ce serait dans l’ordre général des choses s’il avait encore à payer l’amende prévue. Il valait bien mieux s’abandonner à la destinée, au hasard, à la chance ou à la malchance plutôt que de faire marche arrière.

Il n’avait guère envie d’ajouter la couardise à ce sentiment d’échec général de leur couple.

A la sortie du village il choisit de se rendre vers le petit bois qu’il avait découvert quelques semaines plutôt en effectuant un voyage à la déchetterie. Un bien meilleur choix plutôt que les hauts plateaux qui dominaient la vallée. Il connaissait par cœur le décor, des usines chimiques exhalant leurs fumées grises et épaisses sur fond de ciel bleu.

En pénétrant à l’intérieur du bois il fouilla le sol un moment à la recherche de champignons. Il aurait tellement voulu en trouver quelques uns, des girolles ou des ceps qu’il aurait soigneusement emballés dans une feuille de ce journal qu’il avait trouvé dans la poche du manteau.

Mais il se souvint qu’en Avril ce n’était pas le bon moment. Alors son regard se leva vers les branchages des arbres, et il fit plus attention aux divers bruits du bois. Avec un peu de chance verrait il un chevreuil, une biche …cela aussi faisait probablement partie de la collection de fantasmes qui ne cessait de l’accompagner en toutes occasions.

L’odeur d’humus commençait à produire son effet le projetant dans un espace temps embrouillé mêlant souvenirs enfantins et adolescents , les champignons encore mais aussi des corps nus de jeunes femmes et de moins jeunes, à même le sol qu’il caressait ou léchait . Faire l’amour dans les bois avait toujours été un événement extraordinaire cependant que rares étaient les partenaires qui l’acceptaient.

Elle avait haussé les épaules en riant quand il lui avait proposé. Ils n’en n’avaient plus jamais parlé.

Durant un bref instant il sembla voir surgir la silhouette gracile d’une fillette errant parmi les troncs au loin. Il se demanda s’il était en train de rêver, puis la silhouette se métamorphosa pour s’épaissir en courbes plus amples et généreuses. La femme qui s’avançait vers lui était entre deux ages et il imagina un instant que c’était la déesse Lilith venue spécialement pour lui. Une vengeance féminine antédiluvienne ne cherchant qu’à en découdre une fois de plus avec le masculin.

Cela pouvait aussi être une pute tout simplement qui racolait son micheton par ces temps de disette sociale. Et cela le détendit considérablement d’y penser.

Quand la femme arriva à sa hauteur elle lui demanda s’il avait une cigarette et cela le réconforta encore plus.

Ils plaisantèrent un instant sur les notions de distance de sécurité.

Il y a autant de chances qu’on attrape le virus que le cancer du poumon en ce moment lança t’elle comme pour tenter de le rassurer un peu plus. Ainsi elle aussi visiblement avec détecté le fait qu’il fallait qu’il se sente rassuré.

Il fronça légèrement les sourcils comme le héros de Mad men , Donald Draper afin de renforcer sa propre image de virilité. Cela la fit rire et se rendant compte de l’absurdité de la situation il décida de l’accompagner en riant aussi.

Elle n’était pas particulièrement belle, elle était bien mieux que cela . Elle semblait éminemment « confortable ». Il se demanda un instant ce que pouvait avoir de différent de la sienne une vie passée avec une personne « confortable ». Sans doute y aurait il bien plus de complicité sur le long terme qu’il n’en avait jamais connu.

Peut-être aussi par franchise envers son inclinaison culinaire espérait il que confortable signifiât également « cordon bleu ». Dans le fond il s’apercevait qu’il avait hérité de tous les clichés qu’autrefois il reprochait à sa mère d’emprunter pour tenir son père sous son joug.

C’était bien là le principal soucis des hommes de sa génération, un désir de divinité marmoréenne qui ne cesse de s’évanouir sitôt qu’on l’approche se métamorphosant en un personnage androgyne aux formes asséchées par mimétisme dans le labyrinthe des magazines à papier glacé.

J’ai très envie de faire l’amour avec toi lui souffla t’elle en éteignant sa cigarette au sol.

Son attention sembla pétrifiée en plein vol et pour s’en sortir du mieux qu’il le pouvait il repensa à nouveau qu’elle ne devait être qu’une professionnelle.

Puis il la vit qui souriait franchement. Ce n’était pas de la provocation du tout, juste un désir franchement évoqué et cette sincérité, pour lui se transforma en sommet d’érotisme.

Il l’embrassa en l’appuyant contre le tronc d’un bouleau, et en plaquant son propre corps contre le sien pour lui prouver la réciprocité de son désir.

Tout se déroula alors comme dans un rêve mais, au moment ou elle s’empara de lui en s’agenouillant pour le sucer il recula.

Cela lui parut être d’une incongruité totale, un dégoût subit l’envahit et il la repoussa sans un mot.

Tu ne veux pas que je te suce ? ajouta t’elle comme pour se condamner encore plus à son regard.

Vous êtes tous pareils les mecs il vous faut les deux mais pas au même endroit ni au même moment.

Elle se réajusta avec une dignité qu’il jugea comique. Puis il la regarda s’éloigner comme elle était venue, quelque part, par là bas, depuis le fond du bois.

Décidément elles sont toutes cinglées se dit il en rejoignant le village en regrettant malgré tout que les choses se soient terminées ainsi en queue de poisson.

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