« Vous réfléchissez beaucoup trop ! »

« Vous réfléchissez beaucoup trop » lui avait-t’elle lancé en souriant et il se demandait ce qui l’agaçait le plus de la phrase qu’elle venait de prononcer ou de ce sourire légèrement méprisant avec lequel elle l’avait dite.

Elle croisa les jambes suffisamment haut pour qu’il puisse apercevoir la pâleur de ses cuisses et évidemment il comprit aussitôt ce qu’elle voulait.

Mais comme un gamin qui boude il se recroquevilla un peu plus dans le fauteuil en face d’elle. Il avait désespérément envie d’une cigarette et il demanda s’il pouvait fumer. Elle le toisa et lui dit « c’est vous qui voyez ».

Il allait allumer sa clope mais le sens de sa réponse finit par arriver à son cerveau et prit d’un doute il s’interrompit.

Il se demanda pourquoi il s’acharnait ainsi à se rendre chez elle chaque semaine. Il se découvrait peu à peu des envies de meurtre en même temps qu’il comprenait confusément que celles ci ne surgissaient que lorsqu’il se sentait en présence de la formidable vulnérabilité qui semblait constituer le socle de sa vie.

Et invariablement l’envie de meurtre se métamorphosait en une sorte de viol imaginaire.

Il se voyait parfaitement se lever du fauteuil et l’attraper par les cheveux puis la basculer sur le bureau de bois exotique imitation Empire probablement. Sans doute gémirait t’elle un peu pour la forme, mais très vite elle l’implorerait de la défoncer le plus férocement possible. Elle avait beau être psy c’était tout bêtement une chienne comme les autres.

Elle l’observait encore semblant deviner le trouble qui l’agitait.

« Mais si vous ne pouvez pas vous en passer, pourquoi ne pas le faire dans ce cas ? » ajouta t’elle après un long moment de silence.

Il y eut un moment de flottement, puis quelque chose se détendit en lui et il alluma la cigarette.

Il était à fond dans cette histoire de transfert pensa t’il en même temps qu’il sentait la nicotine pénétrer dans toutes les veines de son corps et rendait un peu plus fluide ses pensées. A nouveau il retrouvait cette agilité d’acrobate qui jongle avec les concepts et les images tout en conservant le plus grand calme.

Il prit un moment pour la considérer. C’était une femme d’une cinquantaine d’années, brune, avec un regard intelligent parfois un peu trop fixe pour être totalement franc pensa t’il.

Elle était comme le bon vin qui s’améliore lorsqu’on le conserve en prévision d’événements importants, l’attente lui conférait probablement bien plus de valeur que le contenu lui-même.

En tous cas elle irradiait tout à coup quelque chose d’animal, à la façon d’une Jane Badler, la Diana de la série « V » qui incarnait la leader des envahisseurs reptiliens, et cela lui paraissait tout autant logique qu’assez inattendu paradoxalement à l’élégance qu’elle prenait grand soin d’afficher. Comme si l’élégance était la distance exacte, d’une évidence proche de l’invisible, infranchissable certainement pour la plupart des patients qu’elle recevait.

C’était peut-être juste cette élégance lorsqu’il y réfléchissait qu’il désirait défoncer.

Enfin il éteignit la cigarette et comme à la fin de chacune éprouva ce remord mêlé d’abandon et tout en observant le mégot déformé dans le cendrier il sentit qu’il devait parler de sa mère.

Il allait commencer par « Ma mère était une salope », c’était la première chose qui lui venait toujours à l’esprit lorsque son image surgissait.

Mais soudain comme dans une visée télémétrique les deux images de sa mère et de la psy s’ajustèrent parfaitement. Cela le troubla bien qu’il su que cela n’était pas très étonnant.

Alors il lui dit « Je vous trouve très belle ».

C’était sorti comme ça sans qu’il ne prenne le temps vraiment d’ y réfléchir.

Elle le regarda sans montrer la moindre émotion puis son regard glissa vers l’horloge murale et elle dit

Bien je crois que nous avons bien avancé, ça suffira pour aujourd’hui.

Il fouilla au fond de ses poches pour sortir les billets qu’il déposa sur le bureau, enfila sa veste et il vit qu’elle avait déjà ouvert la fenêtre pour aérer la pièce avant de rejoindre la porte qu’elle tenait grande ouverte pour l’enjoindre à partir.

Il ne pu retenir une nouvelle expression salace en son for intérieur, mais lorsqu’il parvint à sa hauteur pour la saluer il se contenta de regarder ses chaussures et constata que le talon gauche était abîmé, qu’il allait sans doute lâcher dans peu de temps.

Il entendit la lourde porte se refermer derrière lui, puis descendit l’escalier pour rejoindre la rue et lorsqu’il sentit la bruine sur la peau de son visage il alluma une nouvelle cigarette, releva le col de sa veste et se mit en route pour rejoindre la bouche de métro le plus proche.

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