Le refuge dans l’idiotie.

Joseph baissa manuellement la vitre, puis alluma une cigarette en se concentrant sur la route sinueuse qui le menait vers le petit village, là-haut dans le Pilat.

La jauge du Kangoo était passée au rouge à la hauteur de Saint-Pierre de Bœuf et mentalement il se rassura à nouveau comme à chaque fois: il ne lui restait qu’une quinzaine de kilomètres à faire et avec un peu de chance la station à l’entrée du village serait ouverte.

Il n’avait pas vraiment envie de se rendre à cette réunion d’artistes. La première fois où il les avait rencontrés ceux ci se connaissaient tous et n’avaient pas marqué d’intérêt particulier pour lui. Il était resté en retrait en les observant. Timide de nature il n’avait guère fait d’effort non plus. S’il se rendait là bas à nouveau ce n’était que dans un but professionnel, il termina son analyse rapide en se disant que ce ne serait pas une réunion amicale.

D’ailleurs c’était à chaque fois la même chose et il le nota. Il avait tendance à tout confondre. Quand, dans un cadre professionnel il découvrait des gens sympas il imaginait déjà qu’ils pourraient devenir des amis, et évidemment quand le contraire se produisait quand il découvrait des gens méprisants ou indifférents, il en était rapidement meurtri.

Ce n’était pas facile d’allier un métier ou la sensibilité était son principal outil de travail avec le monde de l’entreprise.

Enfin il arriva et vit la petite foule s’agiter autour des tables. Il prit le temps d’aller garer son véhicule sur le parking de la mairie et lentement se dirigea vers la salle où le vernissage de l’exposition battait déjà son plein.

Avec un peu de chances il se disait qu’il avait échappé à la présentation des artistes. L’idée d’avoir à faire un discours lui nouait toujours les tripes d’avance.

Il fut agréablement surprit d’être accueilli par Claude, le photographe un peu timide qu’il avait déjà rencontré à la première réunion des artistes et celui ci semblait soulagé d’avoir quelqu’un avec qui parler.

Le vernissage est terminé demanda t’il ?

Oh non, on attend le maire qui a un peu de retard.

Joseph se renfrogna légèrement en s’imaginant le discours auquel il ne couperait sans doute pas et qu’il n’avait pas du tout préparé.

Il attrapa un gobelet de vin rouge et une poignée de chips et tout en écoutant Claude qui lui parlait pour meubler le silence il observa chaque visage, chaque position de corps et cela valida à nouveau son opinion sur ce genre de manifestation. Chacun jouait son personnage d’artiste selon les codes prévus, rien de bien nouveau et cette déception familière le renforça à nouveau à chasser toute velléité d’espoir sur la tournure des événements à venir.

Enfin le maire arriva en polo Lacoste, rasé de près avec le sourire de la fonction et il lui serra la main comme aux autres avec un « content que vous soyez venu vous aussi ».

Sur l’injonction de quelqu’un ils pénétrèrent dans la grande salle où l’artiste à l’honneur avait exposé de grandes toiles maculées de couleurs à la bombe. La mode du street art semblait avoir atteint jusqu’aux bleds les plus reculés désormais.

Il se régugia un moment dans l’observation des peintures pendant qu’on testait le micro et que les premiers discours commençaient, celui du maire, presque poignant à force d’encenser l’organisatrice de la manifestation, une femme sans age qui pour l’occasion choisit de prendre une voix d’une petite fille pour mieux remercier chacun des artistes qui avait bien voulu participer.

Puis ce fut au tour des artistes de se présenter. Et il nota que la sincérité semblait être de rigueur comme si chacun tentait à sa manière de l’évoquer de son propre point de vue pour l’approcher d’une idée acceptable par la collectivité. Parfois cela propulsait l’ensemble de l’assistance entre la gène et le fou rire.

Lorsque ce fut son tour il lâcha quelques poncifs brièvement pour ne pas accaparer la parole plus qu’il ne le fallait, il n’était qu’un artiste invité et de toutes façons les gens n’écoutaient pas tant le contenu mais la façon dont les choses étaient dites.

Aussi il évita de sombrer dans le piège de cette pseudo sincérité et fit le boulot en professionnel.

Puis tout ce petit monde s’égailla car le coup d’envoi de l’exposition était donné et chaque artiste devait rejoindre les lieux divers éparpillés dans le village.

Il fut content de rejoindre les pièces fraîches qui lui avaient été attribuées en contrebas de la salle de la mairie, dans ce qui avait été les cuisines d’un château désormais disparu.

Claude lui avait promis qu’il le rejoindrai plus tard pour l’apéro.

Dans la pénombre de la pièce principale il retrouva ses toiles.

Il les regarda une par une et fut encore une fois surpris par la cohérence qu’il avait su trouver lui qui n’arrivait jamais à s’appuyer sur la moindre idée de thème pour peindre.

Il s’assit sur une chaise et en allumant une nouvelle cigarette il nota que le mot idiotie lui traversait l’esprit.

Il avait prit l’habitude de s’arrêter sur ce genre d’événement, lorsqu’un mot à l’apparence incongrue lui venait ainsi ce n’était jamais pour rien.

Aussi l’examina t’il comme une sorte d’objet familier que l’on dépoussière de son habitude pour révéler son étrangeté.

A quoi l’idiotie pouvait-elle être reliée soudain dans son esprit ? était-ce à la manifestation, à la situation ? à lui même ?

Il fut interrompu dans ses pensées par l’arrivée de Claude et l’accompagna vers la pizzeria où il devait prendre l’apéro et déjeuner.

Une partie des artistes qu’il avait vus plus tôt était assis à une grande table et l’un d’eux les accueillit avec une blague dont il ne saisit pas la teneur.

Il se retrouva devant un couple d’hommes c’était l’artiste mis à l’honneur et son ami un industriel repenti qui vivaient dans un village en contrebas.

Aussitôt ils l’accueillir chaleureusement en lui proposant même un morceau de leur pizza en attendant que sa commande arrive.

Puis la conversation porta évidemment sur la peinture, enfin sur les galeries d’art car on ne comptait plus le nombre de déboires occasionnés par celles ci. Le marché de l’art conventionnel semblait s’effondrer remplacé par les plateformes de vente en ligne désormais.

Il émanait de tout cela une impression assez agréable de bonne franquette se dit Joseph mais il préféra rester sur ses gardes un peu en réserve laissant surtout parler les autres. D’ailleurs il le constatait par de brefs coup d’œil à nouveau quand les gens discutent ils ne se rendent rarement compte qu’ils monologuent.

Alors doucement comme on s’enfonce éreinté sous une couette , il offrit une tournée générale pour fêter cette manifestation à laquelle on l’avait gentiment convié. Et juste à cet instant le mot idiotie lui revint soudain et il décida que c’était exactement le bon moment pour se réfugier le reste de la journée dans celle ci.

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