Le cercle restreint des préoccupations.

Le professeur Karl Lemmings consulta la montre bon marché que sa fille Joy venait de lui offrir pour son anniversaire. Il ne lui restait que quelques minutes avant d’exposer à la commission scientifique le résultat de ses travaux. Il poussa la porte dans un angle du grand hall et pénétra dans les toilettes des hommes pour se laver les mains .

Il examina un instant son propre reflet que lui renvoyait le miroir. La lumière glauque des néons tombant à la verticale lui creusait les joues et les orbites plus que d’ordinaire, cela faisait maintenant des mois qu’il travaillait sans compter ses heures et il se dit qu’à 38 ans il pouvait assez bien passer pour un homme d’une cinquantaine d’années désormais.

Il ferma les yeux puis les rouvrit et chassa les pensées qui l’assaillaient. Il fallait se concentrer sur Hyperview, se montrer au mieux de sa forme avec même si possible un brin d’humour afin de détendre et surtout convaincre les investisseurs de réinjecter la somme nécessaire à finaliser son projet.

Il décida de se passer un peu d’eau sur le visage, puis il réajusta la cravate que Clémence son épouse avait noué autour de son cou le matin même. Peu enclin à la coquetterie cela lui coûtait de s’habiller en clown pour ce genre de manifestation. Enfin il coupa court lui-même à ses récriminations intérieures en murmurant : » nécessité fait foi » puis il sortit de l’étroite pièce et marcha d’un pas ferme vers l’ascenseur qui le mènerait au 7 ème étage de la Harald Loyd Research.

Les portes allaient se refermer quand un homme pénétra à la hâte pour le rejoindre dans la cabine spacieuse.Une odeur d’après rasage fortement épicée envahit soudain les lieux et tandis que le professeur Lemings tentait de faire abstraction de celle-ci en se concentrant sur la réunion imminente, l’homme le salua d’une voix grave ce qui l’obligea à lui faire face.

C’était un homme jeune, il devait avoir entre à peine une trentaine d’années et son costume impeccablement coupé ne provenait surement pas d’un magasin habituel. Durant quelques instants Lemings ne put s’empêcher d’être fasciné par la nature de l’étoffe à la fois solide et légèrement moirée du vêtement. Bien que son interlocuteur fut immobile il éprouvait l’impression bizarre que son costume se mouvait légèrement, presque imperceptiblement sur son corps svelte et probablement athlétique.

Grolle, Lukas Grolle dit l’homme en lui tendant la main je suppose que vous êtes le professeur Karl Lemmings ajouta t’il avec un sourire un peu forcé. Contrarié Lemmings lui tendit la main, il n’aurait donc pas les quelques minutes qu’il avait escompté pour se préparer à entrer dans l’arène, la réunion semblait déjà avoir commencé dans cet ascenseur.

J’ai beaucoup entendu parler de vous ces dernières semaines professeur continua l’autre et j’ai vraiment hâte d’en savoir plus sur vos travaux. Lemmings considérait désormais les chaussures de l’homme et la matière de celles-ci aussi lui semblait étrangère, cela ressemblait à du cuir, mais un cuir d’une légèreté et d’une souplesse rares. Enfin ils arrivaient à destination et l’homme s’effaça pour lui laisser poliment l’accès vers la sortie.

Vous savez que c’est un peu grâce à moi que nous sommes là aujourd’hui, je suis un des principaux actionnaires de la HLR Et parmi tous les projets sélectionnés il y a maintenant deux ans j’ai misé sur le votre sans la moindre hésitation.

Décidément se dit Lemmings je n’arriverais pas à m’en débarrasser et il était en train de se faire une raison lorsque soudain il jeta un coup d’œil de côté et vit que celui ci s’était éclipsé. Il s’arrêta et se retourna l’homme avait complètement disparu et c’était une chose étonnante s’aperçut-t’il car le couloir qu’ils venaient d’emprunter ne possédait aucune porte. Cela lui laissa une impression étrange à la limite du désagréable. Mais déjà il entendait des bruits de voix un peu plus loin probablement au bout de ce même couloir qu’il avait déjà traversé deux ans auparavant pour la première fois.

Il profita quelques instants de la vue sur la ville au delà des parois vitrées. Depuis la pandémie mondiale de 2020 qui avait fait un nombre incalculable de victimes le monde avait énormément changé, des espaces verts alternaient désormais avec les blocs de béton sur les parois desquels de magnifiques parures végétales s’épanouissaient. Sur les terrasses au loin il apercevait quantité de parcelles de jardins potager avec parfois un chêne ou un cèdre, quelqu’un avait même réussit visiblement à planter un séquoia géant sur un immeuble juste en contrebas.

L’écologie avait été comme une sorte de nouvelle ruée vers l’or, créant une manne insoupçonnée ces dernières années qui avait permis au pays de s’extraire peu à peu de la récession. La seule chose qui n’avait pas changé vraiment c’était l’attrait du monde de la finance pour obtenir encore plus de profit, la conséquence de la crise majeure de 2020 avait été que les grosses structures se dévorent les uns les autres dans des luttes boursières acharnées. Désormais la KLR était une des entreprises leader du marché en matière de nouvelles technologies, elle était parvenu à absorber un grand nombre de petites et moyennes entreprises et même la plupart des grands groupes d’autrefois n’avaient pas pu résister à sa puissance de feu fiduciaire. Sa richesse semblait proprement infinie, inépuisable et parfois lorsqu’il acceptait d’y songer Lemmings se disait qu’il jouait probablement avec le feu en ayant accepté leurs sponsoring. Dieux seul savait dans quel but à part celui évident de gagner encore plus d’argent.

Quand il avait énoncé en quelques mots l’enjeu de son projet il l’avait fait sans trop d’espoir deux années auparavant. Et aujourd’hui encore lorsqu’il y repensait quel intérêt le gigantesque consortium pouvait bien trouver à celui ci ? C’était même en apparence totalement contre productif pour eux de désirer le voir aboutir favorablement.

Mais comme il arrivait enfin à sa destination Lemmings balaya toutes ses pensées négatives, se redressa et pénétra enfin dans la grande salle de conférence.

Il y avait une dizaine de personnes autour de la table et machinalement il chercha du regard l’homme de l’ascenseur et fut étonné de ne pas le revoir. Il sortit le mini ordinateur de sa sacoche et en quelques secondes d’une main experte connecta les différents câbles au vidéo projecteur.

Messieurs je vous présente Hyperview qui plus qu’une machine à proprement parler est une révolution pour nos modes de vie dans la continuité de l’après pandémie. Le but de mes travaux a été pendant de nombreuses années de trouver une solution afin de pouvoir offrir à l’homme et ce quand il le désirait de s’extraire du cercle restreint de ses préoccupations et ainsi s’ouvrir à un champs de vision plus vaste, à une sorte de connexion avec ce que les anciens Hindous nommaient les annales akashiques.

Déjà un léger brouhaha commençait à envahir la pièce plongée dans la pénombre, et Lemmings allait passer à la seconde diapositive quand quelqu’un applaudit du fond de la salle. Le brouhaha s’interrompit aussitôt. Lemmings plissa légèrement les yeux pour apercevoir l’admirateur qui continuait à battre dans ses mains et ne fut pas surpris d’apercevoir Grolle qui le fixait en souriant. Il nota en même temps que le regard de l’homme n’avait absolument rien de chaleureux.

à suivre …


(Notes : ébauche du personnage de mentor…)

A plus de 60 ans le peintre Joseph Schmink végétait. Quand l’annonce du confinement général était tombée il avait alors éprouvé cette sorte de soulagement qu’il n’avait plus rencontré depuis une éternité. C’était un peu du même tabac que lorsque sa mère gobait ses mensonges, ses symptômes de maladie imaginaire qu’il inventait pour ne pas se rendre à l’école. Malgré l’absence de ressource que la situation ne manquerait pas d’engendrer il affichait malgré cela une bonne humeur un peu forcée parfois qui surprenait son épouse.

Les premiers jours il avait tenté de s’occuper de sa comptabilité, en remettant un peu d’ordre dans le fouillis des factures qu’il avait l’habitude de flanquer en vrac dans un carton. La date fatidique de remise des documents au cabinet d’experts comptable était passée comme chaque année et, après plusieurs relances par mail de leur part, il avait voulu s’atteler à la tâche.

Mais comme chaque matin cette bonne résolution tombait à l’eau et une inertie fabuleuse surgissait presque aussitôt les quelques premiers scans effectués. Alors il se levait et abandonnait le bureau pour descendre et traverser la cour afin de se rendre dans son atelier où il passait le plus clair de sa journée assis à fumer et à réver.

Depuis une bonne semaine cependant sa bonne humeur s’évanouissait pour laisser place à une inquiétude permanente. Il ne dormait que quelques heures par nuit pris dans une sorte d’urgence à tenter de vouloir réaliser quelque chose de sa vie mais l’impression de faire du sur place comme lorsqu’on on tente de courir dans un rêve était la sanction se disait-il qui récompensait son existence dissolue, son aboulie et son manque total d’ambition.

En fait il s’éparpillait dans tous les sens, tiraillé par toute une cavalcade de désirs aussi interlopes qu’inopinés.

Un coup il se disait qu’il allait enfin se mettre à peindre cette série qu’il avait commencée quelques mois auparavant et qui était restée en suspens le croyait il par manque de temps. Puis soudain il éprouvait un besoin irrépressible de consulter son Ipad pretextant intérieurement faire des « recherches » en lien avec la peinture. Et puis une vignette Youtube se mettait soudain à l’intriguer et il se sentait aspirer tout entier dans la playlist d’une nouvelle chaîne à laquelle d’ailleurs il s’abonnait automatiquement pour ne perdre aucune notification.

Ses sujets d’intérêt lui paraissaient tellement multiples et contradictoires qu’il ne pouvait s’empêcher d’en sourire, mais à la fin de la journée lorsqu’il constatait qu’il n’avait strictement rien fichu c’était une autre histoire. Il se renfermait alors sur lui-même après le dîner en n’échangeant que quelques mots à peine avec son épouse. Puis il installait ses écouteurs en se lovant sous la couette du lit conjugal en haut pendant qu’elle regardait en bas ses éternelles séries policières et déçu par lui-même il se laissait surprendre encore une fois par le jingle de la plateforme afin de rejoindre des séries qu’elle son épouse n’appréciait pas.

Les jours filaient ainsi et Joseph se sentait comme un rat en cage non pas tellement à cause de ce confinement mais bien plutôt par la découverte régulière de ne pouvoir s’échapper de lui-même, de ses lâchetés et de ses mensonges perpétuels.

Et puis soudain ce matin là quelque chose avait cédé et il s’était rendu au grenier pour défaire de vieux cartons. C’était là qu’il entreposait tous les cahiers noircis du temps de sa jeunesse et qu’il n’avait jamais osé vraiment relire s’étant une bonne fois pour toutes à l’époque décrété sans talent. Et il était retombé sur cette histoire inachevée de science fiction où un héros improbable qui lui ressemblait comme deux gouttes d’eau tentait d’échapper à une armée de psy désirant contrôler son cerveau.

Comme il en était là de ses réflexions le mot « singularité » lui traversa l’esprit. Aussi comme d’habitude il s’empressa de tapoter sur l’écran de l’Ipad pour demander à Siri de lui trouver des articles contenant le mot singularité.

Cette fois ci il s’étonna de ne pas se ruer sur la définition de wikipédia ainsi qu’il avait coutume de le faire. Il fut aspiré immédiatement par un titre alléchant, une vidéo sur Youtube évoquant la naissance en France d’une université de la singularité.

Un type visiblement d’origine maghrébine était interviewé et il racontait son parcours à l’apparence sans faille depuis une grande école de commerce jusqu’à la Silicon Valley en Californie et son désir d’insuffler en France son enthousiasme pour les NBIC, les nouvelles technologies. Bien que Joseph fut méfiant vis à vis de toutes les percées nouvelles qui contenait le mot « transhumanisme » l’interview l’excita un moment et mit son cerveau en ébullition. Il nota quelques mots que le type disait sur une feuille volante en se promettant bien d’aller jeter un coup d’oeil sur leurs définition une fois l’entretien terminé.

Les nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives (NBIC) désignent un champ scientifique multidisciplinaire qui se situe au carrefour des nanotechnologies (N), des biotechnologies (B), des technologies de l’Information (I) et des sciences cognitives (C)1.

Certains utilisent la notion de « grande convergence » pour souligner l’interconnexion croissante entre « l’infiniment petit (N), la fabrication du vivant (B), les machines pensantes (I) et l’étude du cerveau humain (C) »2.

Extrait de wikipédia.

Enfin comme il entendit son épouse ouvrir la porte de la cour il fit semblant de reprendre une vieille toile tout en mettant l’appareil

C’est un peu chargé comme d’habitude jeta t’elle en franchissant le seuil de l’atelier, et comme d’habitude il se sentit légèrement blessé par sa remarque.

Bien sur que c’est chargé répliqua t’il en allumant une nouvelle cigarette on est en plein confinement

Ah ça on peut dire que tu as trouvé ton sujet ajouta t’elle en observant le mur sur lequel il avait accroché sa production des derniers jours.

Puis elle lui remémora quelques unes des obligations qu’ils ne cessait jamais de reporter comme d’envoyer un mot gentil à cet ami qui venait de perdre son épouse, ou bien encore de téléphoner à cette femme qui désirait lui acheter une toile ce qui était plutôt une sacrée chance en ce moment tu ne penses pas. Et au fait bien sur tu as fini ta compta n’est ce pas ? Enfin elle sortit pour aller arroser les plantes de la cour en sifflotant de manière un peu trop appuyée et Joseph fut soulagé de retrouver le calme de la grande pièce en contraste avec l’agitation intérieure qui ne le quittait plus.

Dans le fond il n’avait guère changé se disait il avec une sorte de soulagement, je suis toujours un gamin.

Et il se demanda à nouveau ce que pouvait bien être cette université de la singularité. En observant mieux il découvrit que la vidéo datait de 2015, et il ne vit plus aucune trace de la fameuse université depuis. Sans doute un projet qui sera tombé à l’eau comme bien d’autres.

Il décida malgré tout d’ouvrir Ulysses ce super logiciel qu’il venait de dégoter pour recopier les quelques infos qu’il venait de trouver en n’omettant pas d’ajouter quelques mots clefs, les fameux « tags » grâce auxquels il était d’une simplicité enfantine d’effectuer des recherches et des classements dans le fouillis de notes qu’il ne cessait d’accumuler.

Son désir d’écrire lui était revenu presque en même temps que l’arrivée de la période de confinement. Il avait même cherché sur internet toute un tas d’article traitant des techniques narratives, du récit de fiction notamment car il sentait qu’une issue pouvait bien se dessiner peu à peu afin de s’extraire de ses sempiternelles considérations égocentriques.

Aussi quand tout à coup il reçut la notification de ce nouveau webinaire sur la méthode pour écrire des romans à succès il ne put évidemment s’empêcher de lâcher ses pinceaux à nouveau et de plonger tout entier dans son Ipad.

(à suivre)


Notes sur une alliée éventuelle du protagoniste…

Elise Johnson consulta une fois de plus ses mails, c’était au moins la dixième fois en un quart d’heure, lorsqu’enfin la notification qu’elle attendait lui parvint. Elle expira lentement avec soulagement la fumée de son vapoteur ce qui créa- nota t’elle -un joli petit nuage de fumée bleutée à l’odeur de cerise.

Elle avait enfin obtenu l’aval de son rédacteur en chef pour se lancer dans cet article qu’elle lui avait proposé la veille au alentours de 23h avec la notification URGENT IMPORTANT dans le sujet du mail. Elle n’avait que très peu dormi la nuit sursautant à chaque bip de son smartphone et pour finir s’était même relevée pour le recharger loin d’elle, à une des prises de la kitchenette rutilante qu’elle venait tout juste de faire rénover.

Après une nuit agitée elle s’était aussitôt rendue en face de la Harald Loyd Research, la HLR où un loufiat peu sympathique était en train d’arroser les sapins miteux cernant une terrasse déserte.

Elle commanda un jus d’orange pressée, un double expresso et quelques viennoiseries pour accompagner le tout. Il y avait longtemps qu’elle avait tiré un trait sur son fantasme de taille de guêpe.

Âgée d’une trentaine d’années, elle avait fuit Boston ainsi que son ex mari pour revenir aux sources c’est à dire à Paris chez sa mère dont elle avait héritée à sa mort quelques mois plus tôt suite aux ravages provoqués par le Covid 19.

Elle n’avait pas pu se rendre à l’enterrement, ce qui l’avait profondément ébranlée car malgré leurs sempiternelles dissensions sur la façon d’envisager la vie à toutes deux, on n’a qu’une seule mère se disait t’elle.

Il lui semblait que la pire chose pour laquelle elle en voudrait toute son existence au gouvernement Macron c’était cette légèreté avec laquelle ils avaient tenté de résoudre la tragédie pandémique à ses débuts. La suite avait été une véritable catastrophe sanitaire,des milliers de victimes qu’on enterrait dans l’urgence sans convoquer la famille en ces circonstances.

Dans les quelques mots laconiques qu’elle tentait de décrypter il lui sembla que Berger son rédacteur, lui conseillait la plus grande prudence. Désormais les intrications entre les grands groupes de presse, la politique et l’industrie étaient tellement resserrées pour confectionner au public l’apparence d’une opinion, qu’il lui faudrait nécessairement marcher sur des œufs.

Elle en était là de ses réflexions quand elle aperçut enfin celui qu’elle guettait. En toutes hâte elle paya ses consommations et sans attendre sa monnaie s’élança de l’autre coté du boulevard d’un pas rapide pour rejoindre l’homme.


(Notes sur quelques particularité du protagoniste.)

Lukas Grolle s’était figé dans la position du singe. Après des années d’entrainement au kung-fu- 5 ans dans un temple shaolin perdu dans l’Himalaya laisse des séquelles indélébiles- il pouvait être enfin satisfait de la quasi perfection de sa posture.

Mais il chassa vite de son esprit cette propension à valoriser son égo car quelque chose semblait déranger le fonctionnement normal des molécules tout autour de lui.

Il s’enfonça profondément dans un état que les humains appellent généralement le rêve afin de pouvoir obtenir les informations provenant de la perturbation qui n’était pour lui qu’un signal qu’il attendait depuis qu’il avait convoqué le professeur Lemmings.

Il resta dans une immobilité totale pendant quelques secondes puis, apparemment satisfait de ce qu’il venait de découvrir, il relâcha sa posture pour se diriger vers le bar. L’une des meilleures choses qu’il appréciait sur Terre était sans conteste ce délicieux « old fashionned » qu’il avait découvert par hasard dans une vieille série des années 2019.

Il avait scotché la recette derrière le bar et il la suivait à la lettre. C’était le barman du « Joe Allen » où il aimait se rendre certains soir qui lui avait refilée, avec la petite histoire pour l’agrémenter :

Le cocktail Old Fashioned porte en réalité le nom de « Old fashioned Whiskey Cocktail ». Ce breuvage de caractère, très populaire dans les années 60, est toujours à la mode.
Le Old Fashioned aurait été inventé en 1884 par un officier retraité du nom de James E. Pepper, qui était également propriétaire d’une marque de bourbon. Il le créa avec le barman du club « Pendennis » de Louisville, dans le Kentucky. Au cours de la prohibition, en 1928, il prit sa forme actuelle et sa recette se simplifia. Aujourd’hui, le cocktail Old Fashioned a même donné son nom au verre à whisky : le Old Fashioned Glass.

Après quelques incohérences qu’il avait relevées, Grolle savait que l’expression verre à whisky était une sorte de faux ami. Entre le whisky et le bourbon, il avait testé les deux, il fallait absolument porter son choix sur le bourbon.

  1. Le cocktail Old Fashioned se prépare directement au verre.
  2. Déposez le sucre au fond du verre Old Fashioned et arrosez-le de bitters.
  3. Versez l’eau pétillante, puis écrasez le sucre à l’aide d’un pilon jusqu’à ce qu’il fonde complètement.
  4. Ajoutez 2 glaçons et 2,5 cl de bourbon puis remuez avec une cuillère à mélange pendant 15 secondes.
  5. Complétez avec des glaçons et versez le bourbon restant (2,5 cl).
  6. Remuez de nouveau pendant 15 secondes.
  7. Décorez votre verre avec un zeste d’orange.
  8. Votre cocktail Old Fashioned est prêt !

( Demandez Jack au Joe Allen pour d’autres excellentes recettes)

Tandis que le breuvage pénétrait lentement le long de sa gorge Lukas Grolle fit un point rapide sur la situation. En évaluant à la vitesse de l’éclair toutes les probabilités d’un coup la rencontre qu’il avait prévue de longue date entre la journaliste et le scientifique était bel et bien en train de se produire à l’instant même.

Il se dirigea vers les immenses baies vitrées pour observer le boulevard tout en bas et se réjouit de les apercevoir, la jonction allait s’opérer enfin c’était inéluctable. Et tout en observant la scène il laissa son intuition prendre le pas sur la pensée pour l’aider à évaluer tous les embranchements possibles que cet événement ne manquerait pas de créer dans tous les univers connus de lui seul.

Il allait terminer son verre lorsque Kali la secrétaire fit irruption dans le bureau juste après avoir légèrement frappé sur celle ci comme à son habitude. Encore une fois Grolle se félicita intérieurement de l’avoir embauchée en la contemplant. C’était une grande brune plantureuse d’une cinquantaine d’années originaire de Pondichery et qu’il avait rencontrée dans ses bureaux de Londres quelques mois plus tôt en hiver.

Kali avait remis au gout du jour les robes moulantes des années 60 ce qui à priori semblait parfaitement ridicule pour la gente féminine et féministe qui peuplait l’immeuble Parisien tout entier. Elle s’approcha vers lui et, en se penchant pour lui tendre le dossier qu’elle tenait entre ses bras il sentit la fulgurance du désir renaître provoqué tout à la fois par l’ample décolleté et le regard effronté qu’elle lui lançait.

Mais une nouvelle perturbation dans l’air stoppa net la suite d’événements qu’il aurait pu envisager. Il la remercia en s’emparant du dossier et la congédia brièvement non sans un regard un peu triste envers le balancement de la croupe généreuse de la secrétaire qui prit congés.

A peine la porte se referma t’elle qu’il accepta mentalement la transmission. Après quelques nano secondes l’image finit par se stabiliser au milieu du bureau et il reconnut Eva 1 sa moitié qui venait aux nouvelles.

Pour l’occasion elle s’était parée d’une magnifique tunique de Trillium blanc, ce tissus confectionné sur la planète EMI 12 par les femmes de mineurs Kaldoch. Il avait apprit que celles ci passaient une vie entière à confectionner une seule de ces tuniques et ceci était du à trois choses, les femmes Kaldoch ne vivaient guère au delà de l’âge de 25 ans terrestres, la précision de leur travail était infinie, et le trillium était le minerai le plus rare qu’on puisse trouver dans tous les univers connus.

Toujours aussi belle elle semblait soucieuse cependant.

Excuse moi de te déranger tu dois être débordé de travail mais il fallait absolument que je te parle de Karl junior.

Lukas soupira que pouvait bien avoir encore inventé son fils cette fois encore ? Il ne l’avait pas revu depuis plusieurs cycles et la dernière fois déjà il avait été peiné de comprendre que celui ci ne suivrait surement pas la tradition familiale. C’était un artiste visiblement aucune chance qu’on lui confie une planète à gérer par la suite.

Et qu’a t’il donc inventé cette fois ?

Il s’est exhibé nu devant la fille du Régulateur T50 pendant une fête en prétextant que vivre nu libérait totalement l’esprit.

Durant un faible instant Lukas Grolle tenta de réprimer un fou rire mais il serra les dents et fronça les sourcils.

Tu as sans doute une éducation trop permissive ma chère lui jeta t’il en attendant quelques secondes que la réaction traverse l’espace interstellaire pour s’afficher sur l’hologramme, ce qui lui laissa le temps nécessaire à finir son old fashioned.

Quoi tu oses me rendre responsable répliqua t’elle tout à coup ?

Dans le fond les relations conjugales étaient à peu près du même tonneau dans toutes les galaxies et c’était surement une sorte de loi fondamentale de l’univers dans son ensemble.

Ils papotèrent quelques instants de choses et d’autres et pour finir il lui avoua ouvertement qu’elle lui manquait affreusement ce qui la fit rougir, puis sourire, puis ils mirent fin à la transmission.

Un instant il se remémora l’éclat taquin du regard de la secrétaire, mais il savait que s’il agissait trop rapidement après la transmission cela perturberait l’acuité de ses pouvoirs intuitifs durant une période indéfinie et Lukas Grolle redoutait par dessus tout tout ce qui n’était pas définit, alors il se remit au travail.

(à suivre)

Quelques précisions supplémentaires sur le professeur Lemmings

Karl Lemmings tentait de se concentrer sur la lecture d’un article traitant des NBIC mais son esprit ne cessait de vagabonder, sans doute en raison de la lourdeur du style du rédacteur qui semblait avoir copié collé plusieurs bribes d’informations hétéroclites qu’il n’avait su articuler élégamment.

Il referma le magazine et observa l’intérieur du wagon. Il n’y avait que peu de passagers à cette heure de la journée néanmoins il s’amusa à observer la scène dans son ensemble en relevant les répétitions de couleurs, les mouvements de bras et de poignet, les toussotements et raclements de gorge ainsi que le croisement et décroisement de jambes. C’était comme une symphonie silencieuse qu’il avait coutume de mettre en scène depuis des années pour se détendre tout en empruntant les transports en commun.

Dans son for intérieur il se demandait si ce n’était que sa propre attention qui construisait cette impression où bien s’il s’agissait d’une réalité existante au delà de lui-même et à laquelle il avait cette faculté de se connecter parfois. Dans ce dernier cas alors il devrait se résoudre à accepter la présence invisible d’un chef d’orchestre à la fois poète et taquin.

Puis comme il avait repéré plusieurs fois dans le wagon la même tonalité de rouge et qu’il tentait de les comptabiliser machinalement il se souvint comment les publicitaires pouvaient prendre le pouvoir sur l’inconscient collectif en insufflant régulièrement, d’une façon outrancièrement répétitive des codes couleur afin de refourguer leurs produits.

Cette pensée l’assombrit un instant et son regard dériva par delà les vitres pour s’accrocher aux façades lépreuses des bâtiments puis dans les jardinets des petites maisons ouvrières. Enfin il plissa les yeux quand surgit l’ enseigne de l’immense centre commercial qui lui indiquait qu’il avait désormais atteint la grande banlieue et sa destination là où ils vivaient son épouse sa fille et lui.

Il nota que les cerisiers étaient en fleurs et que les mimosas déployaient de magnifiques jaunes d’une intensité rare tout en empruntant la rue qui montait depuis la gare jusqu’à la résidence. Tout en marchant il repensait à cette journée, à cette conférence qu’il avait tenue le matin même dans les locaux de la HLR. Son projet avait été ovationné d’une façon tellement rapide qu’il en avait éprouvé une sensation étrange, surtout lorsque tous les membres sans exception avaient levé la main en faveur de la reconduction du budget plutôt substanciel qu’il avait proposé.

Il s’étonna de ne pas se sentir détendu complètement ni soulagé et à mi chemin il décida de reléguer cette mauvaise impression aux oubliettes, et il allait se concentrer sur le plaisir de la marche, l’observation des effets du printemps sur la nature environnante quand le regard de la journaliste vint l’interrompre à nouveau.

Lorsqu’elle avait surgit devant lui il l’avait prise pour une cinglée. Il avait rapidement éconduit la jeune femme prétextant qu’il ne comprenait pas l’intérêt qu’elle semblait lui porter et que ses travaux pour l’instant ne nécessitaient pas d’être relatés aux yeux du grand public pour la seule raison invoqua t’il qu’ils étaient à l’état d’ébauche, très loin d’être aboutis.

Pourriez vous me dire, Professeur Lemmings si votre travail actuel est en lien avec ceux que vous avez publiés il y a 5 ans sur les phénomènes de synchronicités et leurs relations avec un futur toujours en mouvement ?

A l’époque il avait fait un véritable tabac sur toute une population de pseudo scientifiques et de Youtubeurs en mal de sensationnel et de surnaturel et cela lui avait valu à la fois quelques déboires cinglants en même temps que les premières briques nécessaire reconstruire une foi en ses travaux quasi inébranlable.

Il était arrivé chez lui et comme il introduisait la clef dans la serrure il s’étonna que celle ci ne fut pas verrouillée. Il l’ouvrit et tomba sur un spectacle de désolation, tout était sans dessus dessous comme si une tornade s’était concentrée juste sur l’intérieur de sa propre maison.

Il appela sans vraiment y croire sa femme et sa fille mais personne ne répondit.

Alors il sut que tous ses pressentiments s’avéraient justes. Quelque chose d’anormal avait soudain fait irruption dans sa vie paisible et il ne savait pas vraiment s’il devait céder à la panique en imaginant le pire où s’il devait de toute urgence trouver des ressources immédiatement nécessaires à conserver son calme.

Joseph Schmink décida de s’octroyer une pause et alla se servir un nouveau café à la cuisine. Il était mi figue mi raisin quant à sa production matinale et tout en laissant glisser le breuvage presque brûlant le long de sa gorge il s’interrogeait sur le potentiel réelle de l’histoire qu’il s’était mis à se raconter à lui même.

Comme à son habitude il avait cédé à un engouement en suivant le fil d’une idée sans vraiment l’avoir soupesée dans tous les sens afin de saisir si celle ci vraiment vaudrait la peine. Durant quelques instant il retrouva cette sensation aussi désagréable que familière de s’être égaré. Il tenta de remonter la chaîne de causes et de conséquences qui l’avait amené à penser qu’il pouvait réellement se mettre à écrire un récit de fiction digne de ce nom.

Comme à l’habitude une sorte de double impitoyable se détachait de lui-même pour juger ses actions une fois qu’il s’était engagée dans celles ci tout en lui rappelant prophétiquement qu’il y avait de grandes chances pour que tout à nouveau périclite et finisse en eau de boudin.

Finalement sur quoi reposait t’elle cette idée de roman ? quelle était la nature réelle de ce challenge qu’il s’était lancé ? A un moment il sortit de sa poche le petit carnet qui ne le quittait jamais et eu envie de lister ses motivations profondes.

Que recherchait t’il vraiment ? Quelle était l’intention principale, le moteur véritable qui motivait son action ? et comme à chaque fois qu’il se posait ce genre de question il apercevait inéluctablement de loin le mot VANITÉ qui se mettait à clignoter de façon ironiquement intermittente et qu’une enseigne de motel le long d’une route départementale.

Il décida soudain de refermer le carnet et se dirigea vers l’atelier et constata à nouveau le désordre qui y régnait. Tous les jours son épouse l’enjoignait à y remettre de l’ordre et de se mettre à peindre et cependant tous les jours c’était le même scénario qui recommençait comme dans un jour sans fin.

Bien plus que ce confinement qu’ils subissaient depuis un mois désormais il ne pouvait plus ne pas s’apercevoir que les frontières réelles de celui ci n’était qu’une allégorie d’un enfermement bien plus profond.

Une formidable force d’inertie le plaquait le cul sur sa chaise et l’obligeait à regarder sa vie passer à coté de lui-même sans qu’il ne puisse à aucun moment raccrocher les wagons à s’atteler à une tache véritablement qui lui permettrait de s’extraire définitivement du marasme.

Il peinturlurait, gribouillait, faisait semblant finalement pour donner le change à son épouse mais dans son for intérieur il savait bien que tout cela n’était que peine perdue. Quelque chose d’irrévocable, d’irréfutable était en train de prendre possession de ses pensées de plus en plus chaque jour. D’une part la quasi certitude qu’il allait bientôt mourir et d’autre part qu’il ne laisserait rien de vraiment utile ni d’intéressant à la postérité.

Dans le fond c’était peut-être encore une fuite que cette idée d’écrire un roman, de se réfugier ainsi chaque matin dans la fiction plutôt que d’attraper sa vie à bras le corps. Il tenta encore quelques instant de se réfugier dans l’idée de la vacuité en se remémorant les enseignements bouddhistes qu’il avait reçus, mais le monde avait changé à un tel point désormais que tout ce que l’on pouvait imaginer solide, quelques mois encore auparavant ne ressemblait plus qu’à du pipi de chat.

La vérité c’est que ce confinement le mettait face à lui même tout bonnement, à l’essentiel de ce qu’était la vie et la pire erreur à ne pas commettre était encore à s’accrocher à la notion de « sens ».

La vie n’a pas de sens, se dit-il soudain et ce n’est pas une tragédie. Il faut juste la vivre du mieux que nous le pouvons, en profiter.

Cette conclusion l’amena aussitôt à s’emparer de son paquet de cigarettes et il allait en allumer une lorsque son épouse surgit auprès de lui.

Et alors ? tu vas encore passer ta journée à fumer et à te regarder le nombril ? bouge toi je t’en supplie, bouge toi !

Il la regarda et ne put s’empêcher d’éprouver une admiration sans borne envers elle. Elle avait certainement raison cependant qu’il se souvint que les femmes avaient leur propre nature qui n’avait probablement rien à voir avec celle des hommes. Soudain cela le conforta dans ses pensées de se dire que son épouse était comme la vie, toute aussi insensée en apparence dans cette obstination à agir perpétuellement pour maintenir un écosystème domestique potable pour leur couple.

Le fait qu’il fut détecté défaillant à l’intérieur de ce système le propulsait en même temps à des années lumières de celui-ci la laissant seule, abandonnée et c’est surement cela qu’elle lui reprochait principalement.

à suivre

notes du 19/04

Quelques notes sur l’élément déclencheur. Approfondissement de la personnalité du protagoniste face à l’événement.

Karl Lemmings s’était assis sur le divan du salon. En examinant le désordre de celui ci il tentait d’assimiler la double information qu’il venait de recevoir comme une série d’uppercut qui l’avait amené à une sensation proche de celle qu’éprouve un boxeur qui s’écroule au sol.

Pour ne pas sombrer totalement il tenta d’évaluer chacune de ces informations et se demanda laquelle était la plus importante. Etait ce le cambriolage ou bien la disparition soudaine de son épouse et de sa fille ?

Mais les deux informations finissaient par se rejoindre dans une sensation inextricable de malaise qui paralysait son cerveau.

Que faire dans ce genre de cas se demanda t’il enfin, et toutes les possibilités que lui offrait ce nouveau choix semblaient tout aussi confuses.

Fallait-t’il appeler la police ? Généralement les ravisseurs faisaient tout pour qu’on ne choisisse pas cette voie.

Fallait t’il appeler son épouse sur son portable, ou sa fille ? Peut-être celles ci étaient-elles sorties avant le cambriolage et il avait associé leur absence à celui ci sans discernement avec même une facilité déconcertante, et cette facilité dans la confusion où il était, lui indiquait quelque chose de trouble en lui, comme un désir finalement que les choses puissent se passer logiquement ainsi. Ne souhaitait-t’il pas profiter de ce cambriolage et de cette « disparition » pour associer ces deux informations selon un souhait dont il ne se serait pas rendu compte jusqu’à présent ?

Fallait t’il se dire qu’il était tout bonnement encore endormi dans le train de banlieue par lequel il venait soi disant d’arriver et qu’il faisait une sorte de mauvais rêve ? A un moment il s’apprêta à se pincer mais un bruit provenant de la maison lui fit dresser l’oreille

Il mit quelques secondes à réaliser que c’était la sonnerie d’un téléphone. Apparemment cela provenait de l’étage et il se leva et d’un pas rapide puis gravit l’escalier menant au premier étage.

Même désordre dans les chambres qu’il explora d’un simple coup d’oeil en se laissant guider par l’intensité de plus en plus envahissante de la sonnerie.

Enfin, il trouva l’appareil posé sur la table de chevet, à l’endroit habituel où son épouse avait coutume de le placer le soir. D’un bond il s’en empara et décrocha.

Bonjour Professeur Lemmings comment allez vous ?

Il mit un certain temps avant de reconnaître la voix de son interlocuteur mais comme il l’avait souvent remarqué il suffisait seulement de faire confiance à son intuition première. Bien qu’il n’y eut aucune possibilité que celui ci puisse posséder le numéro de téléphone de son épouse c’était pourtant bien la voix métallique légèrement nasillarde de Lukas Grolle qui était au bout du fil.

Rassurez vous professeur, reprit Grolle votre épouse et votre fille vont bien nous avons décidé qu’il valait mieux nous entourer de quelques précautions afin de vous empêcher de faire des bêtises.

Espéce de… Lemmings était en train de chercher le mot qu’il allait dire pour bien marquer sa colère mais la voix l’interrompit à nouveau.

Nous vous avons vu avec cette journaliste et il est parfaitement évident que tout de notre collaboration doit être tenu dans la plus grande des confidentialités. De plus j’ai décidé d’ajouter une clause officieuse à notre contrat. Il vous reste un mois pour présenter votre prototype et qu’il fonctionne sinon j’ai bien peur que vous ne puissiez plus jamais revoir ni votre fille ni votre épouse.

Passez les moi espèce d’ordure réussit enfin à éructer Lemmings.

Il y eut un moment de flottement, puis quelques bruits de pas dans ce qu’il imagina être un hangar, ou en tous cas un grand bâtiment étant donné l’écho de ceux ci se répércutants, finalement sans doute un parking ….

Et il reconnut soudain la voix de son épouse qui l’appelait Karl c’est toi ?

Oui Valéria je t’entends dieu merci tu vas bien, et Joy ça va aussi ?

Fais ce qu’il demande je t’en prie entendit il et elle semblait pleurer, puis on du lui arracher probablement le téléphone car la voix de Grolle résonna à nouveau dans le combiné.

Un mois vous entendez Lemmings et vous avez tout intérêt à ne prévenir ni la police ni à reprendre contact avec votre amie journaliste. Puis le silence dura, son interlocuteur venait de raccrocher.

Karl Lemmings vit qu’il ne restait presque plus de batterie à l’appareil et machinalement il brancha le cordon d’alimentation à celui ci tout en réfléchissant.

Curieusement il se sentait soulagé de savoir que Grolle était derrière les faits et en même temps intrigué. Passée la sensation de dégoût d’écœurement et de colère qu’il avait éprouvé durant le coup de fil il savait que sa famille ne courrait pas de risque durant le délai qui lui était proposé.

Un mois… En fait le prototype fonctionnait déjà parfaitement , il ne l’avait pas présenté dans la totalité de son potentiel à la conférence de la HLR et il s’en félicitait désormais.

Karl Lemmings consulta la montre que lui avait offert sa fille quelques jours auparavant pour son anniversaire et vit qu’il était presque 20h, puis son regard s’évada quelques instants par delà des baies vitrées du séjour et il vit que le jour tombait lentement.

Il alla ouvrir et fit quelques pas dans le jardin. Il nota que la résidence qui s’étendait autour de lui tout était d’un calme remarquable seul un oiseau chantait, probablement un chant de séduction pour attirer une femelle comme toujours au printemps.

Il tata ses poches pour trouver le paquet de cigarettes encore neuf qu’il conservait depuis quelques jours car il essayait d’arrêter de fumer, saisit entre deux doigts la fine opercule de plastique pour le déballer puis s’arrêta soudain et replaça le paquet dans sa poche. Il comprenait confusément qu’il devait plus que jamais faire preuve de volonté.

Il pénétra à nouveau dans la maison, remit de l’ordre dans chaque pièce puis affamé se rendit au frigo.

Avec quelques restes de viande froide il se confectionna un sandwich puis il alla s’installer devant le home cinéma et consulta quelques instant le catalogues des films sur un réseau de films à la demande. Il cherchait un film qu’il avait vu quelques années plus tôt avec Harrisson Ford, une sombre histoire d’enlèvement là aussi et il se dit qu’il pourrait certainement y puiser quelques idées pertinentes dans les circonstances.

Mais au bout de quelques minutes seulement de visionnage, il se mit à somnoler en constatant que ses pensées étaient emportées par un chaos d’images contradictoires auquel il ne se résolu pas à résister et il s’endormit enfin profondément.

à suivre

notes du 20/04

Retour vers le mentor

Joseph Schmink consulta le réveil digital près de lui et constata qu’il n’avait dormi que quelques heures à peine. Son épouse ronflait doucement et il savait que s’il tentait de retrouver le sommeil, il risquerait d’avoir à tourner plusieurs fois son corps lourd dans le lit conjugal, en vain probablement, puis qu’il ne manquerait pas de s’énerver.

Aussi tâtonna t’il pour trouver son caleçon et ses lunettes , enfila l’un et chaussa les secondes, puis traversa la chambre en prenant garde de ne pas heurter le lit . Enfin, parvenu dans le couloir il referma la porte doucement derrière lui et sa première pensée alors fut pour ce roman qu’il avait entrepris d’écrire.

Il fit un crochet par les toilettes pour uriner et d’un œil torve observa la raréfaction des rouleaux de PQ que son épouse avait alignés sur une partie saillante du mur de la pièces étroite. Il nota intérieurement qu’il devrait en racheter en l’ajoutant à la liste mentale des choses qu’il ne devrait pas oublier.

Puis, il descendit à la cuisine pour se préparer un café et tout en enchaînant les actes les uns à la suite des autres en pilote automatique il essaya de se souvenir de l’endroit où il s’était arrêté la veille.

Une fois sa tasse pleine il ouvrit la porte vitrée et se rendit dans la cour. Immédiatement il fut surpris par la douceur de l’air, alliée aux fragrances que diffusait le jasmin, et le chèvrefeuille qui couraient sur une façade de la maison.

La chatte dégringola de façon comique l’échelle qu’il lui avait confectionnée pour qu’elle puisse rejoindre les toits. Une jolie bête rousse brune et blanche comme sont les « trois couleurs « . En émettant un petit cri en guise de salutation elle vint se frotter contre ses jambes. Il savait que c’était le moment d’aller remplir son bol de croquettes mais il resta là quelques instants à l’observer tandis qu’elle minaudait l’aguichait en passant et repassant avec un ronronnement entêtant.

Qu’allait il écrire ce matin pour poursuivre son roman, Joseph n’en savait absolument rien, il lui fallait attendre encore un peu, probablement terminer la tasse et ensuite allumer une première cigarette, ensuite comme à l’habitude les idées s’emboîteraient-elles les unes aux autres comme par magie.

Il se souvenait avoir noté quelques idées la veille sur son carnet, mais comme il ne s’en souvenait plus ce matin, il décida que celles-ci faisaient certainement partie du lot de celles qui finiraient dans les oubliettes.

Ce qui comptait avant tout, ce qu’il aimait dans l’écriture c’était cette fulgurance avec laquelle il voyait les idées se mettre en place au fur et à mesure qu’il écrivait. Cependant , il le savait aussi, cette fulgurance au bout d’un moment, surtout sur les longs textes finissait par s’épuiser et tout s’achevait en gloubi boulga invariablement lors de la relecture.

A 60 ans passé il avait du mal à retrouver cet enthousiasme, cette naïveté qu’il avait connu dans sa jeunesse au sujet de son talent d’écrivain.

Mais cette fois ci il sentait que les choses seraient différentes, il s’était entraîné à la régularité chaque jour depuis deux bonnes années. Au bout du compte il avait traité l’acte d’écrire à la façon d’une habitude à mettre en place.

Désormais s’il se risquait à louper le coche, en ne s’asseyant pas deux ou trois heures devant son écran pour pondre un texte, il passerait véritablement une journée de merde, s’engueulerait probablement deux ou trois fois au long de celle ci avec son épouse, et finirait par se lamenter tout seul au fond de son atelier en s’affublant d’un tas de sobriquets débiles comme lui seul savait le faire .

Non il ne fallait pas se laisser aller, garder le cap avant tout de ce qu’il avait décidé d’ailleurs un peu sur un coup de tête. Mais d’expérience Joseph savait également que tout ce qui s’était produit de bon dans son existence provenait des coups de tête. Le reste le conduisait invariablement dans l’ennui où il se morfondait parfois des mois, parfois des années jusqu’à atteindre les limites ultimes de sa patience et qu’il finissait par tout envoyer promener brusquement.

A la vérité ces 20 dernières années semblaient être passées à une vitesse foudroyante, et quand il tentait d’accommoder l’age de son était civil avec ce qu’il continuait à imaginer de lui-même il avait l’impression d’être un homme de 40 ans prisonnier d’ un corps de vieillard.

S’il fallait trouver une raison à cette situation étrange ses pensées se reportaient aussitôt sur une capacité fabuleuse de son épouse à élaborer puis mettre en oeuvre des projets qui s’étaient enchaînés les uns aux autres au cours de toutes ces années. Elle était comme ce personnage que rencontre Ulysse le héros grec tout au long de son errance , tantôt Circé, tantôt Callipso, tantôt Nausicaa et pour finir Pénélope.

En remplissant le bol de croquettes de la chatte, il tenta encore une fois de se remémorer la journée de la veille, avec un peu de recul il découvrirait certainement des points d’intérêt par lesquels il était passé pour échapper à l’essentiel. Car à part quelques petits formats et quelques dessins qu’il avait effectué durant cette semaine passée il avait la sensation désagréable de n’avoir rien accompli vraiment d’important, en tous cas rien qui n’eut obtenu les faveurs de son épouse ni de lui même. Il parvint enfin à la conclusion qu’il était tout bonnement en train de renouer avec une relation sulfureuse, aussi envahissante qu’une maîtresse l’attirant à nouveau vers la partie la plus sombre et vulnérable de lui-même.

Soudain il se revit à 30 ans aux prises avec sans doute l’aventure la plus redoutable de sa vie. Il s’attarda un peu à feuilleter tout un tas d’images érotiques, mais celles ci laissèrent rapidement la place à la vision d’un homme seul s’inventant continuellement des histoires pour tenter d’échapper à la réalité.

Soudain il se rappela un article qu’il avait lu la veille, quelques bribes concernant les « surdoués ». Par jeu il avait rempli une sorte de quizz afin de savoir s’il entrait bien dans cette catégorie -tellement de gens pensent être surdoués désormais- ou encore frappés par une maladie à la mode. Quand il y pensait il tombait dans le panneau à chaque fois comme un gamin. Oui il était surement surdoué et bi polaire probablement mais il savait aussi que tout cela n’était que des mots, et des catégories, des cases pour tenter de classer les gens, les effrayer, les rassurer, les séduire, enfin c’était surtout pour fabriquer de l’audience que ce soit dans la presse écrite ou sur le net cela ne changeait pas grand chose.

Du coup il lui semblait tenir une petite idée : Entre le surdoué et le raté la frontière pourrait bien être particulièrement ténue se dit-il soudain.

Enfin il imagina la disparition de son épouse subitement. On venait de lui détecter des nodules au pancréas, pour le moment il n’y avait pas de raison particulière de s’inquiéter et elle se plaignait depuis quelques temps de ne pas aller très bien.

Il tenta d’imaginer comment il pourrait réagir s’il la perdait, s’il se retrouvait soudain seul comme autrefois et cette pensée l’assombrit considérablement soudain car il savait que sans elle sa vie partirait complètement à volo et qu’il ne s’en relèverait pas.

Il s’en voulu aussi d’être ainsi devenu si dépendant de quelqu’un lui qui avait toujours joué les gros bras et prôné l’indépendance et la liberté…

Ce dont tu as besoin mon vieux c’est de te bouger le cul voilà tout se dit il en avalant la dernière gorgée de café désormais froid.

Il sourit en retrouvant cette antique pensée virile qui avait tellement fait ses preuves dans le passé. Cependant il savait aussi qu’il ne servait à rien de s’agiter pour se donner l’impression d’effectuer des choses. Ça il savait parfaitement le faire, il était même passé maître dans cet art.

Non ce qu’il lui fallait c’était revenir à la source, à l’essentiel, effectuer le décompte des choses qu’il aimerait faire vraiment s’il ne lui restait que quelques jours seulement à vivre.

Est ce que ce roman qu’il était en train d’écrire était d’ors et déjà suffisamment puissant dans son esprit et son cœur pour qu’il ait suffisamment de foi en lui-même à le conduire jusqu’au mot fin ? Quelque chose, comme un murmure complice avec l’odeur de chèvrefeuille et de jasmin avec l’aube qui était en train de se lever raréfiant les innombrables étoiles de la nuit soudain tout en lui et à l’extérieur de lui semblait s’étre donné le mot pour qu’il reçoive le message.

« C’est cette fois ci vraiment où jamais » était en train de lui souffler l’univers.

à suivre

Notes du 21/04 sur une scène qui temporairement ou pas s’intitule « prisonnières ».

Le lieu : il doit être assez vaste et permettre au moindre bruit de provoquer de l’écho. Cela peut être un parking en construction dont l’accès n’est pas encore ouvert au public.

Les personnages: L’épouse de Karl Lemmings, Claudia et sa fille Joy.

Ce qui joue le rôle d’antagoniste dans la scène c’est le lieu lui même et le fait qu’elles sont ligotées, aveuglés par un bandeau et muettes, un scotch masque également leurs bouches.

L’enjeu de la scène est de comprendre ce qui leur arrive, pourquoi elles ont été enlevées. Quels souvenirs parviennent t’elles à actualiser. Elles ont été droguées et peinent à recouvrer leurs esprits.

L’élément déclencheur ou le pivot de la scène pourrait être l’arrivée des ravisseurs vers elles qui va leur expliquer en quelques mots les raisons de leur situation.

Claudia est une femme d’un caractère affirmé, elle veut protéger Joy et les liberer toutes deux en mettant en place une stratégie pour tenter de s’évader qui échouera.

L’échec de cette tentative d’évasion fournira des éléments au lecteur sur l’intelligence de Grolle l’antagoniste principal du roman.

Pour résumer cette scène en quelques lignes :

Le bruit d’une goutte d’eau qui tombe de manière répétitive dans une flaque l’extirpa peu à peu du sommeil. Elle tenta d’ouvrir les yeux mais hormis les paupières qu’elle découvrit anormalement lourdes il lui sembla qu’un bandeau avait été posé sur ses yeux, elle pouvait en sentir la matière à la fois souple et solide. Puis elle tenta de crier mais là aussi elle découvrit qu’il lui était impossible de le faire, d’abord parce qu’elle avait la langue pâteuse comme après une cuite au Viognier, mais aussi parce que quelqu’un lui avait placé un adhésif pour l’empêcher d’ouvrir la bouche. La sensation désagréable de la matière collante la dissuada de répéter sa tentative. Enfin peu à peu elle eut l’impression de recouvrer la sensation de son corps tout entier, voulu tenter de faire un geste mais elle avait aussi les poignets liés. En collant son dos contre le mur derrière elle, elle tenta de se relever en se contorsionnant mais on lui avait aussi lié les chevilles. Alors elle s’effondra sur le sol à nouveau et immédiatement se souvint de sa fille. Elle ne bougea plus, retint sa respiration, la goutte d’eau continuait à choir avec la même régularité agaçante que celle d’une minuterie, puis elle fit abstraction de celle ci et écouta plus attentivement et découvrit que non loin de la quelqu’un ronflait doucement et elle nota que ce qui l’agaçait généralement chez sa fille, ce ronflement à cet instant était comme un message magnifique lui indiquant qu’elle était toujours vivante et pas très loin d’elle.

Un instant elle tenta d’envoyer un message télépathique à sa fille, elle se souvenait soudain d’un voyage à Kiev où elle avait participé à des expériences ultra confidentielles sur le sujet, mais la peur faisait barrage. Aussi décida t’elle de retrouver son calme en régulant sa respiration.

Quelques instants plus tard elle avait retrouvé suffisamment de calme et de force pour effectuer une nouvelle tentative et cette fois ci en écoutant les premiers sursaut d’une silhouette qu’elle devinait près d’elle elle sut que Joy était vivante et éveillée elle aussi.

Elle l’accompagna quelques instants dans sa progression vers la prise de conscience de la situation et quand elle entendit son corps retomber comme le sien un nouveau bruit attira son attention, des pas se rapprochaient d’elle venant d’une source qu’elle détecta latéralement à la droite des deux femmes.

Elle se concentra sur l’espacement du bruit des pas, ceux ci paraissaient espacés de façon suffisamment ample pour qu’elle puisse deviner que le personnage venant vers elles était de grande stature, athlétique et portait des chaussures de cuir souple. Le bruit de couinement léger que provoquait la semelle contre la peinture laquée du revêtement de sol provoqua une sensation ambiguë au sein de laquelle, la panique qui revenait se joignant au ridicule, la fit se recroqueviller un peu plus sur elle-même.

Joseph Schmink éprouva soudain l’envie de faire quelques pas et se donnant le prétexte d’aller porter un sac poubelle un peu plus haut sur le parking en haut de sa rue, il enfila un blouson et s’arreta quelques instants sur le seuil de la maison de ville qu’ils habitaient son épouse et lui.

Il était 5 heures du matin et les premiers oiseaux commençaient timidement à chanter quand il s’aperçut que le goudron recouvrant le sol était luisant, il avait du pleuvoir quelques heures auparavant. L’éclairage public était chiche et il prit le cap d’un lampadaire planté à coté de la dernière maison de la rue pour se diriger. Il faisait bon et en levant le regard vers le ciel il vit quelques étoiles qui luisaient encore faiblement.

Parvenu à l’emplacement où les gens du coin déposaient leurs déchets il constata que tous les bacs étaient bourrés à craquer, aussi déposa t’il son sac au sol.

Le silence était ponctué de chants d’oiseaux et de quelques râles de matou et de chattes. Plus on pénétrait dans le printemps plus Joseph se sentait soulagé. L’hiver avait été cette année particulièrement long et maussade. ll resta là quelques instants à contempler les grands arbres, des pins maritimes qui prodiguaient des ombres épaisses entre les véhicules garés parfois un peu n’importe comment. Il jeta un oeil à la Twingo bleu garée à moitié sur la pelouse et décida de la changer d’emplacement en ayant avisé un de libre et de plus légal.

Il nota que l’eau tombant des arbres provoquait quelque chose en lui qui lui perçait l’âme et le cœur et soudain la pensée obsédante de sa propre disparition s’éveilla à nouveau en lui abîmant d’un seul coup sa joie presque enfantine. Chaque saison avec sur Joseph Schmink un impact qui dépassait de très loin tous les contenus des bulletins météo.

Chaque saison avait ce masque de Janus, cette ambiguïté permanente qui l’entrainait en le tiraillant, en l’écartelant entre les deux pôles de la joie et du chagrin. Il tata ses poches pour trouver ses cigarettes mais il les avait oubliées. Il aspira une grande bouffée d’air puis l’expira lentement et aussitôt il se mit à penser à ces quelques lignes écrites pour faire avancer son roman.

Dans quel but finalement cette idée d’enlèvement lui était il venu ? Était ce pour mettre tout simplement de coté deux préoccupations majeures d’un seul coup ? Mais il se rendait compte que le fait de les écarter ne les empêchait pas de continuer à vivre leur vie. Et s’il s’illusionnait qu’elles puissent échapper à sa conscience, à son contrôle il devinait confusément qu’elle ne cesseraient pas pour autant de commettre les mêmes ravages.

à suivre…

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