Le cercle restreint des préoccupations. (suite)

Quelques notes pour ébaucher le personnage de mentor….

A plus de 60 ans le peintre Joseph Schmink végétait. Quand l’annonce du confinement général était tombée il avait alors éprouvé cette sorte de soulagement qu’il n’avait plus rencontré depuis une éternité. C’était un peu du même tabac que lorsque sa mère gobait ses mensonges, ses symptômes de maladie imaginaire qu’il inventait pour ne pas se rendre à l’école. Malgré l’absence de ressource que la situation ne manquerait pas d’engendrer il affichait malgré cela une bonne humeur un peu forcée parfois qui surprenait son épouse.

Les premiers jours il avait tenté de s’occuper de sa comptabilité, en remettant un peu d’ordre dans le fouillis des factures qu’il avait l’habitude de flanquer en vrac dans un carton. La date fatidique de remise des documents au cabinet d’experts comptable était passée comme chaque année et, après plusieurs relances par mail de leur part, il avait voulu s’atteler à la tâche.

Mais comme chaque matin cette bonne résolution tombait à l’eau et une inertie fabuleuse surgissait presque aussitôt les quelques premiers scans effectués. Alors il se levait et abandonnait le bureau pour descendre et traverser la cour afin de se rendre dans son atelier où il passait le plus clair de sa journée assis à fumer et à réver.

Depuis une bonne semaine cependant sa bonne humeur s’évanouissait pour laisser place à une inquiétude permanente. Il ne dormait que quelques heures par nuit pris dans une sorte d’urgence à tenter de vouloir réaliser quelque chose de sa vie mais l’impression de faire du sur place comme lorsqu’on on tente de courir dans un rêve était la sanction se disait-il qui récompensait son existence dissolue, son aboulie et son manque total d’ambition.

En fait il s’éparpillait dans tous les sens, tiraillé par toute une cavalcade de désirs aussi interlopes qu’inopinés.

Un coup il se disait qu’il allait enfin se mettre à peindre cette série qu’il avait commencée quelques mois auparavant et qui était restée en suspens le croyait il par manque de temps. Puis soudain il éprouvait un besoin irrépressible de consulter son Ipad pretextant intérieurement faire des « recherches » en lien avec la peinture. Et puis une vignette Youtube se mettait soudain à l’intriguer et il se sentait aspirer tout entier dans la playlist d’une nouvelle chaîne à laquelle d’ailleurs il s’abonnait automatiquement pour ne perdre aucune notification.

Ses sujets d’intérêt lui paraissaient tellement multiples et contradictoires qu’il ne pouvait s’empêcher d’en sourire, mais à la fin de la journée lorsqu’il constatait qu’il n’avait strictement rien fichu c’était une autre histoire. Il se renfermait alors sur lui-même après le dîner en n’échangeant que quelques mots à peine avec son épouse. Puis il installait ses écouteurs en se lovant sous la couette du lit conjugal en haut pendant qu’elle regardait en bas ses éternelles séries policières et déçu par lui-même il se laissait surprendre encore une fois par le jingle de la plateforme afin de rejoindre des séries qu’elle son épouse n’appréciait pas.

Les jours filaient ainsi et Joseph se sentait comme un rat en cage non pas tellement à cause de ce confinement mais bien plutôt par la découverte régulière de ne pouvoir s’échapper de lui-même, de ses lâchetés et de ses mensonges perpétuels.

Et puis soudain ce matin là quelque chose avait cédé et il s’était rendu au grenier pour défaire de vieux cartons. C’était là qu’il entreposait tous les cahiers noircis du temps de sa jeunesse et qu’il n’avait jamais osé vraiment relire s’étant une bonne fois pour toutes à l’époque décrété sans talent. Et il était retombé sur cette histoire inachevée de science fiction où un héros improbable qui lui ressemblait comme deux gouttes d’eau tentait d’échapper à une armée de psy désirant contrôler son cerveau.

Comme il en était là de ses réflexions le mot « singularité » lui traversa l’esprit. Aussi comme d’habitude il s’empressa de tapoter sur l’écran de l’Ipad pour demander à Siri de lui trouver des articles contenant le mot singularité.

Cette fois ci il s’étonna de ne pas se ruer sur la définition de wikipédia ainsi qu’il avait coutume de le faire. Il fut aspiré immédiatement par un titre alléchant, une vidéo sur Youtube évoquant la naissance en France d’une université de la singularité.

Un type visiblement d’origine maghrébine était interviewé et il racontait son parcours à l’apparence sans faille depuis une grande école de commerce jusqu’à la Silicon Valley en Californie et son désir d’insuffler en France son enthousiasme pour les NBIC, les nouvelles technologies. Bien que Joseph fut méfiant vis à vis de toutes les percées nouvelles qui contenait le mot « transhumanisme » l’interview l’excita un moment et mit son cerveau en ébullition. Il nota quelques mots que le type disait sur une feuille volante en se promettant bien d’aller jeter un coup d’oeil sur leurs définition une fois l’entretien terminé.

Les nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives (NBIC) désignent un champ scientifique multidisciplinaire qui se situe au carrefour des nanotechnologies (N), des biotechnologies (B), des technologies de l’Information (I) et des sciences cognitives (C)1.

Certains utilisent la notion de « grande convergence » pour souligner l’interconnexion croissante entre « l’infiniment petit (N), la fabrication du vivant (B), les machines pensantes (I) et l’étude du cerveau humain (C) »2.

Extrait de wikipédia.

Enfin comme il entendit son épouse ouvrir la porte de la cour il fit semblant de reprendre une vieille toile tout en mettant l’appareil sur pause

C’est un peu chargé comme d’habitude jeta t’elle en franchissant le seuil de l’atelier, et comme d’habitude il se sentit légèrement blessé par sa remarque.

Bien sur que c’est chargé répliqua t’il en allumant une nouvelle cigarette on est en plein confinement

Ah ça on peut dire que tu as trouvé ton sujet ajouta t’elle en observant le mur sur lequel il avait accroché sa production des derniers jours.

Puis elle lui remémora quelques unes des obligations qu’ils ne cessait jamais de reporter comme d’envoyer un mot gentil à cet ami qui venait de perdre son épouse, ou bien encore de téléphoner à cette femme qui désirait lui acheter une toile ce qui était plutôt une sacrée chance en ce moment tu ne penses pas. Et au fait bien sur tu as fini ta compta n’est ce pas ? Enfin elle sortit pour aller arroser les plantes de la cour en sifflotant de manière un peu trop appuyée et Joseph fut soulagé de retrouver le calme de la grande pièce en contraste avec l’agitation intérieure qui ne le quittait plus.

Dans le fond il n’avait guère changé se disait il avec une sorte de soulagement, je suis toujours un gamin.

Et il se demanda à nouveau ce que pouvait bien être cette université de la singularité. En observant mieux il découvrit que la vidéo datait de 2015, et il ne vit plus aucune trace de la fameuse université depuis. Sans doute un projet qui sera tombé à l’eau comme bien d’autres.

Il décida malgré tout d’ouvrir Ulysses ce super logiciel qu’il venait de dégoter pour recopier les quelques infos qu’il venait de trouver en n’omettant pas d’ajouter quelques mots clefs, les fameux « tags » grâce auxquels il était d’une simplicité enfantine d’effectuer des recherches et des classements dans le fouillis de notes qu’il ne cessait d’accumuler.

Son désir d’écrire lui était revenu presque en même temps que l’arrivée de la période de confinement. Il avait même cherché sur internet toute un tas d’articles traitant des techniques narratives, du récit de fiction notamment car il sentait qu’une issue pouvait bien se dessiner peu à peu afin de s’extraire de ses sempiternelles considérations égocentriques.

Aussi quand tout à coup il reçut la notification de ce nouveau webinaire sur la méthode pour écrire des romans à succès il ne put évidemment s’empêcher de lâcher ses pinceaux à nouveau et de plonger tout entier dans son Ipad.

(à suivre)

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