Le cercle restreint des préoccupations (suite 18/04)

Quelques précisions supplémentaires sur le professeur Lemmings

Karl Lemmings tentait de se concentrer sur la lecture d’un article traitant des NBIC mais son esprit ne cessait de vagabonder, sans doute en raison de la lourdeur du style du rédacteur qui semblait avoir copié collé plusieurs bribes d’informations hétéroclites qu’il n’avait su articuler élégamment.

Il referma le magazine et observa l’intérieur du wagon. Il n’y avait que peu de passagers à cette heure de la journée néanmoins il s’amusa à observer la scène dans son ensemble en relevant les répétitions de couleurs, les mouvements de bras et de poignet, les toussotements et raclements de gorge ainsi que le croisement et décroisement de jambes. C’était comme une symphonie silencieuse qu’il avait coutume de mettre en scène depuis des années pour se détendre tout en empruntant les transports en commun.

Dans son for intérieur il se demandait si ce n’était que sa propre attention qui construisait cette impression où bien s’il s’agissait d’une réalité existante au delà de lui-même et à laquelle il avait cette faculté de se connecter parfois. Dans ce dernier cas alors il devrait se résoudre à accepter la présence invisible d’un chef d’orchestre à la fois poète et taquin.

Puis comme il avait repéré plusieurs fois dans le wagon la même tonalité de rouge et qu’il tentait de les comptabiliser machinalement il se souvint comment les publicitaires pouvaient prendre le pouvoir sur l’inconscient collectif en insufflant régulièrement, d’une façon outrancièrement répétitive des codes couleur afin de refourguer leurs produits.

Cette pensée l’assombrit un instant et son regard dériva par delà les vitres pour s’accrocher aux façades lépreuses des bâtiments puis dans les jardinets des petites maisons ouvrières. Enfin il plissa les yeux quand surgit l’ enseigne de l’immense centre commercial qui lui indiquait qu’il avait désormais atteint la grande banlieue et sa destination là où ils vivaient son épouse sa fille et lui.

Il nota que les cerisiers étaient en fleurs et que les mimosas déployaient de magnifiques jaunes d’une intensité rare tout en empruntant la rue qui montait depuis la gare jusqu’à la résidence. Tout en marchant il repensait à cette journée, à cette conférence qu’il avait tenue le matin même dans les locaux de la HLR. Son projet avait été ovationné d’une façon tellement rapide qu’il en avait éprouvé une sensation étrange, surtout lorsque tous les membres sans exception avaient levé la main en faveur de la reconduction du budget plutôt substanciel qu’il avait proposé.

Il s’étonna de ne pas se sentir détendu complètement ni soulagé et à mi chemin il décida de reléguer cette mauvaise impression aux oubliettes, et il allait se concentrer sur le plaisir de la marche, l’observation des effets du printemps sur la nature environnante quand le regard de la journaliste vint l’interrompre à nouveau.

Lorsqu’elle avait surgit devant lui il l’avait prise pour une cinglée. Il avait rapidement éconduit la jeune femme prétextant qu’il ne comprenait pas l’intérêt qu’elle semblait lui porter et que ses travaux pour l’instant ne nécessitaient pas d’être relatés aux yeux du grand public pour la seule raison invoqua t’il qu’ils étaient à l’état d’ébauche, très loin d’être aboutis.

Pourriez vous me dire, Professeur Lemmings si votre travail actuel est en lien avec ceux que vous avez publiés il y a 5 ans sur les phénomènes de synchronicités et leurs relations avec un futur toujours en mouvement ?

A l’époque il avait fait un véritable tabac sur toute une population de pseudo scientifiques et de Youtubeurs en mal de sensationnel et de surnaturel et cela lui avait valu à la fois quelques déboires cinglants en même temps que les premières briques nécessaire reconstruire une foi en ses travaux quasi inébranlable.

Il était arrivé chez lui et comme il introduisait la clef dans la serrure il s’étonna que celle ci ne fut pas verrouillée. Il l’ouvrit et tomba sur un spectacle de désolation, tout était sans dessus dessous comme si une tornade s’était concentrée juste sur l’intérieur de sa propre maison.

Il appela sans vraiment y croire sa femme et sa fille mais personne ne répondit.

Alors il sut que tous ses pressentiments s’avéraient justes. Quelque chose d’anormal avait soudain fait irruption dans sa vie paisible et il ne savait pas vraiment s’il devait céder à la panique en imaginant le pire où s’il devait de toute urgence trouver des ressources immédiatement nécessaires à conserver son calme.

Joseph Schmink décida de s’octroyer une pause et alla se servir un nouveau café à la cuisine. Il était mi figue mi raisin quant à sa production matinale et tout en laissant glisser le breuvage presque brûlant le long de sa gorge il s’interrogeait sur le potentiel réelle de l’histoire qu’il s’était mis à se raconter à lui même.

Comme à son habitude il avait cédé à un engouement en suivant le fil d’une idée sans vraiment l’avoir soupesée dans tous les sens afin de saisir si celle ci vraiment vaudrait la peine. Durant quelques instant il retrouva cette sensation aussi désagréable que familière de s’être égaré. Il tenta de remonter la chaîne de causes et de conséquences qui l’avait amené à penser qu’il pouvait réellement se mettre à écrire un récit de fiction digne de ce nom.

Comme à l’habitude une sorte de double impitoyable se détachait de lui-même pour juger ses actions une fois qu’il s’était engagée dans celles ci tout en lui rappelant prophétiquement qu’il y avait de grandes chances pour que tout à nouveau périclite et finisse en eau de boudin.

Finalement sur quoi reposait t’elle cette idée de roman ? quelle était la nature réelle de ce challenge qu’il s’était lancé ? A un moment il sortit de sa poche le petit carnet qui ne le quittait jamais et eu envie de lister ses motivations profondes.

Que recherchait t’il vraiment ? Quelle était l’intention principale, le moteur véritable qui motivait son action ? et comme à chaque fois qu’il se posait ce genre de question il apercevait inéluctablement de loin le mot VANITÉ qui se mettait à clignoter de façon ironiquement intermittente tel une enseigne de motel le long d’une route départementale.

Il décida soudain de refermer le carnet et se dirigea vers l’atelier puis constata à nouveau le désordre qui y régnait. Tous les jours son épouse l’enjoignait à y remettre de l’ordre et à s’obliger à peindre et cependant tous les jours c’était le même scénario qui recommençait comme dans un jour sans fin.

Bien plus que ce confinement qu’ils subissaient depuis un mois désormais il ne pouvait plus ne pas s’apercevoir que les frontières réelles de celui ci n’était qu’une allégorie d’un enfermement bien plus profond.

Une formidable force d’inertie le plaquait le cul sur sa chaise et l’obligeait à regarder sa vie passer à coté de lui-même sans qu’il ne puisse à aucun moment raccrocher les wagons et s’atteler à une tache véritablement qui lui permettrait de s’extraire définitivement du marasme.

Il peinturlurait, gribouillait, faisait semblant finalement pour donner le change à son épouse mais dans son for intérieur il savait bien que tout cela n’était que peine perdue. Quelque chose d’irrévocable, d’irréfutable était en train de prendre possession de ses pensées de plus en plus chaque jour. D’une part la quasi certitude qu’il allait bientôt mourir et d’autre part qu’il ne laisserait rien de vraiment utile ni d’intéressant à la postérité.

Dans le fond c’était peut-être encore une fuite que cette idée d’écrire un roman, de se réfugier ainsi chaque matin dans la fiction plutôt que d’attraper sa vie à bras le corps.

Il tenta encore quelques instant de se réfugier dans l’idée de la vacuité en se remémorant les enseignements bouddhistes qu’il avait reçus, mais le monde avait changé à un tel point désormais que tout ce que l’on pouvait imaginer solide, quelques mois encore auparavant, ne ressemblait plus qu’à du pipi de chat.

La vérité c’est que ce confinement le mettait face à lui même tout bonnement, face à l’essentiel de ce qu’était la vie et la pire erreur à ne pas commettre était encore à s’accrocher à la notion de « sens ».

La vie n’a pas de sens, se dit-il soudain et ce n’est pas une tragédie. Il faut juste la vivre du mieux que nous le pouvons, en profiter.

Cette conclusion l’amena aussitôt à s’emparer de son paquet de cigarettes et, il allait en allumer une, lorsque son épouse surgit auprès de lui.

Et alors ? tu vas encore passer ta journée à fumer et à te regarder le nombril ? bouge toi je t’en supplie, bouge toi !

Il la regarda et ne put s’empêcher d’éprouver une admiration sans borne envers elle. Elle avait certainement raison cependant qu’il se souvint que les femmes avaient leur propre nature qui n’avait probablement rien à voir avec celle des hommes.

Soudain cela le conforta dans ses pensées de se dire que son épouse était comme la vie, toute aussi insensée en apparence dans cette obstination à agir perpétuellement pour maintenir l’ écosystème domestique potable que représentait à la fois la maison comme leur couple.

Le fait qu’il fut détecté défaillant à l’intérieur de ce système le propulsait en même temps à des années lumières de celui-ci la laissant seule, abandonnée et c’est surement cela qu’elle lui reprochait principalement.

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