Le cercle restreint des préoccupations suite 20/04

notes du 20/04

Retour vers le mentor

Joseph Schmink consulta le réveil digital près de lui et constata qu’il n’avait dormi que quelques heures à peine. Son épouse ronflait doucement et il savait que s’il tentait de retrouver le sommeil, il risquerait d’avoir à tourner plusieurs fois son corps lourd dans le lit conjugal, en vain probablement, puis qu’il ne manquerait pas de s’énerver.

Aussi tâtonna t’il pour trouver son caleçon et ses lunettes , enfila l’un et chaussa les secondes, puis traversa la chambre en prenant garde de ne pas heurter le lit . Enfin, parvenu dans le couloir il referma la porte doucement derrière lui et sa première pensée alors fut pour ce roman qu’il avait entrepris d’écrire.

Il fit un crochet par les toilettes pour uriner et d’un œil torve observa la raréfaction des rouleaux de PQ que son épouse avait alignés sur une partie saillante de la pièce étroite. Il nota intérieurement qu’il devrait en racheter en l’ajoutant à la liste mentale des choses qu’il ne devrait pas oublier.

Puis, il descendit à la cuisine pour se préparer un café et tout en enchaînant les actes les uns à la suite des autres en pilote automatique il essaya de se souvenir de l’endroit où il s’était arrêté la veille.

Une fois sa tasse pleine il ouvrit la porte vitrée et se rendit dans la cour. Immédiatement il fut surpris par la douceur de l’air, alliée aux fragrances que diffusait le jasmin, et le chèvrefeuille qui couraient sur une façade de la maison.

La chatte dégringola de façon comique l’échelle qu’il lui avait confectionnée pour qu’elle puisse rejoindre les toits. Une jolie bête rousse brune et blanche comme sont les « trois couleurs « . En émettant un petit cri en guise de salutation elle vint se frotter contre ses jambes. Il savait que c’était le moment d’aller remplir son bol de croquettes mais il resta là quelques instants à l’observer tandis qu’elle minaudait l’aguichait en passant et repassant avec un ronronnement entêtant.

Qu’allait il écrire ce matin pour poursuivre son roman, Joseph n’en savait absolument rien, il lui fallait attendre encore un peu, probablement terminer la tasse et ensuite allumer une première cigarette, ensuite comme à l’habitude les idées s’emboîteraient-elles les unes aux autres comme par magie.

Il se souvenait avoir noté quelques idées la veille sur son carnet, mais comme il ne s’en souvenait plus ce matin, il décida que celles-ci faisaient certainement partie du lot de celles qui finiraient dans les oubliettes.

Ce qui comptait avant tout, ce qu’il aimait dans l’écriture c’était cette fulgurance avec laquelle il voyait les idées se mettre en place au fur et à mesure qu’il écrivait. Cependant , il le savait aussi, cette fulgurance au bout d’un moment, surtout sur les longs textes finissait par s’épuiser et tout s’achevait en gloubi boulga invariablement lors de la relecture.

A 60 ans passé il avait du mal à retrouver cet enthousiasme, cette naïveté qu’il avait connu dans sa jeunesse au sujet de son talent d’écrivain.

Mais cette fois ci il sentait que les choses seraient différentes, il s’était entraîné à la régularité chaque jour depuis deux bonnes années. Au bout du compte il avait traité l’acte d’écrire à la façon d’une habitude à mettre en place.

Désormais s’il se risquait à louper le coche, en ne s’asseyant pas deux ou trois heures devant son écran pour pondre un texte, il passerait véritablement une journée de merde, s’engueulerait probablement deux ou trois fois au long de celle ci avec son épouse, et finirait par se lamenter tout seul au fond de son atelier en s’affublant d’un tas de sobriquets débiles comme lui seul savait le faire .

Non il ne fallait pas se laisser aller, garder le cap avant tout de ce qu’il avait décidé d’ailleurs un peu sur un coup de tête. Mais d’expérience Joseph savait également que tout ce qui s’était produit de bon dans son existence provenait des coups de tête. Le reste le conduisait invariablement dans l’ennui où il se morfondait parfois des mois, parfois des années jusqu’à atteindre les limites ultimes de sa patience et qu’il finissait par tout envoyer promener brusquement.

A la vérité ces 20 dernières années semblaient être passées à une vitesse foudroyante, et quand il tentait d’accommoder l’age de son était civil avec ce qu’il continuait à imaginer de lui-même il avait l’impression d’être un homme de 40 ans prisonnier d’ un corps de vieillard.

S’il fallait trouver une raison à cette situation étrange ses pensées se reportaient aussitôt sur une capacité fabuleuse de son épouse à élaborer puis mettre en oeuvre des projets qui s’étaient enchaînés les uns aux autres au cours de toutes ces années. Elle était comme ce personnage que rencontre Ulysse le héros grec tout au long de son errance , tantôt Circé, tantôt Callipso, tantôt Nausicaa et pour finir Pénélope.

En remplissant le bol de croquettes de la chatte, il tenta encore une fois de se remémorer la journée de la veille, avec un peu de recul il découvrirait certainement des points d’intérêt par lesquels il était passé pour échapper à l’essentiel. Car à part quelques petits formats et quelques dessins qu’il avait effectués durant cette semaine passée il avait la sensation désagréable de n’avoir rien accompli vraiment d’important, en tous cas rien qui n’eut obtenu les faveurs de son épouse ni de lui même. Il parvint enfin à la conclusion qu’il était tout bonnement en train de renouer avec une relation sulfureuse, aussi envahissante qu’une maîtresse l’attirant à nouveau vers la partie la plus sombre et vulnérable de lui-même.

Soudain il se revit à 30 ans aux prises avec sans doute l’aventure la plus redoutable de sa vie. Il s’attarda un peu à feuilleter tout un tas d’images érotiques, mais celles ci cédèrent rapidement la place à la vision d’un homme seul s’inventant continuellement des histoires pour tenter d’échapper à la réalité.

Soudain il se rappela un article qu’il avait lu la veille, quelques bribes concernant les « surdoués ». Par jeu il avait rempli une sorte de quizz afin de savoir s’il entrait bien dans cette catégorie -tellement de gens pensent être surdoués désormais- ou encore frappés par une maladie à la mode. Quand il y pensait il tombait dans le panneau à chaque fois comme un gamin. Oui il était surement surdoué et bi polaire probablement aussi , mais il savait également que tout cela n’était que des mots, et des catégories, des cases pour tenter de classer les gens, les effrayer, les rassurer, les séduire, enfin c’était surtout pour fabriquer de l’audience que ce soit dans la presse écrite ou sur le net cela ne changeait pas grand chose.

Du coup il lui semblait tenir une petite idée : Entre le surdoué et le raté la frontière pourrait bien être particulièrement ténue se dit-il soudain.

Enfin il imagina la disparition de son épouse subitement. On venait de lui détecter des nodules au pancréas, pour le moment il n’y avait pas de raison particulière de s’inquiéter et elle se plaignait depuis quelques temps de ne pas aller très bien.

Il tenta d’imaginer comment il pourrait réagir s’il la perdait, s’il se retrouvait soudain seul comme autrefois et cette pensée l’assombrit considérablement soudain car il savait que sans elle sa vie partirait complètement à volo et qu’il ne s’en relèverait pas.

Il s’en voulu aussi d’être ainsi devenu si dépendant de quelqu’un lui qui avait toujours joué les gros bras et prôné l’indépendance et la liberté…

Ce dont tu as besoin mon vieux c’est de te bouger le cul voilà tout se dit il en avalant la dernière gorgée de café désormais froid.

Il sourit en retrouvant cette antique pensée virile qui avait tellement fait ses preuves dans le passé. Cependant il savait aussi qu’il ne servait à rien de s’agiter pour se donner l’impression d’effectuer des choses. Ça il savait parfaitement le faire, il était même passé maître dans cet art.

Non ce qu’il lui fallait c’était revenir à la source, à l’essentiel, effectuer le décompte des choses qu’il aimerait faire vraiment s’il ne lui restait que quelques jours seulement à vivre.

Est ce que ce roman qu’il était en train d’écrire était d’ors et déjà suffisamment puissant dans son esprit et son cœur pour qu’il ait suffisamment de foi en lui-même à le conduire jusqu’au mot fin ? Quelque chose, comme un murmure complice avec l’odeur de chèvrefeuille et de jasmin avec l’aube qui était en train de se lever raréfiant les innombrables étoiles de la nuit soudain tout en lui et à l’extérieur de lui semblait s’étre donné le mot pour qu’il reçoive le message.

« C’est cette fois ci vraiment où jamais » était en train de lui souffler l’univers.

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