Tenir la distance

premier jet du 22/04/2020

C’est à la fin de l’été 1989 que je me suis retrouvé à Coetquidan, en Bretagne pour suivre une formation d’élève officier.
A vrai dire j’avais encore gagné l’embarras du choix car quelques jours auparavant j’avais aussi reçu la proposition de devenir trouffion chez les parachutistes à Pau.

J’avais lu sans trop d’étonnement cette lettre laconique que m’avait envoyé le ministère des armées, me précisant que j’avais passé haut la main tous les tests d’intelligence des « trois jours » et que suite à une formation parachutiste effectuée près de Orléans , j’avais été récompensé d’un coup de tampon virtuel « bon pour le service » Et à me rendre à Pau.

Le seconde lettre arriva le lendemain provenant du même endroit visiblement quand j’examinais son entête.
Dans celle ci, dactylographiée d’une façon plus personnalisée visiblement et sur un papier de qualité remarquable, non seulement j’appris à nouveau que j’avais passé les fameux tests de QI avec succès mais en outre que je sortais carrément du lot.

Suite à toutes ces victoires successives on me proposait donc une faveur spéciale qui consistait à me former au métier d’aspirant.

En fait mon embarras pour choisir ne dura pas très longtemps puisque mon problème principal à cette époque de ma vie était de pouvoir conserver le petit appartement que nous habitions ma compagne et moi.

Si j’avais effectué plusieurs mois auparavant une préparation parachutiste, c’est parce que j’avais appris que la solde en tant que simple biffin chez les paras était presque le double que dans l’infanterie, sans compter les primes de saut éventuelles.

Le loyer bien que modique exigeât que j’opte pour aller faire un tour en Bretagne, région dont j’avais entendue autant de bien que de mal et sur laquelle je ne parvenais pas à me faire la moindre opinion à l’avance. Le montant des émoluments en tant que qu’élève officier dépassait toutes mes espérances.

Après les effusions d’usage dues à la séparation, sur un quai de la Gare Montparnasse à Paris, je m’attendais à effectuer le voyage dans un état de tristesse tout à fait convenable pour l’occasion quand, au bout de quelques kilomètres à peine , une fois la banlieue avec ses innombrables façades lépreuses et ses zones commerciales monstrueuses , surgit soudain la vision de la campagne s’étalant dans une orgie de verts céladons avec par endroit des ombres de terre rouge et des nuances olivâtres, par delà les vitres du wagon où j’étais assis, un peu coincé à ma gauche par l’imposante présence d’une femme lisant un magazine féminin, étouffa ma petite dépression dans l’œuf , sans exagération toutefois, me rendit joyeux, ce qui vaut d’être noté car j’étais plutôt taciturne à ce moment de mon existence.

Ajouté à cela un culot qui va de pair avec une prodigieuse timidité et vous aurez à peu près fait le tour du potentiel du jeune homme que j’étais alors.

Cependant en arrivant enfin en gare de Rennes, quand j’aperçus de plus en plus précisément la stature imposante du capitaine qui tenait contre son ventre plat une pancarte avec le nom de l’école inscrite au marqueur noir « Saint Cyr Coetquidan » je déglutis avant de parvenir à prononcer mon nom pour me présenter devant lui.

Il me demanda sèchement d’aller me mettre avec les autres en lançant le bras dans une certaine direction.Je ne pus m’empêcher de noter au passage l’impression de force que ce bras de capitaine , (j’avais reconnu à son képi blanc qu’il appartenait à la légion étrangère), imposait, avec sa manche impeccablement repassée, renforcée à son extrémité par 3 galons brodés en fil doré.

Enfin et j’eus l’étrange impression que le temps s’était arrêté, je parvenais au bout de ce fameux bras guerrier pour découvrir une main .
Avec un léger écœurement je repérais les quelques poils hirsutes qui peuplait l’espace entre les phalanges de ses doigts courts et épais puis, enfin, j’ajustais ma visée dans le prolongement de son index vers un petit groupe de jeunes gens venus d’on ne sait où et qui me renvoyaient par ricochet ma propre image d’adolescent attardé.

Le voyage en car depuis Rennes jusqu’à Coetquidan se déroula presque silencieusement , le capitaine debout près du chauffeur se retournait de temps à autre vers nous comme pour essayer de découvrir ceux qui allaient lui poser le plus de soucis, du moins c’est ainsi que j’avais décidé d’interpréter son regard froid et scrutateur et de détourner le mien quand il avait tenté de le planter sur moi.

Enfin nous arrivâmes et je ne peux m’empêcher de sourire en revoyant toute la bande d’énergumènes que nous formions descendre mollement du véhicule en trainant les pieds et en baillant même parfois car certains devaient venir de loin, et commençaient à monter des signes de fatigue voir même d’épuisement.

Le chauffeur aussi était descendu, un simple soldat, ou un de la promotion précédente peut être qui était encore attaché à rester dans l’enceinte de l’école.
Nous attrapâmes nos sacs, nos valises nos baluchons et on nous fit ranger en rang , ce qui prit un peu de temps et déclencha rapidement l’agacement du capitaine.

Il nous indiqua la direction de l’économat et nous intima l’ordre de courir pour nous y rendre ce qui une fois la surprise passée nous fîmes sans oser maugréer.
Nous touchâmes notre paquetage puis toujours au pas de course on nous assigna un lit et une moitée d’armoire dans un autre bâtiment.

On nous donna quelques minutes pour tout ranger non sans nous avoir instruit longuement de la façon de le faire.

Puis un chef fut désigné comme responsable de chambrée, le capitaine passa enfin dans la notre pour inspecter nos lits et nos armoires et se sentit obligé, je suppose pour enfoncer le clou, de vider le contenu de quelques casiers comme de défaire quelques lits soi disant mal faites d’après lui mal afin de poursuivre les prémisses de notre éducation militaire.

Enfin il nous conduit lui même dans un petit bâtiment ou il nous présenta des coiffeurs armés de tondeuses et nous fumes tondus sans autre préambule avant de renfiler nos calots bleus marine et de nous élancer vers le réfectoire.

Rien n’est jamais tout bon ou tout mauvais dans la vie et si il me fallait trouver le moment exact ou cette pensée m’est venue je crois que c’est le jour où pour la première fois je me rendis en compagnie de mes camarades au réfectoire de cette école de Saint Cyr baptisé « mess des officiers. »

Après une longue période de disette passée à Paris, nous tirions allègrement le diable par la queue ma compagne et moi, quel surprise de voir enfin un bon repas.

Ce repas balayait à lui seul toutes les appréhensions que je pouvais encore avoir quant à la situation que je venais de traverser avec plus ou moins de gloire et je m’empiffrais sans vergogne aucune considérant l’avoir mérité.

Cela je l’appris plus tard faisait partie du jeu , comme la plus juste des récompenses destinée à calmer nos rages et nos colères , scories inévitables que nous devions abandonner peu à peu pour nous dépasser dans l’effort, la patience et l’endurance.

J’ai passé toutes les épreuves, le premier grade, première classe, puis caporal, ensuite sergent et enfin par une dispense spécifique de cette formation nous fumes, enfin ceux qui restaient seulement, les 70 sur 140 qui avaient tenu le coup convié pour une dernière sauterie, l’épreuve ultime afin d’obtenir nos galons d’aspirant.

Le but était de nous rendre au fort de Penthièvre par le plus grand nombre de sentiers, de champs, de clôtures souvent éléctifiees à enjamber .Toute la promotion avait été éclatée en sections pour l’occasion et chacun de nous tour à tour devait en prendre le commandement.
Je me souviens encore de cette nuit où la pluie n’avait pas cessé de tomber depuis le crépuscule et dans laquelle notre petit groupe s’était peu à peu engouffré. Il faudrait que je prenne la peine pour donner une idée raisonnable du trajet qui s’étend entre coétquidan et Penthèvre d’aller regarder une carte sur internet, mais, ce qui m’en est resté de plus authentique dans le fond c’est que ce fut interminable.

Pour cette occasion le capitaine, entre temps j’avais appris que c’était un de ceux qui avaient sauté sur Kolvési et qui s’était aussi trouvé sur bon nombre de théâtres d’opérations , la plupart africains , tombés dans l’oubli désormais, le capitaine disais je nous avait accordé l’immense privilège de nous accompagner.

Le plus chiant à porter je ne me souviens plus si c’est le LRAC ou la mitrailleuse AK je ne sais plus quoi, à moins que ce ne fut la radio , en tous cas nous eûmes tout le temps nécessaire pour évaluer tour à tour et chacun de nous cette question épineuse.
Le plus encombrant et qui déséquilibre de façon agaçante la marche est certainement le lance roquette anti char. Au bout de plusieurs kilomètres à arpenter la terre meuble des champs ou à sentir la morsure des ampoules dans les rangers heurtant le macadam des petites routes, on ne sait plus vraiment quoi en faire et les changements de bras de position deviennent de plus en plus fréquents. Si vous le tenez à bout de bras, il faut au moins les deux bras pour tenir l’engin le poids du corps est porté vers l’avant et vous risquez à chaque pas de mordre les bouses de vaches ou de vous éclater le menton au sol, surtout si vous dormez en marchant.
Ah vous ne le savez sans doute pas mais on peut tout à fait dormir en marchant dans ces cas là surtout au bout de 15 kilomètres de marche aveugle en s’accrochant comme on peut au type devant qui lui même s’accroche au type de devant et ainsi de suite.
Je n’ai jamais été bien douillet ni regardant quant aux endroits ou je pouvais dormir mais la découverte qu’on puisse dormir en marchant m’a certainement ouvert bon nombre de perspectives agréables pour subir sans encombre les vissicitudes de l’existence.

Enfin après une courte pause le capitaine me toisa et me dit Planchette, prenez la tête .
Je refilais le Famas qui me sciait les bras au chef de section précédent tandis qu’il me présentait son 9 mm poids plume mis les gars en rang, jetait un coup d’œil à la carte topographique plastifiée que nous échangeâmes également puis considérait l’aiguille de la boussole pour m’engager dans la direction de pentievre.
Pour corser l’exercice évidemment toutes les sections de la promotion avait été mise en situation de compétition bien sur. Nous avions des bulletins régulièrement que le radio nous communiquait pour nous avertir de notre avance éventuelle ou de notre regard plus communément.

Nous avions environ une heure de retard sur la première section et je pris aussitôt comme un challenge de combler ce retard.

En étudiant attentivement le terrain j’avais une chance de rattraper le temps perdu mais pour ce faire il allait falloir traverser un terrain accidenté durant un long moment et ne pas laisser les gars flancher.

Mise à part quelque maîtresses et patrons à qui j’ai un jour fait faux bond je ne crois pas avoir été plus haï ce jour là que par mes camarades.

Investi soudain par la fonction je me mis à devenir sec et tranchant dans les moments ou je sentais qu’il était à la fois possible et impérieux de le faire tandis que lorsque le rythme était correct, que je voyais que nous grignotions peu à peu le temps perdu je les encourageais, je crois que je leur ai même chanter une chanson à la con pour leur donner du cœur au ventre à un moment mais ne me demandez pas laquelle j’ai oublié.
**Il faut tenir la distance les gars **était la phrase que j’ai du prononcer le plus , sans doute et avant tout pour m’en convaincre le premier car mes pieds me faisaient vraiment horriblement souffrir à cause des rangers trop neuves que j’avais choisies pour l’occasion.

Quand nous parvint enfin le parfum d’iode si spécifique de la présence de l’océan nous n’étions plus bien loin du fort de pentievre, l’aube commençait à pointer avec les premiers chants d’oiseau, personne ne parlait et de temps à autre je jetais un regard vers le visage du capitaine, impassible qui s’éclaira peu à peu comme tout ce qui nous entourait.

 « Vous avez deux heures pour vous reposer , lavez vous changez de chaussettes »

dit il une fois que nous fumes rangés au garde à vous sur la place d’honneur du fort.

Ensuite on attaque le stage commando. Ajouta t’il en souriant de façon sadique.

A la remise de mon diplôme d’officier le Capitaine me salua brièvement et me confia

« Je vous félicite Planchette vous savez motiver les troupes il ne reste plus qu’à vous motiver vous Mêmes et le tour sera joué. »

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