Rendors toi Bernie.

Jane n’arrive  pas dormir.

Elle  jette un coup d’œil sur  l’heure qui clignote  sur le radio réveil.

 4heures du matin.

Il va falloir qu’elle se lève bientôt et ça va encore être une journée de merde au boulot parce qu’elle va être au radar.

-Tu ne dors pas dit la voix de l’homme allongé à coté d’elle

-rendors toi ça va aller. Je vais me lever pour ne pas te déranger

-Tu sais qu’on est samedi dit la voix à nouveau.

Pendant quelques secondes elle doute puis se souvient et finalement soupire

-Rendors toi je vais aller faire du café.

Elle tâtonne pour trouver la robe de chambre et l’enfile tout en sortant de la chambre.

Même le samedi pense-t-elle et en se rendant à la cuisine

-c’est vraiment  une putain de vie de merde.

Cela faisait plusieurs jours qu’elle ne tenait plus vraiment la distance. Le soir elle s’endormait sur le canapé devant la télévision. Bernie la remuait doucement quand le programme s’achevait et ils regagnaient  la chambre et le lit sans un mot.

Bernie ronflait affreusement ce qui en soi n’était pas un souci à condition qu’elle eut  la chance de pouvoir s’endormir avant lui, ce qui était généralement le cas car il lisait toujours quelques pages d’un bouquin avant de pouvoir dormir.

-Juste une page ou deux- lui disait il -comme on aurait demandé une glace au chocolat à maman sur ce petit ton qu’elle ne supportait guère et qui la mettait en boule.

Parfois il s’endormait avec son livre à la main et la lumière continuait d’être allumée pendant une bonne partie de la nuit. Alors quand elle s’en apercevait elle devait se relever pour contourner le lit et atteindre l’interrupteur de la lampe de chevet puis refaire le même chemin en tâtonnant pour se remettre sous la couette.

C’était exactement ce qui s’était passé cette nuit, la lumière avait du la réveiller, elle s’était révélée mais elle n’avait pu retrouver le sommeil.

A un moment elle se demanda si elle en voulait à Bernie de ne pas faire attention à elle. Car de toutes évidences le fait de s’abandonner ainsi entrait pour elle dans la catégorie des manques d’attention flagrants.

Elle allait appuyer sur le bouton « on » de la cafetière quand elle fut prise d’un doute et ouvrit à nouveau le porte filtre amovible pour vérifier si le filtre était bien mis. Elle fut agacée car elle ne détecta pas  de problème. C’était une cafetière premièr prix que Bernie avait ramenée un soir du boulot quand la précédente les avait lâchés.

Ils s’étaient querellés à ce sujet. Bernie ne réfléchissait pas beaucoup quand il achetait des choses pour la maison, son seul critère étant toujours de penser qu’il faisait ce qu’il appelait « une bonne affaire ».

-24,99 euros, c’est ce qu’il avait déclaré fièrement en la branchant la première fois. Mais le filtre s’était effondré d’un coté et la flotte était bien sur  passée par ce coté.

 Elle avait noté l’incident en vidant la verseuse remplie de  jus de chaussette dans l’évier comme un grief supplémentaire à ajouter  à la liste déjà  longue des petites choses qui la mettaient en boule au contact de Bernie depuis quelques temps.

Elle ne peut s’empêcher de jeter un coup d’œil à l’horloge de la cuisine, « 35,50 euros chez Gifi » mais qu’elle a fini par trouver plutôt sympa quand il l’a accrochée au mur à ce crochet qu’il avait fait l’effort de planter correctement.

Tout n’est pas mauvais chez Bernie s’obligea-t-elle à se souvenir.

Elle ne pouvait pas vraiment lui en vouloir pour quelque chose de précis. C’était une constellation de petites choses qui avait fini par s’accumuler et elle se disait que c’était dans l’ordre des choses jusque là.

 Il fallait l’accepter comme le meilleur et le pire dont il avait été question quand le maire du village les avait mariés une dizaine d’années plus tôt.

En se déplaçant pour prendre un morceau de sucre elle sursaute. Un instant elle croit qu’il y a quelqu’un près d’elle dans la cuisine et ça la tétanise.

Elle est paralysée quelques secondes puis fait un petit geste qui se répercute sur la vitre, celle qui donne sur la cour obscure. Ce n’est que son reflet.

Pourquoi est ce qu’elle est si nerveuse ?

Son mariage ne lui convient plus mais que peut-elle y faire ?

Elle va bientôt avoir 50 ans, presque 5 ans de plus que lui. Avant de le rencontrer elle est restée presque deux ans seule et n’a pas envie de revivre ça. C’est Bernie qui l’a tirée de la dépression où elle se trouvait, la dépression et l’alcool. Cela faisait presque 8 ans qu’elle n’avait plus touché un seul verre de vin blanc et cela elle le devait aussi à Bernie pour être juste.

Elle mit en route le lave vaisselle, un programme de 30 minutes et, pendant qu’elle entendait le bruit des pales brassant l’eau libérée par elle ne savait quelle valve, elle se mit à plier les torchons que Bernie mettait en boule sur un coin du plan de travail à chaque fois qu’il s’en servait.

Ils étaient tellement différents finalement qu’elle se demandait pourquoi elle ne s’en était pas rendue compte plus tôt.

L’amour rend aveugle c’est ce qu’on dit toujours  une fois qu’on ouvre les yeux.

Elle regarde encore l’heure. Je n’arrive pas à me mettre dans la tête que c’est samedi décidemment.

Elle prend une nouvelle gorgée de café, allume sa première cigarette de la journée et pose les yeux sur son reflet qu’elle aperçoit sur la vitre.

Il faut regarder les choses en face se dit elle, c’est vraiment une vie de merde et ça risque de durer.

En pensant à cette dernière partie de la phrase elle eut l’impression que l’obscurité de la cour pénétrait dans la cuisine comme une sorte de monstre fantastique prêt à la dévorer.

Elle allume la radio.

Les informations.

Rien de tel pour se raccrocher au présent, à la vie que cette voix dans le poste qui débite avec une beau timbre toutes les horreurs du monde.

Elle trouve ça rassurant.

Si Bernie pouvait faire un peu plus attention à elle en lui parlant avec cette voix rassurante elle se dit que ça irait surement bien mieux.

Mais elle sembla l’entendre à nouveau qui prononçait comme un gamin «  juste une page ou deux » avant de s’endormir et elle retrouva immédiatement son mal être.

Bernie s’était mis en tête depuis quelques mois d’écrire.

Elle en souriait encore rien qu’à l’idée de le voir devant son ordinateur, pauvre Bernie.

Elle ne sait pas ce qui lui a prit, un matin elle l’avait surpris à taper comme un dingue sur son clavier…

-Tu fais quoi ?

-Je fais un mail avait t’il dit avec l’air gêné. Et puis elle ne s’était pas souciée de l’étrangeté de la situation plus que ça.

Pourtant quand le lendemain et les jours suivants à peu près toujours à la même heure elle avait entendu ses doigts courir à nouveau sur le clavier, là elle s’était dit que c’était vraiment bizarre.

-Tu fais quoi Bernie ? et ne me dis pas que tu écris un mail ne te fous pas de moi s’il te plait.

Elle s’attendait à ce qu’il prenne sa mine de chien battu comme à chaque fois qu’elle le prenait en faute mais à sa grande surprise il l’avait flanqué en dehors du bureau. En refermant la porte sur elle il avait juste dit

-occupe toi de tes oignons je te prie.

Elle en était restée comme deux ronds de flan.

Ce n’était pas du tout le Bernie qu’elle connaissait.

Un peu plus tard elle profite qu’il soit calmé pour demander gentiment

-Tu fais quoi Bernie à taper comme ça tous les matins sur ton clavier tu écris à quelqu’un ? tu as rencontré quelqu’un sur le net ?

Il s’était marré en haussant les épaules, il s’était fichu d’elle et ça l’avait encore blessée.

-J’écris un roman avait t’il lâché en la regardant dans les yeux avec une tête de fou.

Elle est restée bouche bée un instant et puis elle n’a pas pu se retenir, elle s’est mise à rire, c’est nerveux pardon… puis presque en même temps elle eut envie de lui faire mal.

-Toi tu écris un roman Bernie ?

-Elle est bonne celle là !

-Comme Monsieur Jourdain qui découvre qu’il fait de la prose ?

(ça l’étonne d’avoir ce souvenir d’école qui lui revient d’un coup)

Puis elle avait dit avec une mou de maman qui fait mine gentiment de gronder son gosse

-Beeeeernie, voyons, réveille-toi.

Alors Bernie s’était levé et l’avait planté là, elle Jane, en plein milieu du petit déjeuner sans un mot et il était retourné taper sur son putain de clavier.

Et elle se sent tout à coup abandonnée, trahit par ce type si bizarre finalement qui peut prendre une voix de gamin pour demander à lire deux pages tous les soirs et qui s’enfuit dans l’illusion de pouvoir écrire un roman. Une fuite encore une fois alors qu’il y aurait tellement de choses à faire encore  ensemble dans la maison.

Les commentaires sont fermés.

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :