Un faux dilemme pour l’inspecteur Blanchard

Note du 29/04


Le commissaire Caïn avait posé sa première pièce et il savait qu’il engageait une partie difficile. En règle générale Maurice, qui était son ami de longue date, puisque ils avaient débuté en même temps, était un joueur d’échec redoutable.
Il restait silencieux tout comme Blanchard qui avait toujours le regard perdu sur la photographie qu’il venait de lui présenter. Difficile pour lui de savoir à quoi Maurice pouvait penser en ce moment même.


Quand ils croisèrent enfin leurs regards après un moment qui lui parut une éternité, Blanchard fit une moue désolée et lâcha:

-Non Jean, ce n’est pas pour moi cette affaire, je n’ai pas envie de revenir dans le passé et tu le sais très bien.
Jean Cain avait déjà prévu l’éventualité de la réponse de Blanchard et il répliqua:


-Tu n’as pas envie de finir en beauté Maurice tu trimbales toujours le remords de ne pas avoir bouclé cette affaire, regarde les choses en face, c’est sans doute ta chance !


Blanchard soutenait toujours son regard sans afficher d’émotion particulière ce qui, pour l’occasion, était assez encourageant enfin Caïn l’espérait et il s’octroya alors le risque d’esquisser un pâle sourire.


-Et puis je sais que tu ne cesses de penser que tu es un mauvais flic ce qui est une erreur et tu le sais parfaitement.Si tu reviens en arrière, pense au nombre d’affaires de ce genre que tu as déjà résolues…

– D’ailleurs la demande de la BAC de Clermont est très explicite c’est toi qu’ils veulent. A la fois parce que tu as déjà travaillé sur une affaire semblable et parce que tu es devenu désormais que tu l’acceptes ou non un spécialiste dans ce genre d’affaire.


Maurice le regardait toujours et ne disait pas un mot. Il semblait perdu dans ses souvenirs.
-Tu te souviens de la partie de pèche il y a deux ans quand tu m’a emmené avec Emma dans ton coin perdu ? en profita Caïn

-Le silure que j’ai sorti de l’eau avec ton aide …il devait bien peser … le poids d’un éléphant au bas mot ajouta t’il en se laissant aller un peu sur la chaise et en croisant les jambes


Blanchard se souvenait parfaitement. D’autant plus qu’il lui était arrivé un sale coup gamin avec ce genre de monstre. L’un deux une fois avait emporté tout son son attirail de pèche et l’avait presque entraîné dans la rivière tout entier. Au dernier moment il avait eut le réflexe de lâcher la canne à pêche qu’il avait regardé filer sous l’eau, hébété.


-Ce silure si tu n’avais pas été là on ne l’aurait jamais sorti de l’eau Maurice. Pense à ça…


Blanchard admira la dextérité de son ami , il savait être admirablement convaincant lorsqu’il le fallait. C’était sans doute cela qui les avait différencié dans leurs parcours à tous les deux. Ce pouvoir de conviction, cet optimisme qui entraînait Jean Caïn à toujours penser à une issue favorable quelque soit le merdier auquel on avait affaire.


-Je ne dis pas oui Jean, laisse moi réfléchir un peu. Et puis je viens juste de m’installer dans ce nouvel appart…

-Je te laisse 24 heures pas une de plus Jean ! excuse moi d’être brusque mais la situation l’exige. Normalement tu devrais déjà te trouver là bas, j’ai déjà donné un avis favorable à la BAC de Clermont. Une collègue est déjà en train de regarder sa montre pour savoir ce que tu peux bien faire …c’est une jeune, tache d’être patient.

Blanchard fronça légèrement les sourcils pour afficher faussement sa réprobation puis un sourire éclaira son visage
-Tu sais depuis la mort de Nadine ce n’est plus tout à fait pareil j’ai l’impression de me ramollir de plus en plus, je deviens compatissant à un point que tu ne peux pas imaginer vieille canaille.


Caïn jugea que c’était le bon moment pour laisser Maurice Blanchard seul face à ses choix.

-Je te laisse la photo pour méditer ajouta t’il en tournant les talons. Puis il quitta le bureau en laissant la porte ouverte.

Blanchard regarda la photographie encore un instant, puis la rangea dans un tiroir de son bureau, il tentait encore se dire qu’il avait le choix de trouver un subterfuge pour échapper à la fatalité mais dans le fond de lui-même sa décision était déjà prise.

A la fin de sa journée il termina le dernier rapport qu’il venait de rédiger autour de 20h, et se dit qu’il avait déjà pas mal trainé. Il sortit et la soirée d’été qui l’attendait lui donna l’envie de reprendre le chemin en sens inverse par la rue Custine,. Les gens commençaient à envahir les terrasses des cafés et l’air était délicieusement doux, trop doux pensa t’il et presque aussitôt il se sentit envahit par la tristesse. Il dénoua sa cravate et retira sa veste qu’il jeta sur son épaule et décida d’aller s’installer à la terrasse du Mont-Cenis d’où il pourrait admirer la ville plongeant peu à peu dans l’obscurité.

A la table voisine se tenaient deux jeunes filles, environ 15 ans, parlant vivement entre elles tout en manipulant leurs smartphones de manière compulsive. Il se mit à les observer durant quelques minutes puis replongea dans des souvenirs adolescents en se disant que les temps avaient changé et qu’il n’était plus très sur de saisir les codes de l’époque actuelle.

Peu à peu il se retrouvait projeté malgré lui sur les lieux de sa première affaire, et ceux ci se mélangeaient avec ses premières amours adolescentes, cela commençait à faire beaucoup de souvenirs Aussi quand le serveur lui demanda ce qu’il désirait, il commanda un JB sans glace bien tassé.

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