Une sale journée pour l’inspecteur Blanchard

Notes du 30/4


C’est une belle journée d’avril, et Maurice Blanchard éprouve une gratitude envers « je ne sais quoi » se dit-il.
Pour l’occasion il a décidé de prendre le break Nevada afin de suivre le cortège qui roule lentement pour sortir de l’agglomération et rejoindre la voie rapide depuis l’hôpital Henri Mondor de Créteil jusqu’à Valenton.


Le trafic est assez fluide et il se demande si la société Rock Éclair qui s’est occupé « de tout » a choisi l’horaire du transport funèbre en fonction des aléas du trafic durant la journée. Et en effet cela lui plut de penser que c’était le cas. Quoique relativement bon marché Rock Éclair était d’un professionnalisme indiscutable. Il s’en apercevait avec toute la capacité d’enthousiasme dont dispose un homme qui va enterrer son épouse dans quelques minutes.


En arrivant à l’entrée du cimetière Maurice Blanchard dégluti et éprouva le désir impérieux de fumer une cigarette. Cependant il décida encore de prendre son temps et roula au pas afin d’aller garer son véhicule face à la boutique du marbrier. Ce dernier, tel un fleuriste un jour de fête, avait disposé ce matin là les plus beaux échantillons de plaques gravées et de fleurs en plastique devant la devanture de son échoppe.


Puis il sortit de la Nevada et s’octroya enfin le plaisir d’une cigarette en observant l’unique bâtiment dépassant tous les autres et qui s’achevait tout en haut par une sorte de cheminée dont s’échappaient par accoups quelques panaches de fumée grise.


Soudain il constata qu’il y avait dans l’air une odeur déplaisante et il ne put s’empêcher d’imaginer les flammes qui bientôt allaient dévorer la dépouille de Nadine.


Il éteignit la cigarette à la moitié de celle ci en l’écrasant sous son talon. Puis il releva le col de sa veste car il faisait toujours un peu frais. Le terrain alloué au cimetière semblait immense et assez plat , le vent n’y rencontrait que peu d’obstacle et s’enhardissait par saccades en brusques bourrasques, prenant pour cible tout ce qui dépassait du niveau de l’asphalte.


Maurice Blanchard ne cherchait pas vraiment à lutter contre lui. Il se recourba légèrement comme soumis à la force des événements avec une humilité de rigueur, et progressa vers l’entrée du crématorium.


-Maurice attend moi dit une voix d’homme
Il se retourna et aperçut la silhouette massive de Jean Cain son chef qui lui faisait un petit signe de la main tout en affichant une mine de circonstance agrémentée d’un pâle sourire.
Ils avaient fait la route ensemble mais Blanchard semblait l’avoir complètement oublié.

Il y avait une vingtaine de personnes rassemblées dans la grande salle du crématorium. . Le maître de cérémonie parlait d’une voix posée en détachant clairement chaque syllabe et Blanchard scrutait son costume sombre à la recherche d’une anomalie quelconque, pellicule, tache, cheveu, mais il n’en trouva pas.


Il était dans la quête de quelque chose de rassurant le ramenant à la vie quotidienne quand tout à coup la voix s’adressa à l’assemblée pour demander si quelqu’un voulait s ‘exprimer une dernière fois à la mémoire du défunt.


Blanchard se redressa et pensa qu’il s’agissait sans doute de la seule victoire qu’il pourrait emporter lors de la journée contre le destin. Cette faute concernant le genre le diverti quelques secondes puis il senti qu’il lui fallait dire quelques mots et s’avança vers le petit chapitre surmonté d’un micro pour l’occasion.


Dignement il rappela quelques traits essentiels qui constituaient la relation de 10 ans dont il avait joui avec Nadine, rencontrée tardivement vers la cinquantaine. Puis sa voix se noua un peu malgré lui et malgré tout ses efforts pour sauver les apparences il ne put poursuivre et quitta la petite estrade sur laquelle il était juché.


Ensuite les amis proches vinrent témoigner de leur affection mais leurs voix se perdirent dans la grande salle, Blanchard ne prêtait plus attention qu’aux chaussures de l’assemblée et tentait d’effectuer des statistiques entre ceux qui portaient des chaussures à lacets et ceux qui avaient enfiler des mocassins, c’était assez rapide car il n’y avait que très peu d’hommes en fait la majorité de l’assistance étant surtout des amies de son épouse.


On les convia ensuite à assister par vidéo à la crémation mais lorsque Blanchard aperçu le cercueil qui pénétrait dans la fournaise il ne put en supporter plus et rejoignit l’extérieur du bâtiment.


Ensuite il fallu attendre que l’opération s’achève, le protocole durait une heure en moyenne, il n’en était pas à sa première crémation.


Ils en profitèrent pour faire quelques pas Cain et lui en silence, en attendant de rejoindre le gros du groupe au jardin du souvenir où les cendres de son épouse seraient dispersées.


Enfin tout ce petit monde se retrouverait à Limeil dans le pavillon qu’ils avaient acheté quelques années auparavant. Un pavillon tout à fait classique dans une résidence classique où ils avaient vécu des jours heureux Nadine et lui.
En passant l’entrée de la résidence,Blanchard jeta un coup d’œil sur la première baraque coté ouest, autrefois celle du gardien de la résidence, qui avait été congédié récemment par le syndic car trop jugé trop coûteux.

Puis en progressant plus avant il ne put s’empêcher de constater tout haut que de plus en plus d’habitations étaient désormais entouré de haies et de grillages, ce qui l’attrista juste ce qu’il fallait pour contrebalancer un peu son chagrin et l’aider à tenir pour le reste de la journée Caïn n’avait pas émit le moindre son depuis le départ du cimetière.

Ils allaient arriver à la maison lorsque Maurice Blanchard aperçut au milieu de l’allée, une forme sombre qu’il prit en premier lieu pour un vêtement.

Il s’arrêta , sortit de son véhicule et finit par constater qu’il s’agissait du corps inerte de Lola leur chatte de 5 ans. Il retourna à la voiture pour ouvrir le coffre et prendre un sac vide à l’enseigne d’un supermarché de renom dans la région, y glissa la dépouille de la bête puis jeta le sac dans le coffre et remonta dans l’habitacle.


Parvenu sur le petit parking juste devant la maison il alla chercher le sac pour le placer dans une poubelle, hésita quelques instant afin de choisir le bon bac puis se décida pour celui dans lequel on devait placer les déchets « organiques».

Il savait que c’était illégal d’enterrer un animal domestique chez soi et, à un moment s’était mis à douter. Maurice Blanchard ne tergiversa que quelques micro secondes à peine. « La loi est la loi » il était bien placé pour le savoir, sinon à quoi tout cela pouvait bien rimer ?

Il éprouva un peu de honte en lâchant le sac au dessus du bac et il décida que c’ était encore un effort de sa conscience pour surmonter un chagrin plus conséquent tout en refermant le couvercle.


Il rejoignit ensuite le commissaire Caïn son ami en cherchant ses clefs dans les poches de son pardessus. Il tempêta intérieurement comme d’habitude de ne pas les trouver aussitôt et cela lui fit encore gagner un peu de temps. Les premiers véhicules arrivaient doucement pour se garer, Maurice Blanchard ouvrit en grand la porte d’entrée, qu’il laissa grande ouverte, afin que tous puissent le rejoindre à l’intérieur.


Les femmes s’activèrent en ne posant presque pas de question sur l’emplacement où se situaient les verres et les soucoupes et en quelques instants ils se retrouvèrent tous debout au salon à trinquer au souvenir de la défunte.


Cela dura un temps qu’il jugea tout à fait raisonnable, se dit Blanchard quand tout le monde décida de prendre congés.

Le dernier à partir fut Jean Cain qui lui rappela qu’il pouvait prendre quelques jours pour « reprendre du poil de la bète ».
Enfin il se retrouva seul, tira les rideaux des grandes baies vitrées du salon, ouvrit en grand les battants et alla s’asseoir quelques instants au jardin.


Au milieu de celui-ci se tenait un petit prunier au tronc tordu. L’arbre démarrait sa floraison. Quelque chose qu’il jugea tout à coup obscène car Nadine avait tenté maintes fois de le faire crever à grands renforts de produits toxiques et de piqûres mais l’arbre avait malgré tout résisté.


Il revint au salon et referma les fenêtres puis il actionna la télécommande et le rideau descendit avec un bruit pathétique de roulis.


Enfin, il s’accorda la permission de retirer sa veste, dénoua sa cravate et se rendit à la chambre comme il avait coutume de le faire quand il rentrait du travail pour trouver un cintre.
Mais une fois la porte ouverte lorsqu’ il aperçut le grand lit encadré de chaque coté par les tables de chevet il s’ interrompit. Sur la petite table du coté de Nadine il aperçut toute une collection de flacons, et d’emballage de médicaments, un verre d’eau encore à moitié vide, alors seulement il s’assit sur le lit et s’effondra en larmes.

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