Jeanne Lemonnier et l’inspecteur Blanchard se rendent chez Edwin Shark artiste peintre calligraphe.

Edwin Shark version 1

Edwin Shark

Jeanne Lemonnier aperçut la silhouette de l’inspecteur Blanchard qui l’attendait devant un garage désaffecté, au carrefour du Lichou. Aux cernes profonds et à son regard à demi clos, elle conclut que son collaborateur n’avait pas dû passer une nuit paisible.

Tandis qu’elle rangeait le véhicule un peu plus loin elle en profita pour l’examiner rapidement dans le rétroviseur du C4 tandis qu’il se rapprochait. Sa première impression ce matin là était qu’elle éprouvait la même difficulté à le classer dans une catégorie comme elle avait l’ habitude de le faire que lors de leur première rencontre.

Maurice Blanchard ne devait pas mesurer plus d’1.80m il n’était ni gros ni maigre, ses cheveux coupés cours étaient d’un gris tirant encore sur une valeur sombre, seul quelques taches plus claires indiquaient de chaque coté des yeux des tempes qui commençait à grisonner. Elle n’eut pas le temps de détailler plus avant son collègue car d’une démarche rapide et souple il se trouva rapidement à sa hauteur. Elle baissa la vitre électrique et reçut en plein visage une odeur de tabac mêlé à celle d’un après rasage qu’elle ne parvenait pas non plus à identifier.

-Café ? Demanda Blanchard sans préambule et sans sourire

-J’en suis à mon troisième depuis ce matin mais si vous désirez en prendre un je vous accompagne.

-Laissez tomber on y va répliqua Blanchard et il contourna le véhicule par l’avant, ouvrit la portière passager et jeanne Lemonnier nota que pour un homme proche de la soixantaine il possédait des qualités de  souplesse insoupçonnées.

-Prenez la direction du centre ville lui demanda Blanchard et elle remarqua à son ton une neutralité qui lui plut. Bien qu’il fut son ainé il n’avait pas l’intention de la commander ou de faire montre de supériorité à son égard comme elle n’avait cessé de le subir depuis qu’elle fréquentait l’univers masculin de la BAC de Montluçon.

Blanchard lui expliqua ensuite un peu plus en détail les raisons pour lesquelles il trouvait important ce matin de se rendre au domicile d’Edwin Shark.

-En général je me méfie des coïncidences lui déclara Blanchard quand il eut terminé d’évoquer avec une économie qu’elle apprécia la soirée passée chez son frère pour arriver à l’essentiel les cours de calligraphie hébraïque que dispensait l’individu qu’ils allaient rencontrer.

Une fois parvenu au centre du village dont les magasins commençaient à ouvrir leurs rideaux de fer, Blanchard lui indiqua la route de l’ouest qui les entraina rapidement à nouveau hors de l’agglomération, elle avait proposé à Blanchard d’utiliser le GPS du véhicule pour s’orienter mais celui ci avait juste répondu

-Pas la peine je connais le coin.

Quelques kilomètres plus loin elle nota que la route avait été transformée afin de surplomber l’autoroute tout neuve qui reliait désormais Clermont à Paris, cela faisait un moment qu’elle n’avait pas emprunté cette route qui menait à Montluçon également et qui passait par Chazemais un bourg situé à une dizaine de kilomètres de Vallon.

De temps à autre elle jetait un coup d’oeil dans le rétroviseur qu’elle avait orienté pour compenser un angle mort à la droite du C4 et en profitait pour glaner quelques détails supplémentaires sur son passager.

On ne pouvait pas qualifier Maurice Blanchard de bel homme d’emblée pensa t’elle et  il lui sembla que la meilleure catégorie dans laquelle elle pouvait le faire entrer était celle des bons pères de famille.

Quelque chose de rassurant et de mystérieux émanait de sa personne et imposait le respect. D’ailleurs lorsque Jeanne Lemonnier repensait à ses collègues en général Blanchard était le seul à conserver le vouvoiement et elle nota que cela lui était plutôt   agréable.

-Vous avez l’air de bien connaitre la région lança t’elle en apercevant les premières maisons qui indiquaient une présence de vie.

-Maurice Blanchard se contenta de hocher la tête d’un signe affirmatif et en murmurant un « hum hum » qui la ravit. Jeanne Lemonnier n’aimait pas les hommes qui parlaient pour ne rien dire, et avec Blanchard elle nota que la providence avait été plutôt clémente sur ce point.

 Soudain les habitations du petit hameau se densifièrent assez pour qu’elle comprenne qu’ils allaient vite explorer    l’essentiel du hameau. A cet instant  Blanchard lui indiqua un chemin vers l’Est  s’enfonçant  vers une vallée.

 Quelques kilomètres plus loin,  durant lesquels  la chaussée mal entretenue imposait qu’elle fasse rouler  le véhicule au pas, elle aperçut des champs de blés déjà dorés  entre deux rangées de haies épaisses.

 Puis ils traversèrent encore un bocage qui devait avoir eu pour fonction jadis de retenir les vents et de préserver les terres. Enfin  le chemin s’améliora un peu au moment où ils parvinrent à une sorte d’ouverture surplombant un val. Au creux de celui-ci  elle aperçut  au loin les bâtiments d’une ferme.

-Plutôt perdu comme endroit pour donner des cours pensa t’elle tout haut.

Maurice Blanchard ne répondit pas et elle engagea le C4 sur une petite allée perpendiculaire quand il lui indiqua d’un petit geste. Enfin elle gara le véhicule sur un parking récemment goudronné et coupa le moteur.

En ouvrant la portière elle fut surprise par la fraicheur de l’air et une brise légère transportait une odeur qu’elle mit quelques instants à identifier. Aussi bizarre que cela puisse paraitre c’était bel et bien une odeur de cardamome qui flottait dans l’air.

Blanchard était sorti du véhicule et se tenait déjà devant le portail lorsqu’elle le rejoignit. Sur celui ci une pancarte était clouée qui indiquait

Edwin Shark

Artiste peintre Calligraphe

Cours et stages

Un peu plus loin elle avisa une ficelle reliée à une cloche comme celles que l’on place au cou des bovins. Elle tira celle ci vers le bas et cela déclencha  un son à la fois aigu et mélodieux.

Quelques instants plus tard une silhouette surgit d’une dépendance et Jeanne fut satisfaite de pouvoir immédiatement classer le nouvel arrivant dans une catégorie. Elle songea tout de suite à Hagrid le demi géant gardien de Poudlard dans Harry Potter. Sauf que l’homme qui s’approchait d’eux était rasé de près, et ses cheveux blanc coupés courts étaient coiffés d’un kufi rouge et or. Elle tenta de lui donner un âge mais celui ci était indéfinissable. Il se dégageait de l’homme une vigueur et une fragilité qui le rendait immédiatement sympathique.

-Bonjour et bienvenue dit l’homme qui s’appuyait sur l’un des battants du portail en leur souriant sans excès. Que puis je pour vous ?

-Inspecteur Blanchard et voici le lieutenant Lemonnier de la Bac de Montluçon pouvons nous entrer quelques instants nous aurions quelques questions à vous poser dit Blanchard

L’homme ne marqua aucune surprise et son sourire resta imperturbable nota Jeanne Lemonnier

Quelques instants plus tard ils étaient assis dans un petit salon à l’intérieur  du  bâtiment d’où Blanchard et elle l’avait vu sortir.

Immédiatement le lieu prodiguait une sensation paisible. Des murs blancs peu de mobilier et le plus près du sol possible.

Sur un des murs de la grande pièce, une sorte d’atelier, dans lequel Edwin Shark les avait fait pénétrer, une bibliothèque de bois blanc avec des ouvrages rangés dans un désordre savamment étudié. Dans les niches de celle-ci,  appuyés sur la tranche des ouvrages,  des peintures sur papier étaient adossés,  représentant des signes tracés au pinceau par une main experte. Jeanne Lemonnier admira un instant l’absence d’hésitation des courbes et des obliques qu’elle détectait  dans ces œuvres s’attachant à leurs formes seules par manque de connaissance sur ce qu’elles pouvaient  représenter.

Edwin Shark sembla deviner sa pensée à cet instant

-Ce sont des calligraphies représentant des lettres de l’alephbet , l’alphabet hébraïque , ma spécialité

Jeanne Lemonnier nota à nouveau  la voix posée de l’homme et jeta un regard vers l’inspecteur Blanchard.

Mais celui ci au risque de paraitre incorrect s’était presque aussitôt dirigé vers une de ces peintures et l’avait prise dans ses mains pour mieux l’évaluer.

-C’est le noun la 14 ème  lettre de l’alphabet hébreu continua Edwin Shark comme un guide de musée imperturbable, sa signification est multiple comme toutes les lettres hébraïques, la plus commune  est qu’elle désigne le poisson,  juste après la précédente qui désigne la mer. Mais j’étais justement en train de préparer du thé à la cardamome prenez le temps de vous asseoir et d’en savourer  une tasse et,  sans attendre leur réponse comme par magie ils se retrouvèrent assis devant des tasses  tandis qu’Edwin Shark leur versait  un breuvage d’un brun clair rehaussé d’accents de miel d’une charmante théière émaillée d’ocres et de parme.

Jeanne se félicitait intérieurement de pouvoir se souvenir des cours de peinture et surtout du nom des couleurs  qu’elle avait suivit autrefois

Au terme d’une explication qu’elle nota le plus soigneusement possible, Jeanne Lemonnier tenta de synthétiser les informations le plus simplement possible. Visiblement la lettre « noun » signifiait le poisson ainsi que l’homme leur avait apprit mais plus profondément sous cette image première se tenait une autre signification c’était l’idée de multiplication, comme une plante produit des rejetons pour se perpétrer, comme la multiplication des pains dans l’évangile, et comme la multiplication des meurtres dans l’esprit tordu d’un tueur en série.

Elle regarda Blanchard et sans qu’ils n’échangent le moindre mot,  à son visage elle su qu’ils en étaient parvenus à la même conclusion.

Maurice Blanchard n’avait pas touché à la tasse posée devant lui. Quelque chose le chiffonnait. Comme à chaque fois que cela lui arrivait,  il tentait d’identifier la source de son malaise en un mot puis il posait ce mot sur le coté et laissait son esprit vagabonder  tout autour.

Ce qu’il avait relevé pour définir en un mot Edwin Sharp était qu’il lui était « trop sympathique » d’emblée. Aussi cherchait-il dans le décor une anomalie quelconque, qui pourrait nuancer de façon favorable ou défavorable son opinion.

En observant l’atelier, par exemple, il constatait que l’homme n’étalait pas de façon ostentatoire ses talents de calligraphe. Les quelques lettres peintes qu’il observait  à nouveau sur les étagères de la bibliothèque n’étaient posées là que pour marquer une sorte de rythme personnel.  Une ponctuation. La plupart des murs blancs n’arboraient rien d’autre qu’une impression de vide et de quiétude qui ne correspondait pas à première vue avec l’idée qu’il pouvait se faire d’un atelier d’artiste.

-C’est ici que vous peigniez  ?demanda t’il à Edwin Sharp qui,  et cela l’agaçait,  semblait s’attendre à la question puisqu’il enchaîna presque aussitôt comme s’il pouvait lire ses pensées.

-Mon atelier est à l’étage c’est là haut que j’expose mon désordre , ici vous êtes dans le lieu où je donne les cours je n’affiche que peu de choses de mon travail personnel pour ne pas influencer les élèves. Si vous voulez je vous fais visiter ajouta t’il précédent à nouveau le désir de Maurice Blanchard.

L’homme lui indiqua un escalier constitué de poutrelles métalliques  et de marches en bois dans un angle de la pièce comme s’il le faisait apparaître car Blanchard ne l’avait pas encore remarqué.

Sharp ouvrit la marche puis Blanchard suivi tandis que Jeanne Lemonnier consultait son portable

– je viens de recevoir des analyses du labo je vous rejoins lui lança t’elle.

Blanchard ne lui répondit pas mais il esquissa un pâle sourire. Elle avait enfin sorti l’outil magique le fameux Smartphone que tous les jeunes possèdent désormais et auquel ils ont coutume d’avoir le regard rivé. Il nota que cela le rassurait qu’elle rejoignit soudain ses pensées habituelles sur la jeunesse.

La pièce qui s’étendait devant lui était de la même taille que celle du Rez de chaussée  et il vit qu’elle était séparée en deux fonctions, une pour le stockage  constituée de nombreuses étagères où des centaines de toiles de dimensions diverses étaient rangées dans des emballages de plastique avec sur la tranche des inscriptions ésotériques. Et l’autre plus bordelique devait être l’antre de la création.

-C’est la partie ou je stocke mes œuvres par années , sur le bord du cadre de chacune de celles ci je note le mois le nom de l’œuvre et l’année de réalisation dit Edwin Sharp le numéro qui suit est celui de la version car pour chaque lettre que je peins il peut y avoir maintes versions bien sur.

Puis il ajouta. -Je ne sais pas pourquoi vous êtes venus à ma rencontre mais si vous me le disiez clairement je pourrais sans doute vous être utile.

Blanchard le regarda et fut à nouveau surpris de constater à nouveau qu’il le trouvait sympathique cependant que sa question permettait désormais d’atténuer le « trop ».

Chez la plupart des gens voir arriver la police était toujours une source d’inquiétude et c’était cette absence d’inquiétude au départ qu’il avait relevé comme une anomalie chez l’artiste.

Il se détendit soudain et s’intéressa aux travaux en cours, d’immenses toiles d’un mètre par un mètre aux couleurs vives sur lesquelles de nouvelles lettres semblaient s’animer douées d’une puissance interne étonnante.

Edwin Sharp visiblement était passionné par son travail il le voyait à la brillance de son regard posé lui aussi sur une toile encore plus grande que les autres

-Celle -ci c’est mon plus bel « Aleph » dit-il

Et comme Blanchard soulevait les sourcils en marque d’interrogation Sharp se sentit obligé de donner quelques explications

L’aleph est la première lettre de l’alphabet hébraïque

C’est de cette lettre que vont naître toutes les autres et regardez comme le premier trait est important !

Il prit une feuille de papier et un pinceau à bout carré qu’il manipula adroitement en effectuant une légère pression d’où surgit une épaisse ligne oblique à l’encre noire.

-C’est la ligne qui marque  la séparation continua t’il

Comme dans la bible par exemple Dieu sépare la lumière des ténèbres … puis Edwin Sharp continua sa démonstration mais Blanchard ne l’écoutait plus.

Il cherchait dans sa mémoire s’il n’avait pas déjà vu ce signe indiquant la première lettre de l’alphabet hébraïque quelque part et soudain il se souvint d’une photographie qui semblait remonter de la nuit des temps, c’est à dire sa toute première affaire. Ce que tout le monde avait pris pour une plaie due au simple hasard sur le corps du jeune garçon à l’époque lui rappelait désormais de façon évidente l’aleph d’Edwin Sharp.

-Vous vivez ici depuis quelle date demanda t’il sur un ton faussement badin à l’homme qui semblait proche d’une sorte d’extase en expliquant son travail

– je me suis installé ici en 2015 compta t’il tout haut, donc ça doit faire 5 ans.

-Et auparavant où étiez vous ?

– à Tel Aviv en Israël je suis né là bas

– Et donc vous êtes arrivé en France il y a 5 ans et c’était pour vous la toute première fois

Edwin Sharp sembla fouiller dans sa mémoire, il avait perdu son sourire.

-Oui souffla t’il je suis venu une fois une France,  il y a bien longtemps pour un enterrement, celui de mon  demi frère assassiné il y a 30 ans. J’étais encore un jeune homme comme vous l’étiez probablement vous aussi inspecteur. Le monde est petit. J’en profite pour vous demander … Eva Blanchard est de votre famille ? Elle vient ici prendre des cours. Voilà je crois vous avoir à peu près tout dit et si cela ne vous dérange pas, il faut que je me remette au travail.

Sur la route qui les conduisit vers Montluçon Blanchard n’échangea que peu de mots avec Jeanne Lemonnier il avait ajouté un second mot sur la personnalité d’Edwin Sharp qui pour lui désormais était devenu sympathique et « secret ».

– Trouvez-moi tout ce que vous pourrez sur ce Sharp dit il à Jeanne Lemonnier alors qu’ils se garaient devant le commissariat.

Puis il prétexta avoir une course à faire et la planta là pour rejoindre le coin d’une rue où elle le vit disparaître.

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