Sale journée pour le frère de l’inspecteur Blanchard.

Éric Blanchard se réveilla et sut aussitôt que ce serait une sale journée . Bien qu’il fut organisé dans les moindres détails de sa vie professionnelle et personnelle son intuition l’emportait toujours.

Durant quelques minutes il tenta d’isoler le grain de sable qui enrayait la mécanique de rituels précis qu’il se fixait chaque matin et peu à peu il décida que c’était le retour de son frère qui lui posait problème.

Néanmoins une fois la cause de la difficulté définie le sentiment d’embarras persistait. Aussi décida t’il de se lever, de s’étirer,  de passer un peignoir, d’enfiler ses pantoufles et enfin comme une suite logique à cette série d’actions, il se rendit à la cuisine au Rez de chaussée du château pour prendre sa première tasse de thé.

Le silence lui pesait aussi appuya t’il sur le bouton d’ un poste de radio pour écouter les informations en même temps qu’il beurrait une tartine.

Ensuite il se concentra pour mieux comprendre les pensées qui le traversaient à cette heure matinale où toute la famille continuait à dormir tandis qu’il était réveillé.

En jetant un coup d’oeil à l’horloge de la cuisine, -une vieillerie qui avait orné la salle de restaurant d’un gare inconnue et qu’Eva avait rapporté comme un trophée -il constata qu’il était très tôt. A cinq heures du matin il avait tout le temps nécessaire devant lui s’il se concentrait bien pour abattre une masse de travail administratif restée en souffrance et dont le retard lui était d’un inconfort inutile.

Il s’enferma dans son bureau et attrapa le premier dossier de la pile posée sur un coin du bureau. L’affaire portait sur le rachat d’un parcelle forestière qu’il briguait depuis plusieurs mois.

Le propriétaire avait commencé par refuser de vendre prétextant qu’il s’agissait d’un héritage familial. Il avait évoqué la tradition et d’autres choses encore dont la trahison faisait partie. Mais quand les chiffres commencèrent à grossir ses scrupules ,comme chez la plupart des gens, avaient finit par s’évanouir. Toute la difficulté de ce genre de dossier était de trouver le chiffre juste qui satisferait les deux parties sans qu’aucune ne conserve de ressentiment excessif.

Eric Blanchard ne se faisait pas d’illusion quand à la corruption possible de n’importe quel être humain qui pouvait se tenir devant lui. Tout le monde était lâche face à l’argent, surtout dans ce coin de campagne où l’endettement des paysans avait pris des proportions dantesques.

Et soudain il se souvint d’une exception qui confirme la règle. Il revit le visage  de son frère cadet qu’il avait reçut quelques jours auparavant et il se souvint avoir noté à cette occasion que quelque chose en lui semblait avoir changé.

Bien sur il avait vieilli comme tout le monde, et les traits de son visage s’étaient affaissés. Cependant quelque chose de pugnace émanait de lui qu’Eric associa à de la vigueur sans doute à cause de ses cheveux et sourcils encore drus et à son regard qui lui avait paru impénétrable.

A bien y penser la seule personne désormais qu’il semblait incapable de cerner lui le spécialiste de toutes les bassesses  humaines n’était nul autre que son propre frère.

Durant quelques instants il resta suspendu dans une sorte de rêverie où il se revoyait alors qu’ils étaient encore enfants , lorsqu’ils décidaient d’incarner des héros de télévision comme zorro ou Thierry La fronde.

Une nostalgie puissante lui revint par bouffée en se remémorant la pureté et la naïveté qu’ils avaient à cet âge. D’ailleurs n’est ce pas pour se libérer de cette pureté qu’il jugera encombrante qu’il taquinait tellement Maurice    En l’entrainant autant qu’il le pouvait dans des situations pénibles.

Il se souvint d’une ou deux scènes particulièrement éprouvantes autant pour lui que pour son jeune frère. Mais la perte de cette fichue innocence qui le faisait passer à ses propres yeux pour un crétin valait bien quelques sacrifices. Sur ce dernier point il continuait à s’en convaincre, ce n’était que des émotions basiques qui ne servaient strictement à rien dans un monde où tout à chacun ne cherchait qu’à profiter des moindres faiblesses de l’autre.

Pour Eric Blanchard le monde était peuplé de bêtes fauves et d’agneaux c’était aussi simple que cela et il valait mieux savoir rapidement à quelle genre appartenir sous peine d’avoir à vivre une existence désastreuse.

Soudain il se surprit à ouvrir l’un des tiroirs du bureau et il en extirpa une photographie en noir et blanc qui devait dater de l’immédiat après guerre. Sur celle ci se tenait la fillette vêtue de haillons et il ne put s’empêcher à nouveau d’être fasciné par le regard clair et fixe de celle ci qui, comme la Joconde de Leonard de Vinci, semblait toujours le regarder sans le voir quelque soit l’angle dans lequel il pouvait tenir l’image.

Il avait découvert la photographie quelques années auparavant à la mort de leur père en réunissant ses affaires . Au dos de celle ci était écrit à l’encre violette et en lettres déliées le prénom de celle qui avait été sa mère « ASTRID ».

Il la regarda quelques instants et éprouva à nouveau cette sensation de culpabilité, de rage, et d’amour que les enfants retrouvent tout au long de leur vie face à un rendez vous manqué avec leur parents

Puis il remit la photographie en place en refermant le tiroir car des pas s’approchaient du bureau.La porte s’ouvrir doucement et la voix de Tom se fit entendre qui l’appelait « papa ».

-Tu es réveillé bonhomme ? tu sais qu’il est très tôt ?

L’enfant était désormais entré dans le bureau et il vit qu’il tenait un cahier à la main.

-J’ai terminé ma collection sur les masques, tu veux la regarder avec moi dit l’enfant d’une voix monocorde.

Eric Blanchard continua de maintenir son attention sur les émotions qui le traversaient à cet instant précis et il nota que l’injustice et la colère se mélangeait avec un désir d’aimer dont il se sentait incapable.

Maladroitement il devint brusque et contrairement à ce que lui proposait Tom c’est à dire simplement de partager cet instant , il le rejeta en prétextant qu’il avait beaucoup de travail.

Alors son fils tourna les talons sans dire un mot, referma doucement la porte derrière lui et il entendit son pas s’éloigner dans les couloirs.

Enfin il se rappela que sa femme lui avait demandé de conduire les enfants à l’école ce matin là parce qu’elle devait se rendre à son cours de calligraphie. Et il chercha toute une série de bonnes raisons pour reporter son ressentiment contre elle.

La première chose à laquelle il songea c’est qu’ils avaient décidé d’un commun accord de faire chambre à part quelques mois auparavant.

Lui parce qu’il la trouvait toujours désirable et que les ronflements de la jeune femme détruisaient peu à peu un certain idéal auquel il continuait à s’accrocher.

Elle parce qu’il se réveillait trop tôt le matin et que cela la dérangeait dans son sommeil

Eric Blanchard se demanda comment les gens qui vivaient dans un lieu plus modeste pouvaient faire confrontés à la même problématique. A nouveau l’image du couple parental ressurgit associé à des souvenirs de pauvreté et de conflits. Et il se félicita alors d’avoir réussi à s’extraire de tout cela grave à son intelligence et à son travail même si fondamentalement il était tout autant victime de l’usure du temps et de l’ennui , cette fameuse érosion qui peu à peu abîme tous les couples même les plus passionnés.

Au moment où il sut que la nostalgie allait s’abattre sur lui, il décida de s’enfouir à nouveau dans l’étude de ses dossiers.

Ce ne fut que quelques heures plus tard lorsqu’il fut de retour de l’école dans le château vide qu’il se dirigea à nouveau vers la cuisine. Sa femme était partie elle aussi mais le poste de radio était resté allumé. Il se prépara un peu de thé et prêta soudain attention à la voix viril et posée du commentateur qui relatait un nouveau fait divers dans la région.

La petite Floriane, âgée de Huit ans a été retrouvée ce matin par des promeneurs… Nous attendons d’obtenir plus d’informations sur l’affaire la police est déjà sur les lieux.

Eric Blanchard se leva et se rendit à la fenêtre pour admirer le parc qui s’étendait devant lui . Sur une des branches d’un cedre  proche il aperçut une pie qui semblait l’observer de loin en penchant la tête d’une façon comique. Ils restèrent quelques instants ainsi comme dans un dialogue silencieux. Soudain il entendit un crissement de pneu sur le gravier de l’allée, l’oiseau battit en retraite et il le regarda dépasser la cime des grands arbres pour disparaitre à l’horizon.

Enfin il vit surgir un C4 noir qu’il avait déjà aperçut. Une femme le conduisait qu’il n’avait encore jamais vue.

Il alla s’habiller en hâte et juste au moment où la cloche de l’entrée retentit il se tenait derrière la porte et l’ouvrit.

-Eric Blanchard ? Je suis le lieutenant Lemonnier de la BAC de Montluçon puis je entrer j’ai quelques questions à vous poser ?

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