Ça me dépasse

Et puis d’un seul coup c’est arrivé sans crier gare et je me suis dit ça me dépasse. Et j’ai trouvé ça plutôt bien. Et au bout du compte je me suis retrouvé comme mon père quand il se trouvait nez à nez face à une de mes nouvelles conneries.

-Tu sais pa, je veux devenir chanteur

Ça me dépasse fils! et la discussion était close. Je le regardais, il me regardait on ne se disait pas grand chose de plus. Il rentrait la tête dans les épaules simplement comme un homme qui vient d’apprendre une mauvaise nouvelle de plus au bout d’une longue liste déjà avalée. Et puis il avait cette phrase qu’il ne disait pas méchamment, généralement dans un soupir. Comme pour se soulager lui-même.

Ça me dépasse…

Cette phrase était comme un sésame inversé. C’était le signe que j’étais de toute évidence en route pour une nouvelle connerie et que je n’allais pas lâcher prise de sitôt. Juste parce que j’avais envie d’entendre autre chose sortant de sa bouche probablement. Un truc du genre

-Je suis fier de toi, fils !

Mais la vérité c’est que cette phrase il n’a jamais pu la sortir. C’était plus fort que lui je crois. Son état d’éveil permanent le plaçait à un nirvana de lucidité sur les hommes et la vie qui ne lui rendait plus possible l’illusion. Pas même un tout petit encouragement, il se le refusait parce qu’il savait qu’alors il aurait mis le doigt dans un engrenage, une suite de conséquences incontrôlables. Et quelque part il avait probablement raison là dessus. Toute cette perte de temps pour atteindre le moindre rêve bancal au fond de lui-même c’était bien plus fort que lui, ça le dépassait et il le disait à haute voix.

Pour moi alors j’entendais bien souvent son propre constat d’échec face aux rêves qu’il avait pu avoir étant jeune et je crois qu’une bonne part des conneries que j’ai pu inventer n’était là que pour jouer le rôle de clown dans ce cirque où il serait mon seul spectateur.

Ça me dépasse … et hop je tombe le cul par terre en me faisant larguer par cette fille dont il m’avait prévenue au premier coup d’œil de la toxicité alors que pour moi elle représentait ni plus ni moins qu’une madone.

Ça me dépasse…. ce job ultra lucratif que j’avais et dont soudain je n’ai plus voulu parce que d’un seul coup j’ai découvert la photographie et que j’ai voulu me lancer dans le grand reportage.

Ça me dépasse …. quand il a apprit que je vivais dans une chambre d’hôtel minable depuis presque 5 ans sans avoir donné la moindre nouvelle parce que je m’étais soudain bombardé écrivain et puis peintre.

En fait c’était comme un jeu terrifiant entre nous, un jeu à se faire peur. Je lançais une idée folle et il me répondait invariablement le même truc.

Un jour mon père est devenu un vieil homme et j’ai commencé à le voir autrement. J’avais vieilli moi aussi, je devais approcher de la cinquantaine. Et là il m’a dit

Dommage je n’aurais pas de petits enfants, c’est un regret.

Je crois que c’est la seule fois où il m’a fait part d’un regret véritable. C’était évidemment très égoïste de sa part quand j’y pense. Et en même temps d’une grande profondeur. Pour lui j’étais carrément passé à coté de l’essentiel et ça le peinait que je l’ai entraîné dans ce regret.

J’ai pris encore 10 ans de plus depuis son départ. Le temps file à une vitesse folle. Et depuis quelques temps quand je regarde autour de moi, quand j’observe toute cette agitation incessante, la crise, toutes les solutions que j’essaie de trouver pour m’en sortir et me préparer pour la prochaine qui ne va pas tarder à arriver, il m’arrive moi aussi d’aller m’asseoir sur le banc de notre cour.

Alors à ces moments là, j’allume une cigarette, je prends mon temps cette fois pour la fumer en faisant tout le tour des possibilités qu’il me reste et je ne peux guère murmurer intérieurement que cette phrase moi aussi.

Çà me dépasse…

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